Friches & gentrification, une longue histoire

La gentri-friche, nouvelle maladie urbaine ?

Avec Le Droit à la Ville, le philosophe Henri Lefebvre appelait de ses voeux des lieux d’empowerment des habitants, riverains et usagers, une voix au chapitre dans la fabrique de la ville, des “lieux de simultanéité et de rencontres, (des) lieux où l’échange ne passerait pas par la valeur d’échange, le commerce et le profit”. Le Grand Paris fourmille aujourd’hui d’un grand nombre d’initiatives issues de la société civile prenant forme dans des lieux hybrides, en marge des circuits traditionnels de la culture dominante, qui redessinent à mesure la cartographie francilienne de la création. Squats, friches, artist-run-spaces et autres tiers-lieux culturels insufflent de nouveaux modes de faire et de voir, et abolissent à mesure la frontière symbolique du périphérique pour toute une génération d’urbains, mobiles et curieux. Des explorateurs ont depuis longtemps passé le rubicon et avec Nicolas Le Goff et son ouvrage L’Autre Paris et bientôt Enlarge Your Paris avec Le Guide des Grands Parisiens, plus besoin d’aller à l’autre bout du monde pour satisfaire ses envies de découverte. Revers de la médaille, ces lieux qui contribuent à modifier l’image de villes et de quartiers jusqu’alors dans l’angle mort du tourisme de proximité entrent dans la ligne de mire des critiques (nombreuses) sur la gentrification qu’ils sont accusés de renforcer. De Street Press visant le 6b à Squat.net prenant à parti Le Wonder/Liebert, ces lieux sont rendus responsables d’un mouvement urbain connu de tous, mais bien souvent mal compris. On est allé à la rencontre des artistes et porteurs de projets qui gèrent ces lieux au quotidien pour en savoir plus sur les effets qu’ils ressentent à leur échelle, leur positionnement et les réponses qu’ils tentent de mettre en place.

Le 6b, à Saint-Denis

Mais en fait on parle de quoi quand on parle de gentrification ?

C’est la contre-question que nous renvoient tous nos interlocuteurs lorsqu’on leur demande la leur. Il faut croire que la définition n’est pas aussi simple qu’elle semble l’être. David Georges-François, co-fondateur du collectif MU et de la Station — Gare des Mines s’y essaye : “De mon point de vue de Monsieur tout le monde, c’est l’embourgeoisement des quartiers populaires qui peut s’expliquer par la hausse du foncier, la modification des aménagements urbains qui vise à attirer des catégories sociales supérieures. C’est un phénomène qui touche la plupart des grandes villes occidentales.” Si c’est la définition que l’on retient généralement de la gentrification, essayons de creuser un peu du côté de la recherche et en premier lieu du côté de Richard Florida, professeur en urban studies et gourou controversé, inventeur de la notion de “classe créative” qui désigne une population urbaine, mobile, connectée, tolérante et qualifiée. Florida imagine un jeu de vases communicants entre présence de la classe créative, attractivité des grandes villes et développement économique, d’où la nécessité pour les ingénieurs de l’aménagement de considérer l’effet aimant de certaines classes sociales (artistes, créatifs au sens large) et de leurs modes de vie dans la valorisation des quartiers. En France, l’urbaniste Elsa Vivant fait figure de référence sur le sujet. Avec La Ville Créative, elle explore la capacité de la présence artistique à régénérer l’image de zones périphériques ou délaissées, redessinant “le paysage social du quartier” à partir des marges de la ville. En droite ligne de ce processus, la gentrification. Attention cependant à ne pas aller plus vite que la musique. Mathilde Costil, docteur en urbanisme ayant travaillé sur Saint-Denis et Montreuil, nous apprend que ce processus est à envisager sur le long terme (de 30 à 40 ans, voire 50 ans) au travers d’un écart se creusant entre prix des loyers et pouvoir d’achat des populations populaires (rent gap). Pour Jean-Pierre Lévy, géographe, il faut considérer la gentrification comme un lent mais inéluctable processus “d’urbanisation de la lutte des classes”. Dans l’introduction à l’ouvrage collectif Gentrification(s), il résume sa position : “en somme, parler de gentrification, c’est poser la question de la recomposition de la domination sociale dans l’espace (…) observer des processus relevant de la gentrification, c’est regarder comment l’espace urbain évolue en sanctionnant et reproduisant de nouvelles hiérarchies sociales.” La gentrification semble être pensée comme un système d’un implacable fatalisme, dont les artistes seraient les dindons de la farce, d’abord avant-postes puis gentrifiés eux-mêmes. Du côté d’Olivier Le Gal, co-fondateur du collectif MU, la dimension systématique du processus est à nuancer : “ce n’est pas forcément inévitable de mon point de vue, c’est une tendance très forte mais il n’y a pas de fatalisme”. Rabia Enckell, fondatrice de Promoteur de Courtoisie Urbaine et consultante pour le 6b ne dit pas autre chose : “l’enjeu c’est le dosage. La question est pas “est-ce que ça gentrifie” puisque de toute façon le phénomène est naturel mais comment on conserve une équilibre et l’on fait en sorte de maintenir une mixité sociale, et ainsi ne pas chasser les classes les plus populaires.”

