Ce que les friches disent de nous

Le sous-texte de notre fascination pour les ruines et interstices urbains

La friche est peut-être la personnalité de l’année 2018. Il n’y a, pour s’en convaincre, qu’à parcourir la myriade d’articles de presse qui — avec enthousiasme et, parfois, bon sens — s’emparent du phénomène : ici une ancienne gare de charbon reconvertie en scène musicale alternative, là une usine à chaudières s’apprêtant à devenir “fabrique de cultures”. Partout on s’extasie et, puisque la friche est à la mode, on se met même à en “créer”. Paradoxe révélateur pour ces délaissés urbains longtemps restés dans l’angle mort de la ville. Si la mise en culture des friches industrielles n’a rien de très novateur, comme le rappelle avec justesse Fazette Bordage, fondatrice du Confort Moderne et de Mains d’Oeuvre dans un article récemment paru, nous enjoignant à tempérer notre enthousiasme et relativiser la nouveauté du phénomène, on peut néanmoins avancer que ces dernières années ont marqué le paroxysme de l’intérêt du grand public pour ces lieux en marge. Au-delà du festif, du convivial, de l’expérience alternative qu’ils nous promettent, l’attirance que génèrent ces lieux mérite d’être questionnée plus largement : comment expliquer cette fascination ? Que venons-nous chercher dans ces friches ? Qu’est-ce que cela dit de nous ?

Friches Babcock à La Courneuve — Crédits Arnaud Idelon

Dans le but d’interroger cette fascination pour les friches comme symptôme d’un fait sociétal plus large, tournons-nous vers les représentations que ces lieux génèrent, afin de mettre au jour les coordonnées d’un imaginaire collectif. C’est donc tout naturellement que nous ferons, pour livrer cette analyse, un détour par la littérature, la philosophie, les sciences humaines et la poésie, en compagnie de Perec, Philippe Vasset, Jean-Christophe Bailly, John Davies, Hubert Robert, Chateaubriand, Henri Lefèbvre ou Camille de Toledo. Ces détours nous mèneront dans la grande polysémie des représentants esthétiques de la friche, au coeur du balancier de la ruine et du vide.

Il existe une esthétique contemporaine pour la ruine, et plus spécifiquement les vestiges de l’ère industrielle qu’incarnent briques rouges décaties, suie et souvenirs d’épaisse fumée, silence et majesté des volumes dans l’imaginaire collectif occidental. Au nombre de ces symptômes : les ruines industrielles en viennent à constituer un genre photographique à part entière. Que ce soit chez John Davies, soucieux d’enregistrer les mutations du paysage urbain du nord industrieux anglais en faisant coïncider dans ses images en plan large éléments naturels, vestiges de l’ère industrielle et émergences de formes architecturales issues d’une société de services ou le duo de photographes français Marchand & Meffre dirigeant leur objectif sur les restes de l’épopée économique de Detroit, fleuron de l’industrie automobile outre-atlantique, ou l’île japonaise de Gunkajima, au large de Nagasaki, ville minière exploitée par Mitshubischi et abandonnée dans les annés 1970. L’un désigne l’évolution rapide de la société anglaise par la coprésence de typologies architecturales traversant le XXème siècle et l’aube du XXIème, les autres laissent poindre, malgré l’apparente neutralité issue d’images à la chambre, exhaustives et cliniques, une certaine mélancolie devant les vestiges d’une ère révolue : l’âge d’or de Detroit avant le souffle de la crise. ”Depuis que nous sommes assez jeunes nous avons une fascination pour les ruines. Comme pas mal d’enfants d’ailleurs, on a eu notre période château fort, maison hantée, puis une envie de devenir archéologue, ce qui a créé chez nous une sensibilité pour l’architecture et la fonction des édifices. Nous avions aussi un goût pour les paysages spectaculaires, l’idée du “sublime” dans un sens plus général. Cette combinaison a sûrement créé notre fascination pour les ruines. Ensuite il y a les premières visites de ces lieux poussées par un mélange de curiosité, de peur, avec l’exaltation qui en résulte, on se prend tout simplement très rapidement au jeu. Chaque ruine se pose comme un mystère. Visiter ces lieux devient donc assez rapidement une forme de parcours initiatique, une manière ludique et intéressante pour aborder notre société à travers une géographie et une histoire alternative” formulent les photographes Yes Marchand & Romain Meffre, en archéologues de leur fascination pour les ruines, devenues au fil des années leur objet photographique de prédilection.

