The Ranch : À cheval entre deux mondes

Vous l’avez probablement vue passer sur votre mur d’accueil Netflix sans trop y prêter attention. Et honnêtement, même si vous aviez cliqué dessus, il n’est pas certain que vous auriez choisi de passer un après-midi, larvé dans votre couche, terrassé par la gueule de bois, à binge-watcher une sitcom à rires enregistrés sur l’Amérique profonde avec Ashton Kutcher. C’est dommage…

J’aime les sitcoms. Et non, pas seulement ces nouveaux machins cérébraux et sophistiqués (beurk) signés Tina Fey ou Louis C.K., qui pullulent sur les écrans depuis quelques années. Non, je parle des sitcoms pur jus, à l’ancienne, filmées en multi-cam, parfois devant un vrai public, avec des comédiens au jeu aussi anti-naturaliste que possible. C’est un genre établi, ronflant, confortable, à zéro valeur esthétique, qui dispense du narratif rebattu jusqu’à la mort, des dialogues téléphonés, quelques paillettes d’émotions basiques et des blaââagues bien sur, beaucoup de blagues. Friends et surtout Seinfeld on désormais gagné leurs jalons d’hérauts de la pop culture respectable, respectée, étudiée. C’était les années 90. Mais elles sont encore là. The Big Bang Theory, avec ses 20 millions de téléspectateurs hebdomadaire aux US, demeure la série toutes catégories confondues la plus regardée. (Elle aussi peu avare en plaisanteries, un youtubeur s’est amusé à en remonter un épisode en soustrayant les blagues et est parvenu à un résultat final de 3 minutes !) On pense aussi à 2 Broke Girls (scabreuse, inconséquente et fun) ou encore à Mom, avec Allison Janney et Anna Faris, véritable chef-d’oeuvre du genre capable, entre deux blagues de cul, d’aborder des sujets tels que l’addiction, le deuil ou la crise économique (il n’est pas rare qu’on assiste à une ou deux minutes sans rires enregistrés, une éternité dans le monde des sitcoms). Des exceptions de ce calibre, il y’en a peu. Le bas du panier propose un exercice solitaire, un tantinet honteux. Un moyenne de six blagues à la minute, ça répresente un rythme inhumain. Tout n’est pas hilarant. Le téléspectateur fidèle et indulgent trouvera son compte devant ce format industriel et efficace. Mais, on le sait bien. Di un ami vient à passer par là durant l’une de vos séances de regressivité hebdomadaire, il y’a fort à parier qu’il y ira de son petit « Mais, c’est pas drôle !» ou encore le classique « De toute façon, les rires enregistrés, moi ça me bloque ». Il ne vous restera plus alors qu’à allumer la Xbox pour vous adonner à une activité autrement plus culturelle.

Mais je m’égare.

The Ranch, donc. Colt Bennett (Ashton Kutcher), ancienne gloire locale, revient travailler au ranch familial dans le Colorado après une carrière ratée dans le Football Américain. Il y retrouve son père, républicain taiseux à Stetson (Sam Elliott), et son frère, Rooster, le mal-aimé, celui qui comme dans la parabole biblique souffre de l’injustice ressentie par ceux qui ne sont jamais partis. À vrai dire, Colt arrive à point nommé. C’est une année de vaches maigres et un grand groupe zieute avidement sur l’exploitation dans le but de la racheter. Reconnaissons d’abord que The Ranch revêt quelque peu un statut d’étrangeté. C’est une sitcom, bien sur, qui obéit aux codes du genre, tout en profitant volontiers de la liberté de ton offerte par une diffusion sur internet. On y dit « Fuck » à tout bout de champ et la série nous offre même quelques scènes plutôt graphiques sur l’insémination des bovidés. Dénué de coupures publicitaires, un épisode dure 30 minutes — au lieu de 20 traditionnellement — et permet, si ce n’est l’élaboration d’habiles trames à tiroir (ne rêvons pas), l’instillation d’un temps long, propice à des développements émotionnels moins éculés et à une depiction aussi adéquate que possible de ce que peut être la vie dans une petite ville de province où le temps ne l’est pas moins, long (comme cette phrase).

Est-ce une série de droite ? C’est une question légitime tant le pitch de la série peut le laisser penser. Mais les choses s’avèrent plus compliquées, donc plus intéressantes. La grammaire, l’univers de la série, cette Amérique rurale et ses granges, ses pick-ups, et sa Budweiser, sont autant de signaux envoyés par Netflix et les concepteurs du show à ce Midwest blanc qui se sent délaissé, qui souffre, à tort ou à raison, d’un déficit de représentation sur les grands canaux de diffusion. Mais malins, les showrunners Don Reo et Jim Patterson, on choisit de situer l’action de leur série, non pas dans un red state pur jus tel que le Wyoming ou le Nebraska, mais dans le Colorado, jadis bastion républicain devenu swing state. On y trouve, comme dans certaines régions du Texas par exemple, des poches de pure mixité politique où peuvent confluer le trumpiste le plus convaincu comme le libéral le plus tolérant. Ainsi, dans The Ranch, la mère, incarnée par une Debra Winger arienne, s’avère être une démocrate tendance hippie levant les yeux à la moindre effusion réactionnaire de son ex-mari. L’inculture de ses deux rednecks de fils est aussi traitée avec une acuité mordante, mais jamais sans tendresse. C’est particulièrement déchirant quand Colt interagit avec son amour de lycée (craquante Elisha Cuthbert) devenue entretemps prof d’anglais au lycée du coin. Le voir tenter, en vain, de lire du Charles Dickens pour finalement lui acheter un écran plat, choqué qu’il est par le fait qu’elle n’ait pas de télévision chez elle, constitue un spectacle plutôt désarmant.

(Détail qui aura son intérêt pour certains, The Ranch est aussi l’occasion d’une mini-réunion de That 70s Show, le rôle de Rooster étant tenu par Danny Masterson (il y jouait Hyde, le rebelle de la bande). Un peu plus tard dans la saison, Wilmer Valderrama, l’interprète du légendaire Fez, vient aussi rejoindre ses anciens collègues. On doute fortement que Laura Prepon et Mila Kunis, suivant désormais des trajectoires respectables loin des rires en boites, daignent faire une apparition mais sait-on jamais ?

En somme, The Ranch n’est vraiment pas à classer du coté des sitcoms totalement honteuses. Certes, elle est inégale. Mais il s’agit d’une curiosité, un vieux cow-boy à cheval entre deux mondes, qui entre deux blagues de cul (délivrées par d’excellents acteurs), parvient à toucher du doigt deux-trois vérités pas trop connes sur l’Amérique. On la binge-watchera tranquillement retranché sous sa couette par un dimanche pluvieux. Et le lendemain, on devisera comme si de rien n’était sur le dernier épisode de Westworld.