Les anti-5G: soumettre la science, les faits et la politique aux préjugés idéologiques et à la peur

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L’interview, accordée au Temps du 8 mai 2019 (https://www.letemps.ch/economie/suisses-sopposent-5g), par deux des organisateurs de la manifestation anti-5G, qui se tiendra demain à Berne, est emblématique du type de discours catastrophistes, voire technophobes, qui se propagent dans l’espace public dès qu’une technologie prend de l’ampleur. Ici, ce sont les ondes électromagnétiques qui sont accusées de tous les maux, quoiqu’en dise la science. Car, dans ce type de discours, la science n’a qu’un rôle: celui de confirmer les convictions premières de ceux qui les portent et de leur accorder son aura d’autorité en matière de savoir. Si elle ne le fait pas, il faut alors la remettre au pas, par la force si nécessaire. C’est ainsi que les impressions personnelles et de stéréotypes complètement dépassés, mais exprimés avec l’assurance d’un expert, servent de GPS. Et tant pis pour les faits.

“Je ne suis pas scientifique, mais j’ai tout de suite senti qu’on allait trop loin, poursuit-elle. J’ai l’impression que les autorités n’écoutent pas les appels à la prudence lancés par des scientifiques et des médecins”

Tamlin Schibler Ulmann, fondatrice du comité organisateur de cette manifestation, n’a ainsi pas besoin de la science pour savoir que la 5G est mauvaise pour l’homme et l’environnement. Elle le sent: “Je ne suis pas scientifique, mais j’ai tout de suite senti qu’on allait trop loin, poursuit-elle. J’ai l’impression que les autorités n’écoutent pas les appels à la prudence lancés par des scientifiques et des médecins”. Et cela m’inquiète beaucoup.” Le simple fait que des scientifiques et des médecins semblent corroborer son ressenti lui suffit. Pas besoin d’aller plus loin. Cela lui permet aussi d’affirmer sans apporter le moindre petit bout de début d’indice que “Cette nouvelle technologie aura un impact environnemental important. Et je constate que les milieux économiques ne tiennent pas du tout compte de cela.” C’est connu, le monde économique se fout royalement de tout, sauf du fric. Pas besoin non plus d’aller au-delà de ce genre de grossiers préjugés éculés. Le ressenti et les idées reçues tiennent ici lieu de connaissances. Le tout asséner de manière parfaitement gratuite et péremptoire, sans le moindre battement de cil.

D’ailleurs son mépris pour la science émerge rapidement dans sa manière de considérer le groupe de travail réuni par l’OFEV pour évaluer les besoins de la 5G et examiner la possibilité de relever certains seuils de sécurité, afin de pouvoir limiter le nombre de nouvelles antennes à installer à travers le pays. Trouvant d’abord scandaleux que les opérateurs soient autorisés à construire leurs infrastructures avant la fin des travaux de ce groupe, elle assène ensuite que, de toute manière, elle ne considère pas ces travaux comme légitimes, car le groupe serait “influencé par les lobbies des opérateurs et est dirigé par la Confédération qui non seulement a vendu les licences 5G, mais qui en plus possède la majorité du capital de Swisscom…”. En d’autres termes, cause toujours, tu m’intéresse.

Le même mépris est affiché par l’”expert” du comité, Olivier Bodennmann, ingénieur EPFL en électricité et expert auto-proclamé en électrosmog. En l’espace de quelques lignes, il arrive à se contredire magistralement et à dire des choses complémentent fausses sur des éléments de base concernant le sujet des ondes radio.Il nous dit d’abord que “la fréquence de 3,8GHz n’est aujourd’hui pas en fonction et l’on ne connaît pas ses effets sur l’organisme” et une phrase plus loin, il nous affirme exactement le contraire: “Ces basses fréquences ainsi générées ont des effets biologiques avérés.” Sans compter que 3,8GHz n’est pas exactement une basse fréquence, puisqu’elle est qualifiée de super-haute fréquence et qu’elle est bien utilisée aujourd’hui, mais pour les radars et les alarmes anti-intrusion (https://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article1150). Il raconte donc simplement n’importe quoi.

[…] il faut bien comprendre, dans ce contexte, qu’ “indépendant” ne signifie absolument pas dénué d’affiliations ou d’influences. Il signifie “conforme” aux convictions de la personne.