La pratique de l’urbex, à mi-chemin entre exploration urbaine, sport extrême et photographie, démontre l’engouement sans précédent pour des lieux déserts et abandonnés, cernés par la végétation et guettés par l’oubli. Il suffit de quelques clics sur Instagram pour mesurer la portée du phénomène. Châteaux, tours de refroidissements, moulins, forges, imprimeries, usines de chaudières, entrepôts, les ruines sont un objet photographique à part entière où, de l’atmosphère silencieuse et des luminosités contrastées qui caractérisent ces images, se lie le recueillement d’une génération devant un monde qui n’est plus. La nostalgie d’un monde nous fait passer de l’esthétique à l’imaginaire collectif ; derrière ces images se lit en filigrane des préoccupations plus complexes et profondes dont elles ne seraient que le symptôme. Les briques, verrières et lourdes portes de ces friches en décomposition sont l’objet du fantasme d’une génération ; fantasme que certains n’hésitent pas à mettre en parallèle avec l’obsession du romantisme pour les ruines d’un ancien régime que le nouveau pouvoir cherche à faire disparaître, jusque dans les mémoires. C’est la thèse de Michaël Silly, sociologue de formation et fondateur du club Ville Hybride, dans un article récent dans lequel il étaye les raisons de ce rapprochement. Citant Chateaubriand dans le texte (“les ruines sont plus pittoresques que le monument frais et entier”), il explique cette fascination romantique pour les ruines, que peut incarner en peinture Hubert Robert, comme l’allégorie du vertige d’une génération dans un contexte historique de profondes mutations. Si Musset, Chateaubriand et Robert faisaient face à la disparition progressive de la société traditionnelle au profit d’une société industrielle, John Davies, Marchand & Meffre et ces photographes issus du mouvement urbex sont témoins de la transition de cette même société industrielle (épuisement des ressources, concentration du capital, hiérarchies marquées) à une société en train de se construire, “dont les contours sont encore flous”. La peur du saut dans l’inconnu expliquerait ce malaise et ce regard rétrospectif, explorant le passé pour en tirer du sens. Yes Marchand & Romain Meffre proposent une interprétation assez proche de la poétique des ruines insufflée par Chateaubriand : “Chateaubriand a écrit « Tous les hommes ont un secret attrait pour les ruines. Ce sentiment tient à la fragilité de notre nature, à une conformité secrète entre ces monuments détruits et la rapidité de notre existence. » Il y a sûrement une bonne partie de la réponse dans ces lignes. La ruine se rapproche de nous, devient un peu comme une humanisation de l’architecture, comme si cet état de fragilité permettait un dialogue avec elles, cela rend tout simplement ces monuments plus émouvants. Il y a aussi cette impression de perception de plusieurs temporalités. On devine dans une ruine, le passé, le présent, et un futur probable, ce qui provoque toujours un mélange d’émotions complexe, et une forme de conscience de soi qui tient de la “beauté”.