La Station-Gare des Mines, à Aubervilliers — Crédits Arnaud Idelon

Gentrifications

Dosage, situations et temporalités… la gentrification n’est pas si uniforme qu’on pourrait le croire. Il n’y a pas une gentrification mais autant de gentrifications que de contextes. En concevant la gentrification comme un processus évolutif prenant place sur le temps long et découpé en étapes successives, il s’agit de sortir d’une vision simpliste et figée du phénomène pour appréhender la question au-delà du schéma binaire auquel nous sommes habitués. “Les rapports de domination pour la conquête du territoire existent, l’exclusion des plus pauvres ou des minorités existe, mais pour autant nous ne sommes pas face à des oppositions dichotomiques telles que gentrifieurs contre gentrifiés, ou anciens résidents contre nouveaux. Les positions ne sont pas stables, les effets des comportement ne sont pas nécessairement intentionnels, l’exclusion n’est jamais totale et les habitants ne sont pas que des résidents.” écrit ainsi Jean-Pierre Lévy dans l’introduction de Gentrifications avant d’appeler à rompre avec des réflexes manichéens et des jugement de valeurs automatisés : “Elle n’est ni positive ni négative (…) Elle participe tout simplement au fait urbain contemporain et la comprendre, c’est comprendre la ville.” Rabia Enckell l’affirme : “le problème de la gentrification c’est quand elle est violente, mais il n’y a pas de mal à aller vers plus de mixité sociale.”

La Recyclerie, Paris 18ème — Crédits Arnaud Idelon

La faute aux artistes ?

La théorie commune de la gentrification donne une place ambigüe aux artistes, à la fois gentrifieurs puis gentrifiés, acteurs, instruments et victimes finales. La revalorisation symbolique à laquelle ils contribuent devient revalorisation économique du quartier, et la hausse du foncier les chasse à leur tour. Logique implacable semble-t-il pour un artiste pensé comme “corps expéditionnaire des gentrifieurs” (David Ley, The New Middle Class) ou “cheval de troie” du capitalisme dans les quartiers populaires (Sharon Zunkin, Loft Living, Cuture and Capital in Urban Change). Cet impact de la présence artistique sur le territoire s’accompagne d’une idée diffuse d’une responsabilité de celui-ci par rapport à son environnement. C’est ce que rappelait Paul Citron, directeur du développement de la coopérative Plateau Urbain lors du festival Métamines #1 en juin dernier : “Il y a un paradoxe qui existe. On demande aux artistes de tenir un rôle social alors qu’on ne le demande pas forcément aux promoteurs immobiliers. Est-ce que les artistes devraient porter une culpabilité de ce genre de phénomène ?” A cette question répond très franchement Carine Rolland, 1ère adjointe au Maire du 18e chargée des affaires générales, de la culture et du patrimoine : “Certains pensent qu’il y a redevance pour un artiste qui bénéficie d’un atelier de la ville de Paris. Ce n’est pas ma position. De la même manière qu’un bénéficiaire d’un logement social n’est pas obligé d’aller à la fête des voisins, il semble que le juste curseur est que l’artiste agit comme il l’entend.” Lors de cette même table-ronde, Julien Beller, co-fondateur du 6b fait table-rase de ces questionnements et reformule les termes du débat : “A la question on serait des artistes et les autres seraient des voisins, je ne suis pas d’accord. On habite la ville, on y travaille. Il n’y a pas une dichotomie entre nos lieux et les gens qui sont autour. (…) On est un espace qui répond à une nécessité. On est pas des gens éclairés qui se sont dit “tiens on va faire un super projet !”, on a besoin d’espaces pour travailler, se rencontrer et raconter une autre manière de faire la ville.”