Lui aussi, d’ailleurs, demande des études “indépendantes”. Si l’on peut difficilement reprocher à Mme Ulmann, qui n’est pas une scientifique, de ne pas être au courant des milliers d’études, dont un grand nombre indépendantes, sur le sujet, il est plus étonnant que M. Bodennmann semble ne pas les connaître. À moins, bien sûr, qu’il ne conçoive la notion d’indépendance différemment. En effet, il faut bien comprendre, dans ce contexte, qu’ “indépendant” ne signifie absolument pas dénué d’affiliations ou d’influences. Il signifie “conforme” aux convictions de la personne. Et cela implique que tant que le consensus scientifique ne proposera pas des conclusions corroborant les positions des anti-5G, il ne les accepteront pas et trouveront toutes sortes d’excuses pour les rejeter. Par exemple, en accusant les scientifiques d’être des vendus ou du moins sous influence, et cela, le plus souvent sans le moindre petit bout de début d’indice. On ne parle même pas de preuves!

Alors là, oui, effectivement, le consensus scientifique actuel, concernant les dangers des ondes non-ionisantes émises par nos appareils et infrastructures de télécommunication sans fil grand public (https://medium.com/@arianebeldi/consensus-scientifique-concernant-les-effets-pour-la-sant%C3%A9-des-rni-%C3%A9mis-par-les-infrastructures-et-299f6b27539f), ne peut pas lui sembler indépendant, puisqu’il contredit directement ses idées….et surtout, son business de consultant spécialisé en électro-smog (avec son entreprise ElectrosmogTech).

Enfin, tout comme Mme Ulmann, il ne voit pas trop à quoi pourrait servir la 5G. Pour elle, c’est un sondage auprès de la population qui démontrerait l’inutilité de cette technologie, puisque dans celui-ci, la majorité des Suisses interrogés “ne voient pas l’intérêt de la 5G”. On se croirait dans le même débat que sur les OGM. Là aussi, les opposants prétendent qu’il faut interdire les OGM parce que les sondages montrent que les consommateurs n’en veulent pas, confondant au passage consommateurs et citoyens, commerce et politique, entreprises privées et espace public. Pourtant, un petit tour sur Internet, en commençant par Wikipédia, mais aussi sur des sites spécialisés dans les nouvelles technologies, vous montre très rapidement l’intérêt de la 5G: voitures autonomes, trafic réglementé de manière rationnelle et intelligente, smartgrid pour limiter les déperdition d’électricité et consommer de manière plus raisonnable, e-health, domotique, robotique, etc (https://korii.slate.fr/tech/5g-reseau-mobile-bouleversements).

Il en ressort le sempiternel stéréotype des industriels qui essaieraient de nous refiler des technologies inutiles et nocives contre notre volonté, simplement pour se faire plus de fric. Sauf que l’on ne voit pas trop comment ils pourraient nous l’imposer, si nous ne l’utilisons pas. Car, oui, les gens resteront libre de ne pas passer à la 5G pour la téléphonie mobile et de rester coupés de toutes les avancées liées à la 5G, si ça leur chante. Bien sûr, cela pourrait sérieusement impacter leur vie professionnelle et sociale, s’ils sont les seuls à refuser ces nouveaux dispositifs, mais ils ne peuvent pas dire que ce sont les industriels qui leur imposent quoi que ce soit.

En conclusion, on a des citoyens qui s’orientent politiquement en fonction de leur ressentis et de gros préjugés bien éculés, et sont soutenus par des experts auto-proclamés, mettant en avant leurs titres universitaires. Ces mouvances tentent d’imposer leurs peurs et leurs idées reçues. Et ils le font en cherchant à court-circuiter les processus scientifiques et démocratiques, parce qu’ils savent très bien qu’ils ne peuvent pas s’appuyer sur les faits. Il leur faut donc obliger la réalité à rentrer dans leur moule, quitte à faire du forcing. Étonnamment, ils sont les premiers à hurler au déni de démocratie quand on ne les écoute pas autant qu’ils estiment y avoir droit, mais aussi quand on les écoute et qu’on les contredit. Parce qu’écouter, ne signifie pas non plus agréer complaisamment à toutes leurs revendications pour les calmer. C’est d’ailleurs ce qu’on voulu faire plusieurs Conseils d’État romands, en introduisant des moratoires cantonaux qui s’avèrent parfaitement illégaux (https://www.ictjournal.ch/news/2019-05-06/la-confederation-rappelle-les-cantons-a-lordre-sur-les-antennes-5g). La complaisance n’est donc de loin pas une preuve d’un quelconque sens de la démocratie ou du respect du peuple. Au contraire. C’est prendre le risque d’entraîner tout le monde dans des impasses.

#Guide en rédaction/recherche, adepte de la #zététique (promotion du #doute rationnel et de la #méthode scientifique), du #libre et membre du #PartiPirate CH.

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