C’est que les friches incarnent des lieux de transition, ils sont des entre-deux où viennent s’exprimer les peurs et les vertiges face aux mutations rapides de la société, que ce soit dans le monde du travail, dans la fabrique de la ville et jusque dans une quotidienneté impactée par le numérique. Michael Silly fait le parallèle entre le sentiment de malaise de la période romantique confronté à “un monde économique brutal où il est difficile de vivre dignement” et le malaise contemporain “issu de la porte de sens et de la souffrance issus du monde du travail, d’une dégradation de l’environnement”. Témoins d’un mode d’organisation passé de la société et du travail, les friches peuvent incarner une défiance face à l’accélération de l’économie, le paradigme de destruction créatrice et le progrès technique. Michael Silly rappelle que le romantisme prend ses racines dans une réaction à la rationalité des Lumières, coupant l’homme de la transcendance et du mythe. Il décèle, dans l’apparition d’usages empruntant aux circuits courts, à la micro-production et au DIY dans certaines friches réinvesties par des collectifs, cette même coordonnée de méfiance à l’égard des évolutions technologiques. Cette position transitionnelle est d’autant plus marquée que les volumes de nombreux bâtiments de type industriel, un temps oubliés et abandonnés, sont aujourd’hui “recyclés” par une économie de service. Ancienne douane en friche durant de longues années, les Magasins Généraux de Pantin, investis par l’agence de publicité BETC en est l’exemple canonique : les grands volumes induits par les circuits de production industriels se prêtent parfaitement à la typologie spatiale de l’open space — et son esthétique loft. C’est la même logique qui est à l’oeuvre avec “l’Arc de l’Innovation” fédérant la ville de Paris, Plaine Commune, Est Ensemble et Grand-Orly Seine Bièvre autour d’une ambitieuse dynamique territoriale visant à faire de l’est du Grand Paris un territoire d’innovation. Jean Louis Missika, adjoint à la Maire de Paris, le formule en ces termes : il s’agit de tirer profit du patrimoine industriel et de son architecture singulière à laquelle peut s’adapter sans contrainte la nouvelle économie de l’innovation. Les ruines industrielles entrent ainsi dans une logique de réemploi, les situant comme espaces de transition entre deux paradigmes économiques.

Galeries en ruines, Hubert Robert, 1785. Exposé au Musée Jacquemart-André | © Culturespaces / Studio Sébert Photographes

Il est intéressant de voir que ces friches, apparues dans les années 80 consécutivement au mouvement de désindustrialisation en Europe, n’ont intéressé que peu de monde à l’époque — si ce n’est des initiatives éclatées, apparues la décennie suivante, et fédérées par des réseaux comme TransEuropeHalles à l’échelle de l’Europe. C’est même le désintérêt de la puissance publique et des promoteurs pour ces espaces privés de leur fonction initiale qui a permis à la scène free party, aux raves et autres interventions artistiques pirates de pouvoir se développer, un temps sous le radar. Que peu de mouvements de patrimonialisation n’ont en tout cas été entamés entre les années 80 et 90 (malgré des mesures d’inventaire dès les années 80). A ces dates, les friches ne semblent pas infuser l’imaginaire collectif ; elles sont plutôt les vestiges bancales d’une époque que l’on oublie sans peine, puisqu’héritant de la mauvaise image de l’industrie dans la société française. En revanche, le phénomène progressif de patrimonialisation et de protection de certaines de ces friches ces dernières contribue peu-à-peu à considérer ces espaces comme des “lieux de mémoire” selon l’expression de Pierre Nora, et exprime l’attachement de l’opinion publique à une époque révolue, qui se donne à voir — ou à entendre — par des jeux analogiques ; à l’instar de la techno industrielle, ses rythmes mécaniques, ses soubresauts de vapeur, de métal et de soupapes. Née dans la Rust Bell américaine (la house prend ses sources dans les warehouses de Chicago et Détroit), la musique techno est sans doute le courant esthétique qui exprime le mieux cet résurgence de l’univers industriel dans les mythologies contemporaines. Le paradoxe mérite d’être souligné ; alors que la patrimonialisation de bâtiments rime bien souvent avec une muséification aux allures de déterritorialisation, ce sont les interventions pirates de ces espaces et les dynamiques de réemploi qu’elles intègrent (une anti-patrimonialisation en somme) qui, trouvant une résonance dans des cercles de plus en plus larges de publics, ont contribué (à leur échelle) à susciter une prise de conscience de la présence, et la valeur, de ces friches, entraînant l’actuel phénomène de patrimonialisation qui les touche.