Le Wonder/Liebert à Bagnolet

Passer le périph !

En décloisonnant les médium artistiques, en favorisant l’émergence comme l’accessibilité, les friches culturelles et autres repères de création et diffusion deviennent le centre de gravité de curieux, souvent jeunes, qui cherchent dans ces lieux une alternative aux lieux traditionnels de culture. Et dans un premier temps, foncier plus bas oblige, ces lieux se trouvent — à quelques exceptions près (DOC, Les Grands Voisins…) — de l’autre côté du périphérique. Alors, les friches feraient passer le rubicon à une bande de jeunes parisiens branchés en mal de sensations ? Rien n’est moins sûr pour Olivier Le Gal, co-fondateur du collectif MU : “Non, je n’en ai pas l’impression. Au contraire, on arrive à un moment où les parisiens commencent à avoir l’habitude de franchir le périphérique, en tout cas les populations jeunes attirées par des propositions artistiques un peu différentes, moins formatées pour sortir” bientôt rejoint par David Georges-François : “On s’aperçoit que dans une partie du public, il y a beaucoup de grands parisiens d’Aubervilliers, de Pantin etc. Cette espèce de coupure infranchissable entre Paris et la banlieue est de plus en plus poreuse.” La culture alternative et ses lieux de chutes inversent certainement des polarités, mais elle est également synonyme d’offre culturelle de proximité. C’est que ce nous dit David Georges-François en mentionnant “des gens qui avaient des pratiques de sortie et qui trouvent à côté de chez eux quelque chose qui correspond à leur horizon d’attente en matière de pratiques culturelles. On contribue à changer l’image du quartier et l’on fait découvrir le quartier à un certain nombre de gens qui ne le connaissaient pas, y compris moi parisien de naissance, jamais venu Porte d’Aubervilliers auparavant. “

Enclaves boboïsantes en banlieue ?

