Monnaie : l’âge du troc est-il réellement derrière nous ?

CONCEPT #1 : ÉCONOMIE DE DON

Le Schtroumpf Financier, Tome 16, Peyo, Le Lombard, 1999, p.17.

L’humanité n’a pas toujours vécu sous l’égide de l’économie de marché. On parle ainsi d’économie de don pour les sociétés primitives. Centrée autour du don plutôt qu’autour de l’échange, cette organisation économique est prémonétaire : elle précède la démocratisation de la monnaie comme moyen de paiement.

Pour les amateurs de bande dessinée, le tome « Le Schtroumpf Financier » offre un bel exemple d’économie de don, puisqu’il décrit une communauté ayant comme pilier le don réciproque (je “schtroumpfe” ceci pour toi aujourd’hui et tu me “schtroumpferas” la pareille plus tard).

Au sujet des organisations économiques prémonétaires, deux théories s’affrontent.
La première, popularisée au XVIIIe siècle - bien que mise en doute deux mille ans auparavant par Aristote - veut que la monnaie soit née en réponse aux problèmes posés par le troc ; laissant entendre que la vie économique des premières communautés humaines aurait été pendant toute une période orchestrée autour de l’échange de biens et de services se compensant entre eux.
Toutefois, si l’objet/service A m’intéresse, qui me dit que l’objet/service B que je possède va effectivement intéresser le propriétaire de l’objet A ? Deuxièmement, comment faire si les “prix” des objets/services à échanger ne coïncident pas ?

Au vu de ces deux contraintes majeures, il est difficile d’imaginer qu’une économie principalement axée sur le troc soit réellement parvenu à fonctionner.
Dès lors, se pourrait-il que la monnaie ne soit pas un reliquat du troc, qu’elle ne soit pas issue du principe de l’échange ?

C’est la seconde théorie - plus récente - développée par nombre d’anthropologues. Selon eux, les premières communautés se seraient formées grâce à l’échange de cadeaux. De fait, le mot « communauté » pourrait être la contraction des mots latins « cum » (avec) et « munus » (service rendu, bienfait, grâce, faveur, cadeau). En d’autres termes, le mot « communauté » désignerait donc un groupe dont les membres s’échangent entre eux des faveurs, se rendent des services.

Aussi, d’après ces anthropologues, les origines de la monnaie sont à chercher dans l’économie de don, car ce serait la notion de don couplée à celle de réciprocité qui aurait fait émerger le principe de compensation décalée dans le temps. Le concept de dette aurait alors fait son apparition, suivi de peu par la monnaie.

En effet, les études anthropologiques tendent à montrer que les humains ont commencé à engager leur honneur et leur nom bien avant d’avoir su rédiger et signer le moindre contrat ; comme le suggère d’ailleurs l’ancienne pratique du bétail comme étalon de valeur, dont nous vient le mot « pécuniaire ».
« Notre mot “pécuniaire” (du latin, pecus, troupeau) dérive sans aucun doute de la pratique d’utiliser des disques de cuir représentant une vache ou un cheval. Le propriétaire de l’animal se départissait de son disque en retour d’une considération qui lui convenait et, quand cela lui semblait bon, le détenteur du disque présentait ce dernier pour obtenir livraison de la chose [souvent un veau ou un poulain, N.D.R.]. » (1)

Cette hypothèse que la monnaie ne soit pas au départ une marchandise que l’on troque, mais une dette que l’on a matérialisée - c’est-à-dire une reconnaissance de dette - se trouve de plus confortée par l’étymologie même du mot « monnaie », pour lequel les spécialistes se divisent majoritairement en deux groupes :
- ceux pour qui le mot « monnaie » viendrait du latin « meminisse », qui évoque la mémoire. 
- ceux pour qui le mot « monnaie » viendrait du latin « monere », qui a « faire souvenir » comme acception.
Toujours est-il que ces deux suppositions suggèrent que la monnaie aurait eu au départ une fonction d’aide-mémoire, qu’elle aurait servi à rappeler qu’une faveur avait été reçue et qu’il fallait qu’elle soit rendue.

Ce faisant, à l’origine, il n’y avait pas une quantité limitée de monnaie ; ce n’était pas une marchandise, il n’y avait pas à la gagner ou à l’emprunter pour ensuite la troquer contre des biens ou des services (comme c’est le cas à l’heure où nous écrivons ces lignes).

Au contraire, à ses débuts, la monnaie est une sorte de jeton, un accessoire sans valeur juste bon à attester qu’un service a été rendu par celui qui le reçoit (accessoire que celui-ci peut ensuite réutiliser pour se voir retourner une faveur). Ce jeton a cependant la particularité d’être une unité de compte, un étalon de la valeur. « Et si la monnaie n’est qu’un étalon, que mesure-t-elle ? La réponse est simple : la dette. » (2)

En conclusion, notre utilisation de la monnaie a évolué avec le temps et il se pourrait qu’elle n’ait pas fini de le faire… D’où la pertinence d’un recours à l’innovation monétaire et ce, afin de pallier aux diverses failles de l’organisation économique de ce début de XXIe siècle (failles que nous mettrons en avant au cours de prochaines notes).

Sources :
Aristote et l’argent, Arnaud Berthoud, Paris, Maspero, 1981, p.94–96.
Essai sur le don, M. Mauss, Paris, PUF, 2012 (1re édition 1924), p.125, p.134, p.139–140, p.151.
The future of money, Bernard Lietaer, Londres, Century, 2001, p.181–182.
Juno Moneta, Aux sources de la monnaie, J. Haudry, Milan, Archè, 2002, p.3, p.6, p.18, p.37, p.49–50, p.153.
Le crédit social, C.H. Douglas, Loretteville, Tardivel Inc., 1973 (1ère édition 1924), (1) p.176.
Dictionnaire étymologique latin, M. Bréal, A. Bailly, Paris, Hachette, 1906 (6ème édition), p.199.
Dette, 5000 ans d’histoire, D. Graeber, Paris, Les Liens qui Libèrent, 2013, p.30–33, p.39–40, p.49–53, (2) p.59.

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