Pour autant semblerait-il que cet attachement contemporain aux ruines de l’ère industrielle soit anachronique. C’est du moins la thèse de l’écrivain Philippe Vasset qui désigne une nostalgie a posteriori pour ces friches, dédaignées jusque dans les années 90 et aujourd’hui portées aux nues par une génération n’ayant pas connu la fin des Trente Glorieuses, son économie expansionniste et ses grands projets d’infrastructure qui subitement s’effondrent, “crise” oblige. Cette nostalgie, sautant une génération, ne puiserait donc pas ses racines dans une relecture linéaire de l’histoire, mais plutôt dans les soubresauts cycliques de la mode : “d’une certain manière, l’engouement actuel pour les friches est un peu un mouvement vers le rétro, le vintage, la remise au goût du jour des années 80.”

En creux de cette anachronique nostalgie, les friches auraient à voir avec l’idée d’une décadence de l’Occident, sombrant dans les bas fonds d’un monde en déliquescence (morale, esthétique, économique) après l’acmée civilisationnelle des glorieuses décennies de l’industrie. Comme nous le rappelle l’historien Michel Winock, auteur de Décadence fin de siècle, la décadence — contrairement à un déclin mesurable quantitativement dans un secteur donné — est de l’ordre de l’imaginaire collectif, une construction mentale commune à l’ensemble d’une génération : “La décadence, qui au demeurant peut intégrer des signes de déclin, est avant tout une idée vague, une représentation pessimiste du monde, une nostalgie de ce qui n’est plus, une création de l’imaginaire maussade, alarmiste ou carrément désespéré.” On ne s’étonne pas que ce soient les villes de Manchester, Détroit ou Berlin qui soient portées au parangon de cette vision désenchantée d’un âge d’or (l’industrie florissante du XIXe britannique, le fleuron de l’industrie automobile américaine, le prestige culturel de la République de Weimar) disparu, dont les ruines témoignent de la grandeur passée. Le parallèle entre âge romantique et malaise contemporain pointé par Michael Silly trouve un écho certain dans la mise en miroir de deux fins de siècle : celle de Mirbeau, Huysmans, Barrès et Barbusse et celle de la Chute du Mur, de la “fin des utopies” et de la “fin de l’histoire”. Lionel Pourtau, sociologue et figure du mouvement free party en France, familier de la majesté diffuse d’entrepôts délaissés résonnant aux assauts des subs, souligne la pertinence de ce lien à propos des friches comme décor du déploiement du mouvement techno : “C’est un sentiment toujours très fort dans des mouvements que je qualifierai de dépressifs, qui ont l’impression qu’ils sont venus après, au crépuscule d’une époque. La dimension hédoniste, négative mais jouissive, du monde de la techno c’était l’impression que l’on venait en fin de règne, que tout était fichu, que tout était fini. Et qu’il ne restait plus que cinq minutes avant la mort. C’était nos aînés qui avaient profité de ce règne, nous nous dansions parmi les ruines. C’est cet élément là qui peut expliquer la fascination pour ces lieux en friche : un lieu finissant pour une génération perdue.”

Mais c’est justement “à l’endroit même de la ruine, là où s’était achevé le monde d’hier” que des générations d’artistes, de penseurs et de poètes, à l’image de Camille de Toledo, Aliocha Imhoff et et Kantuta Quiros dans Les Potentiels du Temps, nient en bloc le fatalisme ambiant de la fin de l’histoire, engluée dans la mort sans appel d’utopies aux noms de blocs, et proclament haut et fort le droit — en tant qu’enfants du tournant (Wendekinder) -, de trouver dans la ruine même le terreau fertile à une pensée des potentiels. C’est sur les vestiges d’une usine à Leipzig, “souvenirs d’un monde qui avait sombré, corps et âme”, qu’ils puisent l’énergie nécessaire à trouver la page blanche leur permettant de s’émanciper d’un âge et d’un monde : “La ligne du XXème siècle s’achevait là, dans cette usine hantée. Ici, s’était échoué le vieux rêve de transformation, un rêve qui avait défiguré l’Histoire et laissé le terrain à la pluie. Nous allions nous occuper des restes, inscrivant notre geste sur le lieu même de l’épuisement”

