Enquête chez les vigneron.ne.s indépendant.e.s

Depuis 2010, la France peut s’enorgueillir de compter « le repas français » sur la liste du patrimoine immatériel de l’UNESCO. Bien manger constitue, en effet, l’un de nos plus doux idéaux et la gastronomie française tient encore son rang, malgré la concurrence peu farouche qui rôde…Quoi de mieux que d’accompagner ces cocktails de saveurs par de bonnes bouteilles de vin ? Les Français.e.s, fervent.e.s consommateurs/consommatrices de vin, en boiraient en moyenne 44,2 litres par an et par personne (et encore, c’est deux fois moins qu’il y a une trentaine d’années !)

Au-delà de cette seule perspective consumériste, se trouvent d’autres enjeux liés à la production viticole, en France notamment. Cette dernière a perdu son leadership concernant les exportations, concurrencée à la fois par les vins argentins, américains (Californie) et australiens. Les taxes et les réglementations en vigueur de l’Etat français et ses hectares- ridicules-comparativement aux grandes fermes viticoles américaines ou australiennes, ont pour conséquences de pénaliser, durablement, les vigneron-ne-s français.e.s.

Néanmoins, on trouve quelques actes de résistance dans l’hexagone, notamment la confédération des Vignerons indépendants qui était présente bien avant la concurrence accrue de ces dernières années. En effet, dès 1976 fut fondée la première Fédération Départementale des Caves particulières qui devient une confédération en 1978 et change finalement de nom en 2003 pour devenir le mouvement des Vignerons Indépendants de France.

Les Vignerons Indépendants

Aujourd’hui, cette confédération est organisée en 32 fédérations départementales, elles-mêmes regroupées en 11 fédérations régionales et offre un gage de qualité pour les consommateurs/consommatrices. Du côté des récoltant.e.s aussi, il est intéressant d’en faire partie puisque l’adhésion offre l’accès aux salons, à des formations internet et à des concours réservés mais attention, les vigneron.ne.s doivent respecter une charte éthique.

Pour tenter d’en savoir un peu plus, Marie-Jeanne Cadet-Lebens, ethnologue de formation, avait réalisé en 2013 une enquête chez et pour les Vignerons Indépendants dans le cadre de son mémoire de fin d’études qui portait sur la transmission des exploitations viticoles et des savoirs. Voici, à grands traits, les tendances qu’elle avait pu dégager lors de ses recherches sur deux vignobles français : Le Pays nantais (ou Muscadet) et le Vaucluse (ex : Châteauneuf du Pape).

En ce qui concerne le rapport des viticulteurs/viticultrices avec le syndicat, la chercheuse souligne qu’ils/elles le connaissent très bien mais ont peu de contact(s) avec le siège et les fédérations régionales car les responsables de fédérations ne rencontrent pas souvent les vigneron-ne-s. Cependant, le logo “Vignerons Indépendants” est essentiel pour eux/elles puisque c’est un signe distinctif aux yeux du grand public et une source d’apport financier non négligeable pour leur petite ou moyenne exploitation.

D’autre part, elle souligne le fait que les Vignerons Indépendants travaillent de plus en plus souvent de concert avec les offices du tourisme, notamment grâce au développement de l’œnotourisme qui permet aux vigneron.ne.s de se constituer un nouveau revenu et l’espoir de faire connaître leurs vins. Au niveau pratique, il a donc fallu que les exploitant.e.s s’adaptent à ce mode de tourisme en faisant installer de nouvelles infrastructures dédiées à l’accueil des visiteur.e.s. Les toilettes par exemple, témoignent de l’effort mis en place par les vigneron-ne-s pour répondre aux exigences de la clientèle.

Dans le spectacle (totalement fou) de S.Barrier, on boit pendant qu’il raconte l’histoire des exploitant.e.s

La question de l’œnotourisme est intéressante car elle met en perspective les disparités des différents vignobles français concernant le climat et la région. Selon cette qualitativiste, le Muscadet est moins prisé que le Vaucluse, ce qui est pénalisant pour développer une activité de tourisme viticole. Ce constat entraîne d’ailleurs des répercussions non négligeables sur le plan de la transmission puisque le pays nantais compte 90% de transmission familiale et 10% d’achat externe alors que le Vaucluse compte 100% de transmission générationnelle car les exploitations marchent bien*.

La question de la transmission pose aussi une interrogation sur ce que l’on transmet et à qui. En effet, les femmes ont été souvent exclues de la gestion des exploitations viticoles et étaient moins pressenties à la reprise des exploitations que leurs frères, mais elles peuvent aujourd’hui s’affirmer comme des cheffes d’exploitation dynamiques, même si le plus souvent, elles seront aux côtés de leur mari exploitant. Les avantages liés au rang dans la fratrie tendent tout de même à se dissiper ce qui importe avant tout c’est qu’il puisse y avoir un repreneur dans la famille et ce, peu importe le sexe.

C’est donc tout un univers masculin qui tend à se féminiser. Certaines femmes s’autonomisent donc en prenant la tête des exploitations et d’autres les quittent pour trouver une activité salariée à l’extérieur, notamment pour éviter que toute la vie familiale soit reliée à l’entreprise. Une manière de protéger le noyau familial souvent mis à mal par cette proximité et ce manque de distance entre travail et famille car si l’entreprise viticole et la famille sont imbriquées, ça peut aussi être une cause de séparation.

Concernant l’aspect marketing, la chercheuse souligne également que les vigneron.ne.s doivent « jouer la carte du retour à l’authenticité, au traditionnel, en mettant en scène leur histoire familiale ». En effet, cette tendance (du marketing viticole) axée sur le retour aux traditions est souvent assimilée à un gage de qualité pour le consommateur/ la consommatrice. Selon elle, l’engouement pour le « tout biologique » n’épargne pas les vigneron.ne.s, puisque beaucoup ont fait de gros efforts pour adopter une agriculture plus « propre ».

Néanmoins, une transition totale vers le bio ne peut s’appliquer à tous les vignobles et engendre de ce fait, des disparités. Le pays nantais, déjà en déficit d’image doit aussi faire face aux injonctions “du tout bio”, autrement dit, diminuer fortement l’usage des pesticides, alors même que cette région est plus exposée aux maladies, qui chaque année, déciment les vignes. Ce qui est moins valable pour le Vaucluse, son climat plus doux permettant de s’adapter plus facilement à ce nouveau mode de production et aux nouvelles dispositions législatives. En guise de solidarité, nous continuerons à boire…


*Ces statistiques ont été effectuées par l’ethnologue suite aux 21 entretiens réalisés et répartis de façon égalitaire (10 entretiens dans le pays nantais et 11 dans le Vaucluse).