Happy Endings : être un freak ensemble

Rien que pour ce gag, Happy Endings me manque.

Je me rappelle encore quand j’ai découvert cette série. C’était aux Etats-Unis. J’avais pris l’habitude d’acheter Entertainement Weekly toutes les semaines, et j’étais tombé là-dessus :

Une sitcom. Trois garçons, trois filles. Le calcul était vite fait, et la référence évidente. L’article mettait en avant les débuts particuliers de la série.

Lancée mid-season, ABC avait lancé Happy Endings sans trop y croire. Les audiences n’ont pas tellement donné tord au network, mais la base de fan allait en s’agrandissant, et j’emplissais les rangs, binge-watchant avec euphorie ma saison et demi de retard.

Happy Endings était la première sitcom post-Friends (un genre en soi consistant à dépeindre les aléas sentimentaux et professionnels d’une bande de potes urbains coincés quelque part entre la vingtaine plombante et la trentaine adolescente) à aborder son héritage comme une force pure, une occasion de se démarquer.

How I Met Your Mother, pour citer le descendant le plus évident, apporte au genre des changements plus cosmétiques que fondamentaux, l’agrémentant d’une pincée de nostalgie drapée de récits enchâssés et autres ironies dramatique, une ambition narrative tantôt ample tantôt toc. On reste dans une sitcom multi-cam à rires en boite, s’appliquant à emprunter régulièrement (et habilement, certes) à Friends et à Seinfeld storylines et quiproquos, comme si la sitcom bobo new-yorkaise constituait désormais un corpus fixe qui nécessiterait un dépoussiérage perpetuel selon les avancées urbaines et sociologiques de l’époque.

Happy Endings pose sa caméra à Chicago. La Windy Cityn’est pas souvent mise en avant dans ce type de programme, ce qui apporte indubitablement un air frais. C’était une sitcom uni-cam, sans rires enregistrés. En ce sens, elle découlait plus de Malcolm ou de Scrubs. ABC, le network de Disney, réputée depuis longtemps pour son puritanisme certain, fait pourtant preuve depuis quelques années d’un certain savoir-faire pour ce qui est de produire du 20 minutes policé à l’extérieur/mordante à l’intérieur (comme le prouve actuellement la brillante Trophy Wife). Happy Endings se détachait aussi de l’esthétique Mockumentary initiée par Ricky Gervais il y’a maintenant plus de 10 ans et brillamment pérpétuée par Parks and Recreation, Modern Family ou même la récente Brooklyn Nine-Nine. Bref, Happy Endings, ce n’était pas tout ça et c’était original.

Et on pouvait dire qu’on en avait pour notre argent. Happy Endings ne vous laissait pas respirer un seul instant. Bien sur, elle a connu sa “période d’aménagement”, cette première petite dizaine d’épisodes pendant laquelle il faut parfois trouver ses marques, apprendre à caler ses personnages (une période qui peut parfois s’avérer plus longue que prévue, oui New Girl, c’est bien de toi que je parle). Mais une fois l’affaire lancée, Happy Endings était intarissable. Gags et Gimmicks s’enchainaient à une vitesse infernale, entrainant de longs tunnels de dialogues où il n’était pas rare de constater qu’aucun personnage n’écoute réellement l’autre, chacun trop occupé à pérpetuer ses obsessions, à creuser le sillon de nevroses burlesques.

Car là était la clé de Happy Endings, et peut-être la raison pour laquelle son décollage a été si tardif. Elle n’était pas Friends. Ou alors, oui, mais un remake lynchien dans lequel tous les personnages seraient Phoebe Buffay coincée dans une stase étrange, dopée à la Cocaine et au Valium. C’était une pure série de personnages, character-driven comme disent les ricains, fascinée par sa propre propension à se faire entrechoquer les obsessions dérisoires.

Le personnage qui a le plus attiré l’attention est indubitablement Max (Adam Pally), l’homosexuel à l’hygiène douteuse, censé incarner le premier “gay-hétéro” de la télévision américaine. Il y’a aussi Brad (Damon Wayans Jr.), l’avocat black métrosexuel fan de Downton Abbey et Alex (Elisha Cuthbert), la vendeuse de fringues post-hippie aussi inculte qu’irresponsable. Egrénés de la sorte, les Caractères (au sens Bruyerien du terme) d’Happy Endings semble tracer les contours d’une nouvelle sociologie hipster, mue par le désir de dépasser le métre-étalon Friends et sa légendaire caractérisation, certes efficace, universelle mais parfois trop absolue (Monica-la-maniaque, Joey-l’idiot, Ross-l’intello…). Ce serait non seulement une surintérpretation, mais aussi une erreur fondamentale minimisant la réussite absolue de la série.

Il n’en est rien. Happy Endings n’a pas tardé à se révéler : c’est une série de burlesque pur, trop occupée à croquer des personnages qui ne ressemblent qu’à eux pour s’encombrer de sociologie. On ne se retrouve pas dans Max, Brad, Jane, Penny, Alex et Dave. On ne s’identifie pas à eux. Il serait vain de remonter jusqu’au chef-d’oeuvre anxiogène Seinfeld pour dépister une quelconque filiation car les lâchetés et égoismes de Jerry et George, c’était un peu les notres aussi… Non. Pas ici. Les personnages de Happy Endings sont des caricatures de personnages de sitcom, mus par des motivations aussi aléatoires que vaines, attachants par leur dimension de freaks. Ils sont incapables de méchanceté ou de bassesse entre eux, car le groupe d’amis est basé sur ce mode du Vivre Ensemble si caracteristique de la sitcom américaine, mais ici poussé jusqu’à ses retranchements les plus ubuesques : la possibilité d’être soi-même parmi les autres. Être un freakensemble.

Un jour maudit de 2013, ABC a annoncé l’annulation de Happy Endings, ignorant le désespoir d’une fanbase dévouée mais malheureusement trop réduite. Le deuil a pris la forme d’un feuilleton aux rebondissements douloureux pour les fans. USA Network a fait part de son intérêt pour la série, proposant de l’accueillir sur son antenne. Les négociations ont échouées. Netflix s’est manifestée aussi. En vain. On a réactualisé vingt fois par jour Deadline.com dans l’absence d’une annonce miracle. Mais rien n’est venu. Un à un, les membres du casting ont signé pour d’autres projets, et la vérité nous a frappé. Définitivement.

One clap, two clap, three clap, forty?

By clapping more or less, you can signal to us which stories really stand out.