Mais ces personnes que décrit David Georges-François ne sont-elles pas finalement les premières manifestations d’un processus de gentrification qui s’amorce ? La critique d’un public formaté (jeune, blanc, créatif, branché) est-elle recevable ? La mixité induite par ces lieux ne serait-elle qu’une façade, cachant une homogénéisation du public et dessinant à mesure entre-soi d’initiés et enclaves à bobos, hipsters et autres créatifs ? Olivier Le Gal est lucide quant à la fréquentation de la Station — Gare des Mines : “On n’a pas fait d’étude de public au sens strict mais on n’est pas non plus naïfs : on sait que par le biais des réseaux sociaux on s’adresse déjà à un type de public qui fait partie de cette “classe créative”. On essaye à travers certains événements de s’adresser à des publics différents comme avec le Festival des Solidarités organisé avec les Maisons des Associations du 18ème et 19ème arrondissement et d’Aubervilliers sous une forme de carte blanche donnée au tissu associatif local et toute de suite on a vu arriver des publics complètement différents.” L’heure est à la mixité et ces lieux ont un rôle à jouer dans la co-présence de publics différents, s’appropriant les sites de diverses manières en fonction des usages, de la programmation et des temporalités : ”Dans un lieu, il y a plusieurs temporalités. C’est comme un théâtre, il ne se joue jamais la même pièce d’un jour à l’autre. Il y a une dimension ludique dans un lieu, il faut s’amuser. Qu’il y ait des mamas qui viennent proposer de la bouffe la journée et qu’une heure plus tard la jeunesse branchée débarque en after, c’est ça qui est amusant, c’est cela qui nous intéresse. Si tu passes ton temps à t’adresser au même public, tu t’ennuies vite”. Même son de cloche chez Juliette Bompoint, directrice de Mains d’Oeuvre à Saint-Ouen : “J’ai du mal avec les questions de gentrification. On parle de diversité, de mixité. Il faut défendre la diversité dans tous les sens du terme. Quand je suis arrivé ici, le Maire disait que l’on était des bobos parisiens et d’autres fois qu’on était des délinquants du quartier. On est les deux et j’adore cette idée. On est pas sur des typologies sociologiques, on est juste un lieu ouvert.” Cette notion d’ouverture est sans doute la première brique sur laquelle peut se développer une politique volontariste de mixité des publics et de coexistence dans ces lieux de classes sociales diverses. Mais cette dynamique doit aussi pouvoir sauvegarder des zones communautaires, comme l’explique David Georges-François en prenant l’exemple de la Station — Gare des Mines, devenue à mesure un lieu de rassemblement de la scène queer : “Moi je n’aime pas l’entre-soi des privilégiés. Mais il y a des entre-soi, des communautés de gens qui sont parfois stigmatisés et qui ont parfois besoin d’espaces et de temps pour se retrouver et faire communauté.” Jean-Pierre Lévy, en apôtre d’Henri Lefèbvre et du “droit à la ville” va dans le même sens : “la ville doit donc être pensée comme le lieu d’une pluralité d’usages et de présence, dont les ressources sont accessibles à tous, mais aussi comme un espace suffisamment ouvert pour qu’y coexistent des fonctions, des pratiques, des modes de vie divers et même des entre-soi, sans injonction à l’uniformisation et à ses logiques d’exclusion”.

La Halle Papin, à Pantin

Marketing territorial & “hard city branding”, rouleau-compresseur ?

En valorisant l’image des quartiers populaires, et en permettant ainsi à ses populations de se saisir d’un imaginaire neuf, ces lieux culturels sont en prises avec la double discours du marketing territorial et de la régénération urbaine. Charles Ambrosino, géographe et spécialiste de la ville créative, observe l’essor d’une conception de l’activité culturelle comme catalyseur de la renaissance urbaine où la ville se conçoit désormais comme un marque, au travers d’une personnalité originale, d’un style, d’une identité propre. Aussi ces lieux cultures sont-ils les instruments tout désignés pour les stratèges de l’aménagement, collectivités et promoteurs, dans leur volonté d’insuffler une plus-value, d’abord symbolique, puis économique, à des zones urbaines encore peu sexy. Ce marketing de l’urbain, auxquels prennent part — à leur insu ou non — les lieux qui nous occupent, cache alors toute une réalité derrière son discours positiviste et enthousiaste. C’est ce sur quoi nous alarme la sociologue Catherine Bidou-Zacharien dans son ouvrage Retours en ville : “Il manque dans les discours sur la “régénération urbaine” la prise en compte du destin des personnes déplacées ou mises à la rue par une reconquête de la ville à une aussi grande échelle. (…) La “régénération urbaine” ne représente pas seulement la nouvelle phase de gentrification, planifiée et financée à une échelle sans précédent, mais la réussite de ce langage à anesthésier nos analyses critiques de la gentrification en Europe représente une victoire idéologique considérable pour les visions néo-libérales de la ville.