C’est sans doute la dialectique à l’oeuvre dans les représentations attachées aux friches : la ruine et la nostalgie qu’elle diffuse dans un imaginaire collectif marqué par les ruptures et les mutations rapides de la société, et le champ des possibles qu’elles ouvrent, en marges des systèmes et des discours institués. C’est ce que nous suggère Lionel Pourtau à propos de ses nuits sans fins où la techno résonne sous les toits en shed : “L’autre niveau de discours est celui de la régénération à partir de l’existant : la friche c’est l’idée que quelque chose qui n’est plus capable d’assumer sa fonction principale et d’origine peut être recyclé dans autre chose qui lui donne une nouvelle vie. Tout l’univers techno consiste en ce jeu de balancier entre mort jouissive et la capacité à régénérer quelque chose. Les symboles sont toujours bifaces : fin du monde et recyclage d’un monde.”

Car au-delà de la ruine et de l’anachronique nostalgie qu’elles, à leur corps défendant, s’attachent, les friches désignent une autre dimension fondamentale, puisque progressivement oubliée dans notre rapport à la ville : le vide. A une ville contemporaine saturée d’images, d’usages et d’effets, ces interstices remodèlent notre rapport à l’expérience urbaine sur le mode de l’étrangeté, du décalage et de la dérive. Comme la ruine, le vide a, semble-t-il, beaucoup à dire sur les réflexes et aspirations d’une génération en quête de zones franches, de marges (de manoeuvre) et d’espaces de possibles. Mais quel est le sous-texte latent derrière cette esthétique du vide à laquelle la friche nous invite à réfléchir ?

Si ces friches passent sous le radar de la ville normée, et que ces vides peuvent le rester, c’est avant tout parce qu’ils échappent, en tant qu’espaces, à la représentation. Gommés des cartes, invisibles à l’oeil de l’usager/client de la ville, ces “espaces blancs” sont l’objet que l’écrivain Philippe Vasset a choisi d’explorer dans Un Livre Blanc, attaché à visiter et décrire ces espaces restés vierges sur les cartes IGN de la banlieue parisienne. A la recherche de ces “aires où la ville se vaporisait”, de la Porte d’Aubervilliers au quartier des Groues à Nanterre, l’écrivain crève le vide en chroniquant, entre inventaire et récit, le mystère de ces lieux, leur rythme et atmosphères singuliers qui mettent au défi son usage de la langue : “J’étais dans les zones blanches comme avant le surgissement du texte, dans un grand vide où rien ne se fixe, où les expressions les plus contradictoires passent et repassent sans interférence et, au lieu de chercher à m’en extraire, je me complaisais dans cette languide plénitude infra-langagière, retardant au maximum le moment où un concept, une intuition finirait par polariser la langue” L’analogie entre la ville et le langage trouve son écho direct dans le recueil de textes La Phrase Urbaine dans lequel Jean-Christophe Bailly désignent ces “délaissés urbains” que sont les friches comme des bémols dans la partition réglée de la ville contemporaine. Il compile toutes les modulations, changements de ton et de rythmes que ces lieux peuvent apporter à la grammaire urbaine, linéaire et littérale, il se met en quête avec le délaissé urbaine d’une “ponctuation et peut-être, sans doute même, une acupuncture : comme des épingles fixées dans le corps de la ville au long de ses flux d’énergies secrets, certains lieux sont plutôt vides et plutôt étranges, des lieux sauvages qu’il s’agirait d’apprivoiser et non de détruire, de réduire à rien”.

