Histoire économique des industries et des services
« Rien ne sera moins industriel que la civilisation née de la révolution industrielle »- Jean FOURASTIE (1907–1990), économiste français dans Le Grand Espoir du XXème siècle, 1949
I) XIXème siècle : le siècle de l’industrie
A) La première révolution industrielle

La première industrie a être transformée est le textile. L’écosystème du textile est bouleversé par des innovations comme la « Spinning Jenny » inventée par HARGREAVES en 1765 qui révolutionne la filature du coton. Avec le « Waterframe », Richard ARKWRIGHT utilisera l’énergie hydraulique pour augmenter la productivité des filatures de coton. Ce passionné de mécanique qui commença sa vie professionnelle comme barbier et perruquier brevète son invention en 1768 et amasse une fortune considérable. « Son nom restera inséparable des origines de la grande industrie » admet l’historien Paul MANTOUX. Les innovations ne changent pas seulement l’offre du secteur textile, mais aussi la demande. Avec l’utilisation massive du coton, au détriment de la laine, l’industrie textile séduit une population urbaine de plus en plus prospère. L’immense succès du coton dans la fabrication de vêtements permet le développement du prêt-à-porter. Ce qu’on appelle « la folie des indiennes » exprime l’intensité de la demande de vêtements en coton imprimé. Comme le montre ZOLA dans Au Bonheur des Dames, dans la deuxième moitié du XIXème siècle l’émergence des grands magasins consolide cette nouvelle forme de consommation. La première révolution industrielle va aussi bouleverser les transports et va quasiment inventer la sidérurgie. A partir des années 1840, c’est une fièvre de chemin de fer qui s’empare de l’économie mondiale avec la construction massive de routes ferroviaire et le développement de grands centres industriels. En amont de cette fièvre, il y a une « grappe d’innovations » au sens de SCHUMPETER et dans cette grappe on peut citer deux innovations fondamentales : la machine à vapeur de WATT en 1776 et la locomotive de STEPHENSON en 1924. L’épicentre de cette révolution est l’Angleterre puis la France et va se propager dans le monde entier. Entre 1880 et 1914 le nombre de kilomètres de chemins de fer dans le monde passe de 350 000 à 1 million. A la différence de l’industrie textile, les constructions ferroviaires et la sidérurgie nécessitent de lourds investissements. Pour ce faire les banques anglaises vont drainer l’épargne de tout le pays à travers le développement d’un vaste réseaux de banques de dépôt. En France l’État vient en aide à l’initiative privée en signant la Charte ferroviaire de 1842 qui l’engage à couvrir 2/3 des dépenses ferroviaires.
B) La seconde révolution industrielle
La deuxième révolution industrielle est celle de la chimie, de l’automobile et de l’électricité. Les pays leaders sont les Etats-Unis et l’Allemagne, qui prennent une place de plus en plus importante dans l’économie mondiale à partir de la « Grande-Dépression » (1873–1896). Sans doute l’une des figures les plus importantes de cette deuxième révolution industrielle est l’américain Thomas A. EDISON inventeur de la première station électrique et fondateur de l’entreprise GENERAL ELECTRIC. Dans le domaine chimique, ce sont les entreprises allemandes — comme BAYER ou HÖCHST- qui prennent une position de leadership technologique et conquièrent de gigantesques parts de marché. En effet, on estime qu’en 1914 elles représentent 140 000 des 160 000 tonnes de colorants produites dans le monde. Notons que tout le monde ne croit pas immédiatement au potentiel de ces innovations. “Visionnaire”, l’homme d’État français Jules MELINE déclare à la fin du siècle que « s’il y a bien une chose qui est sûre, c’est que l’automobile n’a pas d’avenir ».
Et pourtant RENAULT créée en 1896 voit ses effectifs passés de 15 salariés en 1900 à 4000 en 1913. Etats-Unis 15millions de Ford T seront vendues entre 1908 et 1925.