Résister à l’homogénéisation ou “écouter les abeilles voler”

Ancrés dans leur territoire, au plus près des populations, les tiers-lieux culturels marquent une parenthèse dans la planification urbaine et permettent l’accès à des poches de liberté où peuvent s’épanouir des usages non programmés. Ils sont ces “espaces blancs” que décrit dans Un Livre Blanc l’écrivain Philippe Vasset, des interstices qui échappent un temps à l’implacable machine de la programmation urbaine, des zones de liberté, de flou et d’indétermination qui résistent et à l’utopie fonctionnaliste de la ville contemporaine. L’homogénéisation progressive qui s’observe à Lisbonne, Liverpool, Manchester et la franchistation de l’urbain est-elle en passe de faire de la ville contemporaine un non-lieu, au sens où Marc Augé décrit ces espaces équivalents et sans qualité de la mondialisation ? Ce n’est pas à l’ordre du jour chez Julien Beller, fondateur du 6b : “Quand on fabrique de la ville aujourd’hui, de la ville toute neuve, il y a toujours des endroits un peu cachés et délaissés. Ce ce qu’on peut appeler friche, c’est quelque chose qui bouge. Mais heureusement parce qu’il peut y avoir des abeilles, des gens qui se cachent, heureusement qu’on a ces bouts de ville dans lesquels d’autres choses peuvent se passer. (…) On participe à cette fabrique de la ville. Il n’est pas question de laisser aux aménageurs et aux promoteurs la fabrique de la ville parce que leur fabrique de la ville dysfonctionne aujourd’hui.” Aucun fatalisme chez l’architecte pour qui “une population humaine dans un espace à tendance à s’homogénéiser, c’est une règle donc si on veut faire que cela perdure il faut travailler à mettre en oeuvre cette diversité en se mettant en péril et croire en l’avenir en se disant que ces lieux peuvent pérenniser des possibles.”

Les Grands Voisins, Paris 14ème — Crédits Arnaud Idelon

Quelles réponses ?

Mais alors, comment on résiste à la gentrification ? Comment on préserve la mixité et contrecarre l’homogénéisation sociale ? Comment faire corps avec son voisinage et quels outils inventer pour impliquer ses voisins dans les mutations qui s’amorcent ? A quelle échelle peut-on agir ?

Si cela, de l’aveu unanime des porteurs de projets rencontrés, prend du temps, le premier mouvement est de s’ouvrir vers le dehors et d’imaginer des formats pour transformer un impact potentiellement négatif en dialogue. Au nombre de ces “externalités”, Olivier Le Gal est conscient que la Station — Gare des Mines n’apporte pas que du positif, dans un premier temps, à son environnement direct : “La Station construit son identité autour d’une pratique de diffusion sonore en extérieur, comme un festival interrompu l’été. Très clairement, on a eu un retour immédiat de nos voisins. On parle pas de transformation de fond du quartier, c’est l’impact direct et immédiat que l’on a par notre seule présence. On en est pas à faire baisser le prix des loyers, et avant cela on aura trouver une parade pour être moins impactant à ce niveau là.” Pour parer à ces effets et tisser une relation de confiance avec les habitants des îlots voisins, le collectif MU expérimente de nombreux modes de dialogue : “ On a travaillé avec un centre social voisin par exemple, on sent à mesure qu’il y a quelque chose à creuser et l’on essaye de développer cela tout en restant dans une démarche expérimentale par rapport à ces questions. L’une des externalités positives de la Station, c’est aussi de permettre à des gens d’avoir un nouvel espace pour développer leur propre programmation, faire espace public à travers ces types d’événements, on offre un nouvel équipement à des associations qui trouvent autant de plaisir à l’investir que des collectifs d’artistes ou de programmateurs qui font l’identité de la Station.” Mais encore une fois, tout est question de temporalité, et tous n’ont pas l’occasion de donner du temps au temps : “Au-delà de la programmation proposée, c’est aussi l’attention à l’existant avant que le projet ne survienne, il y un rapport au public de proximité qui est à inventer, et que les lieux ont bien du mal à imaginer et développer… ce qui dépend notamment de la durée qu’ils ont pour le faire. La question de la temporalité joue beaucoup. C’est toute la difficulté de l’urbanisme temporaire d’arriver à développer ce travail, quand bien même cela existe sur le papier, cela nécessite du temps.” C’est peut-être d’ailleurs l’un des écueils principaux de l’urbanisme dit temporaire : rester dans un dialogue superficiel avec son milieu. Ce à quoi les principaux intéressés pourront répondre que l’urgence du délai enjoint davantage à tester, sans remettre au lendemain, que ce soit à travers une programmation de formats plus “populaires” (grandes fêtes, open BBQ, action culturelle, résidences au long cours…) et des politiques tarifaires abordables.