Il est une autre vertu du vide auxquelles nous rappellent les friches : la capacité de projection, de désir et de fantasme d’une page blanche qu’il faudrait bien se garder de réduire, en tombant dans le contemporain syndrome du remplissage compulsif. Dans Le Hêtre et le Bouleau. Essai sur la tristesse européenne, Camille de Toledo fait état de cette peur contemporaine du vide, et son corollaire, la tentation de la saturation pour ceux qui voudraient échapper au vertige. Regrettant la chute d’un mur qui met fin à la possibilité d’un ailleurs pour chacun des blocs, il s’attarde ensuite sur le mémorial de l’Holocaust Denkmal à Berlin, depuis la Rue Hannah-Arendt et dénonce “l’oeuvre de remplissage, de comblement du vide”, privant les générations futures d’un champ de possibles étendus. Selon lui, ce “ vide, cet (sic) interstice, ce (sic) non-lieu que nous aurions pu remplir de possibles, d’inventions, de futurs, et que nous avons comblé de mémoires, de lieux de mémoires” est le symptôme canonique de ce vertige contemporain devant le vide, et de ce qu’il ouvre comme perspectives à celui qui se permet le pas de côté. Dans Espèces d’Espaces, Perec ne dit pas autre chose dans sa tentative de définition d’un “espace inutile” en montrant comme le langage résiste à l’idée même de non fonctionnalité d’un lieu, d’une pièce qui ne serait ni chambre ni cuisine : “J’ai plusieurs fois essayé de penser à un appartement dans lequel il y aurait une pièce inutile, absolument et délibérément inutile. (…) Ca aurait été un espace sans fonction. Ca n’aurait servi à rien, ça n’aurait renvoyé à rien. Il m’a été impossible, en dépit de mes efforts, de suivre cette pensée, cette image, jusqu’au bout. Le langage lui-même, me semble-t-il, s’est avéré inapte à décrire ce rien, ce vide, comme si l’on ne pouvait parler de ce qui est plein, utile et fonctionnel.” Cette tentative de définition d’un espace a-fonctionnel signifie l’échec de la pensée et du langage face au vide et le vertige qu’il instille chez ses contemporains : “Comment penser le rien ? Comment penser le rien sans automatiquement mettre quelque chose autour de ce rien, ce qui en fait un trou, dans lequel on va s’empresser de mettre quelque chose, une pratique, une fonction, un destin, un regard, un besoin, un manque, un surplus… ?”

Generator room, Port Richmond Power Station, Philadelphia, 2007 © Yves Marchand & Romain Meffre / Polka Galerie

C’est que friches, délaissés urbains ou autre rebuts de la ville, sont des espaces qui échappent — un temps — aux discours et systèmes dominants qu’ils parasitent, hackent ou reconfigurent. Nous avons besoin de ces modulations et inflexions — fussent-elles infra-minces — de la norme du quotidien de la ville auxquelles nous convient ces bienvenues aspérités urbaines. A ces quartiers flambants neufs, de Rosa Parks (Porte d’Aubervilliers) à la Plaine (Saint-Denis) ou encore Confluences (Lyon), que ne caractérisent que la surenchère architecturale, la logique implacable des fonctions et l’injonction à consommer, où les bancs font face aux commerces et les caméras veillent sur le mobilier, sous la lueur permanente des néons blanchâtres, nous faisons le postulat que nous avons besoin d’espaces autres qui grattent avec enthousiasme la ville lisse, désormais translatée de l’effrayante 3D promotionnelle à la rue elle-même. Cet urbain sans relief promis par les promoteurs ne peut que déboucher sur un sentiment de décollage du réel, un micro-absurde quotidien induit par l’uniformité d’espaces neutres auxquels on n’accroche et on ne s’attache plus, ce sentiment de placelessness diagnostiqué par Edward Relph dès 1976. Jean-Christophe Bailly voit dans ces délaissés urbains la possibilité d’une “rature dans le texte ou coup de gomme dans le dessin” à même d’enrayer le poli de ces “espaces de pure façade, combinatoires de fonctions lisses dont les moindres effets sont prévus, aires d’une théâtralité sans coulisses et d’une socialité sans hasards. (…) zones de confort maximal et d’errance minimale, des zones d’invariance habilement modulées où rien ne se distingue ni ne doit se distinguer et où la seule posture laissée à la singularité est celle de l’accident ou de l’intrusion”. Le poète encourage la prolifération de ces parenthèses salutaires qui échappent au phrasé dominant, en niant le discours unaire de la ville fonctionnaliste pour ouvrir à un mode d’adresse au marcheur “de l’ordre de la ritournelle, de l’improvisation timide, voire du murmure.” Yes Marchand & Romain Meffre émettent le même constat depuis leur posture de photographes scannant la ville occidentale sous toutes ses coutures : “Dans notre espace urbain qui tend à être de plus en plus contrôlé, les ruines et les friches sont une des dernières part de hasard. Dans son état d’abandon, le lieu ainsi défonctionnalisé, réduit à son inutilité, est libre d’être admiré, il devient art en quelque sorte. Et, dans un espace urbain contrôlé, en flux permanent, ces fragment urbains arrachés au cours logique de la ville où le temps semble s’être arrêté, les ruines deviennent presque une échappatoire, une pause, un espace de retraite et dans le même temps une potentialité de reconquête. Ce qui évoque une forme de liberté urbaine que les villes ont tendance à perdre dans leur modernité.”

