Change t-on vraiment de style en fonction des supports et des publics ? 

Petite plongée dans les humeurs de l’écrit. 


Parait qu’on n’écrit pas pareil en fonction du support. Y aurait, comme ça, un déterminisme par le médium. Par exemple, le papier induirait une forme d’écriture, le ouèbe, une autre. On n’écrirait pas dans le Nouvel Obs comme on écrirait sur Slate.fr. Et à l’intérieur de chaque médium, les types de public détermineraient les variations de style. C’est pour ça, dit-on, qu’un papier des InRocks ne ressemble pas et a peu de chance de ressembler à un papier de la Revue XXI — et vice versa.

Est-ce bien vrai, tout ça ?

Si ce sont les choix des thèmes, les partis pris axiologiques, les options de narration que l’on a en tête lorsqu’on songe à ce qui distingue ou pourrait distinguer les papiers des InRocks de ceux de XXI, alors on a sans doute raison. La chose est moins évidente dès lors qu’il s’agit de considérer l’exemple d’une personne qui écrirait dans les deux organes à la fois ou qui ferait carrière dans l’un puis dans l’autre. Une telle personne changerait-elle de style en passant de l’un à l’autre organe ? Peu sûr !

Pourquoi ?

Pour une raison simple : un style, c’est un tempérament ! Une disposition affective, si on veut. Il ne risque donc pas de varier en fonction des supports. Par exemple, le tempérament bilieux anguleux se traduira, au hasard, par une syntaxe carrée, et le flegmatique onduleux, par une syntaxe ronde. Cette syntaxe carrée ou ronde sera ordonnée dans des dispositifs d’énonciation propres à chaque médium ou à chaque organe, mais ça sera toujours une syntaxe carrée ou une syntaxe ronde. Elle sera d’un carré ou d’un rond irréprochables certains jours, d’un carré ou d’un rond moins assurés d’autres jours, mais ça sera toujours du carré et du rond — quel que soit le médium et quel que soit l’organe. Elle s’habillera de couleurs et d’affections différentes en fonction des saisons et des climats, mais sous ces couleurs et ces affections transparaîtront immanquablement sa quadrature ou sa rotondité — quel que soit le médium et quel que soit l’organe.

Peu importe le support, peu importe le public, du moment que des phrases sont écrites par une seule et même personne, elles seront empreintes d’une même humeur, étant les fruits d’un même système thymique. Qu’une personne écrive une lettre à un ami, un article dans “Le Monde” ou un traité de philosophie, se reconnaîtra en chaque cas, et transversale à eux tous, le tempérament unique qui les a produits. Un “ça” dans la lettre à l’ami sera un “cela” dans l’article du Monde, les “ne” des négations qui pourraient manquer dans la lettre seraient rétablies dans le traité de philosophie, mais au bout du bout, par-delà la manière dont on fait varier les dièses et les bémols, ça sera la même musique. La personne pourrait dire “on fait style de son être” dans le traité de philosophie, “on ne saurait séparer l’homme de son style” dans “Le Monde” et “on écrit avec ce qu’on est” dans la lettre, au final, ça serait la même phrase et la même syntaxe. Exactement les mêmes, acclimatées à des valeurs affectives différentes mais investies des mêmes permanences expressives.

Plutôt que la forme stricto sensu, ce qui varie avec le médium ou le type de public, c’est la mise en forme.

Untel est porté vers les phrases courtes. D’un point à un autre en une ligne droite. Souvent sans virgule. Parfois sans verbe. Eh bien, celui-là fera souvent majoritairement des phrases courtes, éventuellement avec des mots familiers et argotiques s’il tient un blog, et un langage plus soutenu ou plus savant s’il est préposé aux rapports dans un bureau d’étude, mais dans un cas comme dans l’autre, nul ne saurait se méprendre sur la commune breveté de ses phrases. De même que nul ne saurait se méprendre sur la nature des phrases de tel autre, qui les aime tout en rupture, le souffle long, prenant leur temps, faisant des embardées à gauche et à droite, revenant sur leurs pas, aménageant sur le parcours des temps de pause, histoire de faire le point et qu’on ne soit jamais perdu, puis repartant, comme ça, l’air tranquille, comme si de rien n’était, à la poursuite comme interminable d’elles-mêmes. Celui-là, online ou en print, fera des phrases souvent longues, qu’il écrive pour Mado la ménagère ou pour Mathieu le cadre sup.

Ca veut dire quoi, tout ça ?

Que style et type d’écriture ne doivent pas être confondus. Une écriture est un code écrit dont la détermination fondamentale est d’être une forme collective d’énonciation. Il existe une écriture savante, universitaire, administrative ou journalistique, chacune pouvant être décrite, nous dit Barthes, “en fonction de sa clientèle, de son lexique et de ses protocoles syntaxiques”. Le style, lui, c’est l’écart par rapport au code commun qu’est l’écriture, la frappe personnelle que l’on donne à des formes collectives. C’est la compétence individuelle à l’intérieur d’une grammaire partagée avec d’autres. D’où le mot de tempérament employé plus haut. Unique et partout et en tout temps le même.