Quelles motivations ?

On l’a dit, la notion de responsabilité de l’artiste et sa nécessaire rétroaction sur le territoire est discutée. Alors pourquoi aller dans le sens de la mixité, résister à ces processus urbains ? S’agit-il de spontanéité, d’idéologie ou d’opportunisme ? Tout cela à la fois semble nous dire Olivier Le Gal : “il s’agit d’un quartier en mutation mais dont certains ilôts vont être conservés comme le quartier Charles Lhermitte ou les logements sociaux à Rosa Parks. Si l’arrivée du tramway a peut être tendance à modifier la sociologie des gens qui l’habitent, on a affaire à des voisins en précarité, des retraités. Pour le moment, sur une échelle de 20 ans, on aura une certaine stabilité. On fait de la musique, et l’on est dans un rapport direct à notre environnement et il faut entamer une sorte de dialogue avec son voisinage direct ; ce n’est pas de l’opportunisme, c’est du pragmatisme.” Même écho du côté de la Halle Papin à Pantin comme le formule Yoann Till-Dimet lors du festival Métamines : “Le fait de tenir des murs change profondément la physionomie du projet — même si l’on reste sur des temporalités très courtes. On essaye de faire des choses simples. Mais attention, on n’est pas missionnés pour être un lieu ouvert à tous, c’est une volonté de notre part. On ne veut pas se substituer à une mission de la puissance publique.Cette spontanéité est centrale dans la démarche des artistes interrogés qui, comme Nelson Pernisco à propos du Wonder/Liebert, réfutent toute obligation ou injonction mais revendiquent une volonté d’ouverture : “Il n’y a pas de pression ressentie sur le besoin de faire des choses avec le quartier. En revanche, on a des envies, nos voisins ont des envies, ils font partie d’une communauté qui nous intéresse et que l’on a envie de découvrir, et c’est comme ça que des liens se forment.”Il s’agit aussi pour beaucoup de dépasser le temporaire et revendiquer un rôle à jouer dans le projet urbain futur, accompagner les mutations d’un quartier et imaginer les usages à venir en dialogue avec les populations en place comme avec les nouveaux arrivants. C’est le point de vue d’Olivier Le Gal : “On accueille des publics jeunes, non genrés, et c’est une donnée forte de la Station. Comment le projet urbain qui va nous succéder va inclure cette dimension là, l’ambition — peut-être utopique — huit/dix ans en amont des premiers travaux, comment notre présence peut tordre les schémas s’ils existent déjà ou les reformuler, les redessiner. Cela fait partie de la dimension expérimentale du projet.” Pour fédérer des communautés locales et co-construire l’avenir des territoires, la piste coopérativiste, qui permet d’associer la société civile (usagers, habitants, tissu associatif) à la gouvernance du projet au sein de collèges dédiés est sans doute un modèle à suivre dans les prochaines années. C’est le cas de Mains d’Oeuvre ou du 6b qui, à la suite de l’exemple de la Friche Belle de Mai à Marseille et d’exemples à Montréal, tentent de faire de ces lieux de biens communs au service d’une communauté de proximité engagée dans les processus décisionnels. Comme l’explique Juliette Bompoint : “à Mains d’Oeuvre, tout le monde peut être le héros.” A sa suite, Julien Beller résume la situation du 6b : gentrification ? On veut tous du développement urbain, on veut aussi une maîtrise du foncier pour que les coûts puissent permettre aux habitants d’aujourd’hui de pouvoir continuer à habiter ce bout de ville. Plutôt que de dire qu’on participe à la spéculation immobilière et à la valorisation du foncier, j’ai envie de dire que c’est peut-être le contraire. En revendiquant notre droit à la ville, en allant vers des logiques anti-spéculatives, ces gens ont droit de cité, sont visibles et resteront demain. Je pense que c’est un préjugé que de dire que nos lieux seraient des endroits d’embourgeoisement. Au contraire, nous sommes des lieux qui essayent de tenir, de continuer, de faire en sorte que des gens aient leur place dans la ville de demain.”

