Action Froid : la maraude en se marrant

Trois fois par semaine, pendant trois heures, et quelles que soient les conditions météo, les bénévoles de l’association “Action Froid” organisent une maraude dans le centre de Lille. Trois heures, pendant lesquelles ils vont à la rencontre des sans-abris, pour les aider, mais aussi passer un moment convivial avec eux.

Il n’est pas là, le couple de la semaine dernière ?”, demande Christian, sourire aux lèvres, comme anticipant son effet. “Dommage, j’avais pris les dessous coquins !” Joignant les gestes à la parole, il sort les fameux dessous, en dentelle rose, sous le regard mi-incrédule, mi-hilare des autres bénévoles d’Action Froid. “Ils avaient parié avec moi que j’étais pas capable. Faut pas me défier, moi”, rigole ce retraité, en rangeant les sous-vêtements.

Lui et les bénévoles d’Action Froid maraudent dans le centre de Lille depuis maintenant deux heures. Arrivés place de la République ce soir de février, les bénévoles sont plutôt satisfaits. “C’est une très bonne maraude, se félicite de sa petite voix Annette Desmarchelier, organisatrice de la maraude du soir. Tout est parti, ou presque.” Et pour cause, tous les caddies sont vides.

« Tous mes préjugés sont tombés un à un »

A 18h, place Rihour, ils étaient pourtant remplis à ras bord. Vêtements, café, thé, gâteaux, sandwichs, eau, bonbons… “On récupère tout ça de dons de personnes ou de surplus de supermarché, explique Christian. Tout date du jour ou de la veille.” Christian est retraité. Il vient aider Action Froid depuis janvier.

« J’ai voulu profiter de la retraite pour aider les autres. Je suis arrivé là par hasard. J’avais beaucoup de préjugés, qui sont tombés un par un. J’avais cette image de profiteurs du système, d’assistés. Mais les gens qui sont dans la rue sont vraiment dans le besoin. »
Christian avec son charriot. A l’intérieur, une quiche lorraine. “Fait maison.”

Christian est un habitué du mercredi. C’est généralement le jour où le groupe d’Action Froid est le plus étoffé. Ce soir, le mercure dépasse à peine zéro degré, mais ils sont quand même une vingtaine à être venus aider. “Comme on est nombreux on va faire deux groupes”, explique Annette aux maraudeurs. L’équipe se sépare et commence son périple dans Lille.

Il se concentre principalement sur les grandes places du centre, là où, à l’entrée des boutiques de luxe, des sièges de banques et des restaurants gastronomiques, les sans-abris font le plus la manche. Où traînent simplement. Ils voient d’un bon oeil l’arrivée des bénévoles d’Action Froid. “Leur soutien fait chaud au coeur, ça dépanne bien, admet Vincent, bière dans une main, sandwich dans l’autre. Ils manqueraient s’ils n’étaient pas là.” Le courant passe bien surtout avec Sandrine. Elle arrivera à négocier pour que Vincent prenne une bouteille d’eau. “L’eau, ça rouille”, râle-t-il quand même lorsqu’elle tourne le dos.

« Ca fait réfléchir quand on rentre le soir »

Pour Sandrine, qui « les connaît tous », le plus important est de pouvoir appeler les sans-abris par leur prénom. “On oublie souvent qu’ils en ont un quand on les croise dans la rue.” La jeune femme, naturellement avenante, est à Action Froid depuis trois ans. C’est beaucoup pour une association qui en compte à peine cinq.

Par un soir d’hiver en 2012, un Parisien rentre chez lui. Il s’appelle Laurent Eysat. Il voit les sans-abris sous la neige, et craque. Une heure plus tard il revient dans la rue avec du thé, du café et à manger. Il passe la nuit à discuter avec les sans-abris. Et fonde quelques jours plus tard Action Froid, qui, comme son nom ne l’indique pas, maraude toute l’année. “C’est pendant les périodes de chaleur que les mal logés sont le plus en situation de détresse”, justifie Annette. Aujourd’hui, l’association est présente dans une vingtaine de villes, et ne vit que des donations privées.

Aujourd’hui à Lille, l’antenne locale est l’une des plus actives. Une mère migrante est assise sur la Grand-Place, avec sa fille. Elle tremble. Edouard, la trentaine, lui donne une couverture. “On a des gants pour enfants ?” crie-t-il à Sandrine. Elle cherche, en vain. Faute de mieux, ils lui donneront des gants pour adultes.

“Ce genre de cas n’est jamais évident, déplore Edouard, on essaie de se mettre à leur place. Pas mal d’entre eux ont une place en foyer, mais d’autres dorment dans les parkings ou ailleurs. Ca fait réfléchir quand on rentre le soir.”

Après un rapide passage à la gare (“on reste jamais longtemps, les vigiles n’aiment pas trop qu’on vienne ici”, confie l’un des bénévoles), le groupe Action Froid se dirige vers son traditionnel point de chute, place de la République. “Aaah comment tu vas ! “, lâche Christian à un frêle sans-abri qui les attend là tous les mercredi.

Christian, Sandrine et Annette font le point sur les commerces prêts à faire des dons.

Ensemble, ils finissent les restes de sandwiches, qui seront périmés le lendemain, et préparent les prochaines maraudes. Alors qu’ils sont sur le point de partir, un homme s’approche d’eux, hésitant. “Ca fait un moment qu’il tourne autour de nous”, chuchote Edouard à Annette. L’homme finit par lâcher, le plus sérieusement du monde : “Vous avez besoin d’aide? Un garde du corps peut-être ?” Amusé, Edouard lui tend un gobelet. “ Vous ne voulez pas un café plutôt ?” La discussion s’engage, la énième de la soirée. Une maraude ne prend jamais vraiment fin.

Antoine Rolland


Selon la fondation Abbé Pierre, 4 millions de personnes sont mal logées en France. Parmi eux, la moitié ont leur propre logement, mais vivent dans des conditions insalubres (pas d’eau courante ou de point d’eau, pas de chauffage…). Les autres vivent à l’hôtel, chez des amis ou dans la rue.

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