C) Le déclin industriel de la Grande-Bretagne à la fin du siècle: le choix des services
Conséquence d’un choix de développement fondé sur le libre-échange et sur une croissance extravertie dans un monde devenu protectionniste, l’industrie britannique connaît un véritable déclin. Le pays connaît une forme précoce de désindustrialisation mais aussi de tertiairisation. L’Angleterre devient un pays leader dans les services financiers (la City est le centre financier du monde, la livre sterling est la monnaie internationale et ses banques financent le monde) et les services commerciaux comme le fret (40% de la flotte mondiale est anglaise). En 1914 le secteur tertiaire représente déjà 50% de la population active et du PNB.
II) XXème siècle : de l’industrie aux services
A) La politique industrielle française: nationalisation et planification.
Les nationalisations industrielles et bancaires placent les manettes de l’économie française dans les mains de l’État qui va mener une politique industrielle ambitieuse à l’aide de la planification. En 1946 est créé le Commissariat générale au plan. La même année le premier plan est adopté et il définit les secteurs de bases : charbon, acier, électricité, transport et ciment (il s’agissait de reconstruire le pays après la guerre). Les plans sont à l’origine de grande réussite industrielle : par exemple celle du TGV en 1969 et de la création de grands groupes. A ce sujet ASSELAIN dans son Histoire économique de la France parle de « la création ou le développement de groupes à capitaux français de taille internationale ». Le 6ème Plan (1971) est celui de l’impératif industriel face à une concurrence globalisée.
B) L’Europe industrielle
La construction européenne a été industrielle avant d’être politique. La politique industrielle européenne commence avec la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier (CECA) créée en 1951. Il s’agissait de mettre en commun les industries « où se forgeaient les armes de la guerre » comme l’écrit Jean MONNET dans ses Mémoires en 1976. Avec le projet Euratom de 1957 la politique industrielle concerne désormais l’énergie nucléaire et compte placer l’Europe sur la frontière technologique. La création d’AIRBUS en 1970 montre la volonté de européen de peser dans le marché de l’aviation civile. Conformément à la théorie de BRANDER & SPENCER (International R&D Rivalry, 1983) à partir du moment où il existe des rendements d’échelle croissants, des subventions publiques se justifient pour faire apparaître ou grandir un nouvel acteur.
C) L’industrialisation des pays en développement (PED)
Dans certains PED l’État enclenche le processus d’industrialisation et de développement en coordonnant les investissements vers les industries générant le plus d’effets d’entrainement. L’économiste Paul ROSENSTEIN-RODAN appelle cela le « Big Push ». Cela a pu prendre la forme de « stratégie d’industrie industrialisante » qui ont donné la priorité au secteur des biens d’équipement ou à l’industrie lourde- comme le suggère DESTANNE DE BERNIE- via des planifications. Cela a été fait en Inde avec 2ème plan quinquennal (1953–1957) ou en Algérie où l’industrie passe de 38% du PIB en 1965 à 56% en 1981. Mais l’industrialisation des PED peut aussi se faire par l’insertion dans le commerce international et par des stratégies d’industrialisation par promotion d’exportation et remontée de filière comme la Corée du Sud. L’industrialisation des PED est vue d’un mauvais œil dans les PDEM. En 1992 lors de la signature de l’ALENA entre les Etats-Unis, le Canada et Mexique, le membre du congrès Américain, Ross PEROT mettait son pays en garde contre le « grand bruit de succion » qu’il entendrait quand tous les emplois migreraient vers le Sud. Cette peur (pas forcément fondée) n’a pas disparu depuis.
D) Désindustrialisation et tertiarisation : deux mouvements conjoints
Depuis 1980, les effectifs industriels ont diminué de 36% et la main d’œuvre utilisée dans l’industrie est passée de 5,3 millions en 1980 à 3,3 millions aujourd’hui. Trois évolutions expliquent ce double mouvement.
- Tout d’abord l’externalisation des services : les entreprises se recentrent sur leurs corps de métiers (« core business ») à partir des années 1980 et sous-traitent des activités comme le ménages ou le marketing à des entreprises spécialisées. Dans ce schéma, il n’y a pas de destruction d’emplois à proprement parler mais seulement un transfert de main d‘œuvre.
- Une autre tendance est le changement de normes de consommation : conformément à la théorie du statisticien Ernst ENGEL (Les conditions de production et de consommation du Royaume de Saxe, 1856) l’enrichissement relatif des ménage entraine un déplacement de la demande de ces derniers vers des « biens supérieurs » jugés plus accomplissant, les services en font partie.