En somme, ces quelques développements vont dans le sens de l’esquisse d’une esthétique de la friche, sous le régime du vide, du vertige et de l’aspérité, autant de qualités qui enrayent la logique implacable de la ville programmiste, panoptique et consumériste. Le besoin contemporain pour ce “négatif de la ville”, tel que le désigne Enrico Chapel exprime avec force le trop plein d’une ville saturée d’effets, et le besoin chronique d’espaces en marges ouvrant au changement de rythme, à la pause et au rêve, et qui permettent — parfois — d’ôter les oeillères auxquelles nous contraigne cette ville subie et d’imaginer d’autres formes de rapport à l’urbain. Parce que ces friches “contiennent des choses essentielles à la vie urbaine et que le mélange de vacuité, d’étrangeté, de délaissé et d’abandon (cette sorte d’indétermination nichée entre deux destinations reconnues) constitue leur véritable richesse”. Gilles Clément, dans son Manifeste du Tiers-Paysage, ne dit rien d’autre à propos de ces “fragments partagés d’une conscience collective” : « Entre ces fragments de paysage aucune similitude de forme. Un seul point commun : tous constituent un territoire de refuge à la diversité. Partout ailleurs elle est chassée (…) « Face à l’oscillation du nombre le Tiers Paysage se positionne comme territoire refuge, situation passive, et comme le lieu de l’invention possible, situation active. »