L’Hyper à Bagnolet

Réinvestir le politique

Dans ce processus à l’oeuvre, la puissance publique a un rôle à jouer, notamment au niveau de la mise en place de dispositifs de contrôle et de régulation : quotas de logements sociaux, maîtrise du foncier, soutien à la vie associative et aux commerces indépendants comme le fait à Paris la SEMAEST pour contrebalancer la toute puissance des franchises. Comme le rappelle Julien Beller, si l’on ne peut stopper la gentrification, on peut du moins l’aiguiller. Les politiques publiques détiennent une certaine marge de manoeuvre dans la définition des règles du jeu sur les territoires et doit savoir maîtriser ce mouvement urbain décrit comme “naturel”. Pour autant, il faut que la mixité reste l’un des objectifs des élus qui ne doivent pas voir dans les effets du marketing territorial une source d’homogénéisation sociale implicitement souhaitée. “De manière plus ou moins explicite, la gentrification est souvent décrite par les élus ou les médias comme une changement positif et attendu des quartiers populaires” écrit ainsi Jean-Pierre Lévy dans l’introduction de l’ouvrage Gentrifications. Etienne Delprat, co-fondateur du collectif d’architectes Ya+K investi notamment à Bagnolet le martèle : “C’est là encore une fois que vient se poser la question du politique et de son engagement. Au final, la gentrification c’est l’évolution de la ville, la qualité du cadre de vie et des équipements et forcément la phase d’après… on connaît la suite. Mais ce n’est pas le lieu en lui-même qui appelle ça, il est pris dans une logique globale : les transports qui arrivent etc. Gentrification gentrification… il s’agit d’un processus complexe et global qui ne touche pas que le champ culturel. Le phénomène de gentrification on a un peu tendance à le simplifier tout le temps ; bien sûr que le fond c’est l’augmentation du foncier, quand la demande devient plus forte. Ce qui sont responsables de la gentrification, ce ne sont pas ceux qui montent les lieux mais ceux qui les intègrent à une vision stratégique beaucoup plus globale.”

Appeler un chat un chat

On l’a compris, la gentrification est un phénomène bien plus complexe qu’il n’y paraît qu’il convient d’envisager comme un processus au long cours au gré duquel le curseur bouge à mesure entre mixité et boboïsation, gentrifieur et gentrifié, spontanéité et opportunisme. Ce constat appelle la nuance à l’encontre de chaque situation — sociale, géographique, temporelle — et court-circuite le manichéisme simpliste auxquels nous ont habitué les débats de surface sur la gentrification. Il s’agit d’opter pour une “éthique des situations” et répondre au phénomène par une conscience, idéalement collective, partagée par ceux qui font la ville d’aujourd’hui et de demain par ses lieux de culture et de rencontre. Pour finir, il semble également primordial d’appeler un chat un chat et de désigner la gentrification sans langue de bois. Puisqu’elle est partie intégrante du fait urbain, il faut l’analyser et la comprendre pour imaginer les moyens de l’aiguiller. Le mot de la fin sera donc au collectif signataire de Gentrifications : “concernant le vocabulaire de l’urbain, les termes “gentrification” et “gentrifieurs” doivent être mobilisés par les acteurs publics et les médias en toute connaissance des processus à l’oeuvre, et non plus euphémisés par l’emploi des termes de “boboïsation” et “bobos” qui tendent, d’une part, à donner une lecture pittoresque et souvent tronquée des processus (gommant par exemple leurs effets en termes de recomposition des fonctionnalités ou du bâti) et, d’autre part, à éluder la violence des rapports sociaux aujourd’hui à l’oeuvre dans les quartiers centraux en voie de gentrification.”

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