- Enfin la hausse de la productivité explique ce transferts de population active. Conformément à la théorie du déversement d’Alfred SAUVY (La Machine et le Chômage, 1980) le progrès techniques et les forts gains de productivités dans l’industrie sont responsable d’un déversement des travailleurs de l’industrie vers les services. Jean FOURASTIE (La ruée tertiaire, 1989) annonçait une « ruée tertiaire » pour la fin du siècle et pour le XXIème siècle.
E) Les services publics dans les PDEM
La montée en puissance du tertiaire est étroitement liée à celle de l’État providence et des services publics. La Sécurité sociale en France (1945) et le développement de l’Education nationale en sont deux exemples. De plus le développement du rôle de l’État au XXème siècle semble confirmer l’analyse d’Adolphe WAGNER (Fondement de l’Économie politique, 1876) « des comparaisons dans l’histoire et dans l’espace montrent chez les peuples civilisés en voie de progrès un développement régulier de l’activité de l’état et de l’activité publique ». Autrement dit plus la société se développe plus l’état et les services publics sont présents.
III) Actuellement : réindustrialisation ou désindustrialisation ?
A) La « manufacturing renaissance » américaine
« Pour de nombreuse industries, il est devenu tout à fait rationnel de ramener les emplois à la maison » déclare Barack OBAMA en septembre 2012. Après 15 ans de délocalisations on assiste aujourd’hui à un timide retour des emplois industriels aux Etats-Unis Le nombre d’emplois manufacturés est passé de 11,46 millions en 2010 à 11,96 millions en 2012. Dans son étude intitulé Made in America, Again en 2011 le BOSTON CONSULTING GROUP (BCG) annonce une « manufacturing renaissance ». Les causes de celle-ci sont les efforts de R&D, le coût de transport, le non respect de la propriété intellectuelle et la hausse progressive des salaires en Chine. Par l’exploitation d’une nouvelle énergie : c’est ce cas du gaz de schistes. Selon une étude de Pricewaterhouse Coopers (« Shale Gas, a renaissance in US manufacturing ? », 2011) la baisse du prix de l’énergie aux Etats-Unis grâce au gaz de schiste procure un avantage comparatif : l’essor de ce gaz couvre 30% des besoins US pourraient générer 1 millions d’emplois industriels d’ici à 2025.
B) Le retour des politiques industrielles en France
« Le colbertisme industriel a eu sa valeur, mais a vécu » avouait Jacques CHIRAC en 2005. Manifestement les temps ont changé, les consensus aussi. Aujourd’hui on assiste au grand retour des politiques industrielles en France. En 2012 est créé le Ministère du redressement productif qui se voit attribuer la mission de défendre et soutenir les industries françaises. Le mot d’ordre est la compétitivité. Le rapport GALLOIS rendu le 5 novembre 2012 définit les grandes priorités pour renforcer la compétitivité de la France et sauver son industrie. Parmi les propositions on peut citer la baisse des cotisations sociales, l’utilisation du gaz de schiste et la sanctuarisation des dépenses de R&D.
C) Ces gisements d’emplois inexploités dans les services
Pour compenser la perte d’emplois du fait de la désindustrialisation il convient d’identifier et d’exploiter des gisements d’emplois dans les services. Thomas PIKETTY (1998) estimaient qu’il fallait se servir du secteur tertiaire pour dynamiser le marché du travail en France. Il donne l’exemple de secteur de la restauration : si la France avait crée le même nombre d’emplois par habitant que les Etats-Unis dans la deuxième moitié du XXème siècle dans les secteurs de la restauration et de l’hôtellerie, elle aurait crée près de 2,8 millions d’emplois supplémentaires. (il y a aujourd’hui 3 millions de chômeurs en France) de leur coté CAHUC & DUBONNEUIL (Productivité et emplois dans le tertiaire, 2004) ont fait remarquer que 2 à 3 heures de services domestiques hebdomadaires pourraient créer environ 2 millions d’emplois. Le Plan Borloo de développement des services à la personne (2005) a cherché a développer les services de proximité, en particulier de la garde d’enfants, l’aide aux personnes âgées. La mise en place du chèque emploi-service a diminué les emplois non déclarés, en rendant fiscalement attractif l’emploi de femmes de ménage.