Glissant du niveau esthétique à celui du politique, les vides laissés par ces friches prennent une valeur toute autre en tant qu’espaces non programmés, espaces aux usages non dictés, espaces de liberté. C’est ce qu’affirme Philippe Vasset, tentant au cour d’une discussion, de trouver les raisons profondes de cette nostalgie pour les friches “du fait que les villes sont de plus en plus contraintes, pensées, organisées et que ces espaces là sont envisagés comme des espaces de liberté et d’expérience personnelle.” Privés de leur fonction initiale (production industrielle), ces lieux un temps oubliés deviennent dans la ville fonctionnaliste une opportunité sans pareille pour des initiatives issues de la société civile profitant de ces espaces vacants et échappant au radar pour veiller à l’émergence des formes par l’usage, se permettre l’expérimentation et le droit à l’erreur. Ces vides, avant que le système actuel de l’aménagement urbain ne soit tenté de les remplir, sont encore des espaces de possibles que citoyens, architectes, artistes, réfugiés, travailleurs sociaux, militants investissent pour faire germer des “zones autonomes temporaires” selon le mot d’Hakim Bey. bell hooks, dans son ouvrage Yearning diagnostiquait déjà le potentiel de ces lieu à devenir le socle de la “production d’un discours contre-hégémonique”, affirmant que la marginalité doit se lire comme “tout autre chose qu’un site de privation. En fait, c’est l’exact contraire : aussi bien, il s’agit du site de tous les possibles, d’un espace de résistance. » Grâce à ceux “qui ont déjà ouvert un ailleurs” (l’expression est de Mathais Rollot & L’AtelierGeorge dans l’ouvrage collectif L’Hypothèse collaborative), ces zones franches de l’urbain expriment en ligne de fond la volonté d’inventer de nouvelles formes d’organisation et de gouvernance, de se réapproprier la ville comme le travail en faisant advenir, au niveau local, de micro-utopies. C’est dans ces vides que l’on peut devenir acteur et revendiquer un pouvoir d’agir, refuser d’être systématiquement en bout de chaîne, dans une logique exclusivement consumériste. C’est dans ces vides que peuvent naître ces lieux qu’appelait dès 1968 Henri Lefèbvre (Le Droit à La Ville) de ses voeux : “Enfin, le besoin de la ville et de la vie urbaine ne s’exprime librement que dans les perspectives qui tentent ici de se dégager et d’ouvrir l’horizon. Les besoins urbains spécifiques ne seraient-ils pas besoins de lieux qualifiés, lieux de simultanéité et de rencontres, lieux où l’échange ne passerait pas par la valeur d’échange, le commerce et le profit ? Ne serait-ce pas aussi le besoin d’un temps de ces rencontres, de ces échanges ? “ A l’heure où l’avenir s’écrit (aussi) au niveau local, que des initiatives sortent de terre pour bousculer la logique des systèmes, ces vides urbains sont peut-être les lieux privilégiés pour glisser de l’utopie aux utopoï, c’est à dire l’incarnation des possibles dans une situation spatio-temporelle concrète et incarnée — ces “utopies concrètes” défendues par Fazette Bordage. C’est le voeu formulé par Camille de Toledo, Aliocha Imhoff et Kantuta Quiros dans Les Potentiels du Temps : “Pourquoi sommes-nous si portés vers les friches, les périphéries, si ce n’est précisément parce qu’elles sont des lieux de possibles ? C’est là notre histoire, une fuite hors des centres où triomphent les régimes de contraintes, les transmissions linéaires. Nous sommes (…) prédisposés à faire advenir des configurations nouvelles. Les usines abandonnées, les forêts, les périphéries auront été, pour nous, les antres de ces configurations, le refuge des mondes possibles, passés et à venir.” Ces espaces en marges sont ainsi, comme l’imagine Gilles Clément (Manifeste du Tiers-Paysage) “un espace commun du futur” qu’il reste à inventer.

Qu’elle soit nostalgique, tournée vers un passé fantasmé, symptôme de notre peur face à l’indétermination d’un monde à venir ou prospective, attachée à faire advenir une ville — et au-delà une société — plus en phase avec nos aspirations, cette fascination pour les friches exprime assez clairement un refus de la ville contemporaine telle qu’elle se donne à voir et à vivre, et des systèmes qui la régissent. Les friches désignent une alternative : celle d’une page blanche comme lieu de projection, que ce soit de fantasmes, de désirs, de possibles ou de potentiels. Aussi faut-il, à la suite d’Henri Lefèbvre, défendre et entretenir ces vides, et apprivoiser notre vertige : “Dans une période où les idéologues discourent abondamment sur les structures, la déstructuration de la ville manifeste la profondeur des phénomènes de désintégration (sociale, culturelle). Cette société, considérée globalement, se découvre lacunaire. Entre les sous-système et les structures consolidées par divers moyens (contrainte, terreur, persuasion idéologique), il y a des trous, parfois des abîmes. Ces vides ne viennent pas du hasard. Ce sont aussi les lieux du possible. Ils en contiennent les éléments, flottants ou dispersés, mais non la force capable de les assembler. Bien plus : les actions structurantes et le pouvoir du vide social tendent à interdire l’action et la simple présence d’une telle force. Les instances du possible ne peuvent s’accomplir qu’au cours d’une métamorphose radicale.”