D) Abandonner l’industrie ?
Le tertiaire occupe aujourd’hui 20 millions d’actifs en France et représente 80% de la valeur ajoutée. On peut légitimement se demander si l’impératif de compétitivité ne doit pas se faire dans ce secteur plutôt que maintenir nos industrie en vie avec un « acharnement thérapeutique ». Quand Serge TCHURUK arrive en sauveur à la direction d’ALCATEL en 1995 il se donne de transformer le groupe en une « entreprise sans usine ». sa démarche se fonde sur l’idée de miser sur les activités à haute valeur ajoutée (marketing, recherche& développement etc.) et de se délester, auprès de sous-traitant, d’activités industrielles comme l’assemblage des produits.
Le P-DG résume ainsi sa philosophie : «la valeur ajoutée manufacturière tend à décroître, tandis que la valeur immatérielle s’accroît sans cesse».
En une dizaine d’année les effectifs mondiaux de l’entreprise s’effondrent, tout comme son cours de bourse. C’est un échec. Notons qu’aujourd’hui, APPLE fonctionne d’une manière similaire. La firme à la pomme concentre ses activités tertiaires et à haute valeur ajoutée dans les PDEM et confie la fabrication et des produits à des sous-traitants étrangers, par exemple l’assemblage de produits emblématiques comme l’iPhone se fait à Shenzhen par FOXCONN. L’inscription gravée sur tous les produits de la marque en atteste : «Designed by Apple in California. Assembled in China »
E) Inventer de nouvelles industries.
« Les inventions qui dorment dans le giron des dieux peuvent être encore plus productive que celles qui nous ont été révélées » — Joseph A. SCHUMPETER (Capitalisme socialisme et démocratie, 1942).
Encore faut-il découvrir ces inventions. Cela passe, entre autre, par la recherche fondamentale, la recherche et développement (R&D) et la création et diffusion de la connaissance. Le concept d’économie de la connaissance prend alors tout son sens. La Stratégie de Lisbonne (2000) visant à faire de l’Europe « l’économie de la connaissance la plus compétitive du monde »s’inscrit dans cette logique. En 2013 la part du secteur public dans la recherche et développement atteint 36% en France et 25% aux Etats-Unis. On peut considérer cela comme une politique industrielle indirecte qui s’effectue très en amont. En termes de nouvelles industries à inventer, le développement de l’impression 3D ouvre des perspectives intéressantes! D’après Nicolas COLIN (auteur de L’Age de multitude),l’enjeu de l’imprimante 3D est de produire des petites séries sur mesure (avec une grande flexibilité). C’est une alternative aux series longues fabriquées en Chine puis acheminées en Europe.
Les objets connectés sont à l’origines de nouvelles industries et nouveaux services. D’après Goldman Sachs en 2020 il y aura 20 milliards d’objects connectés dans le monde (reste à savoir s’ils seront fabriqués en Chine …).
F) Les nouveaux capitaines d’industrie

Les nouveaux capitaines d’industrie sont aujourd’hui issus du monde du logiciel. Elon MUSK est peut-être le plus célèbre d’entre eux. Après avoir lancé plusieurs entreprises dans le domaine du logiciel et de l’internet (Zip2 et PayPal), il s’est attaqué à l’industrie.
- Avec Tesla Motors il révolutionne l’automobile en fabriquant des voitures 100% électrique aussi, voire plus, performante que les voitures haut de gamme. Tesla a été créée en 2003 et emploie aujourd’hui plus de 10 000 personnes.
- Sa deuxième entreprise, SpaceX, développe des fusées low cost. L’entreprise est aujourd’hui un des premiers sous-traitant de la NASA. L’objectif à moyen terme est de coloniser Mars. Pour Elon Musk c’est le meilleur moyen de garantir la survie de l’humanité: “ There’s a fundamental difference, if you look into the future, between a humanity that is a space-faring civilization, that’s out there exploring the stars … compared with one where we are forever confined to Earth until some eventual extinction event.”
- Il est aussi un des fondateurs de Solar City, la première entreprise américaine de panneaux solaires.
J’enseigne l’économie aux élèves de classe prépa HEC:
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