Histoire économique des unions régionales
« L’Union Européenne est une poule aux œufs d’or »- Jeremy RIFKIN, Interview dans le mensuel, Enjeux, Les Échos, octobre 2013.
I) XIXème siècle: la naissance de l’idée des unions régionales
A) L’Allemagne depuis le Zollverein

En 1834 38 États allemands créent le Zollverein. Il s’agit d’une union douanière qui deviendra progressivement une union monétaire avec l’adoption du Thaler comme monnaie d’échange. Dans son Histoire financière de l’Europe occidentale (1986) Charles KINDLERBERGER n’hésite pas à parler à propos du Zollverein de «la réussite du XIXème siècle ». Néanmoins cette union et la coopération qui en découle inquiètent les pays voisins. Klemens von METTERNICH, le ministre des affaires étrangères autrichien, déclare aussitôt l’union créée qu’elle est « au plus haut point désavantageuse et une entité nouvelle qui n’augure rien de bon» pour l’Autriche qui n’en est pas membre. Le Zollverein préfigure l’union des États allemands et la création de l’Allemagne en 1871 derrière la Prusse. Ces deux étapes permettront à l’Allemagne de devenir une puissance motrice de la seconde révolution industrielle et d’occuper une place de plus en plus importante dans le commerce international. L’Allemagne entre les années 1880 et la première guerre mondiale passe de 8 à 12% du commerce international tandis que la France passe de 10 à 8%.
B) L’Union Latine ou l’anticipation d’une Europe monétaire (voire politique)
En 1965 la France, la Belgique, le Luxembourg, la Suisse et l’Italie signent la convention de Paris et créent l’Union Latine. L’objectif est de favoriser la coopération, cette fois monétaire, entre les nations autour du bimétallisme or-argent. La vraie avancée de l’union est que les monnaies des pays membres pouvaient circuler et avoir un cours légal dans les autres pays.
L’homme d’État Félix ESQUIRIOU DE PARIEU, contemporain de l’union, y voit un « prélude aux fédérations pacifiques du futur » et proposa la création d’une monnaie commune européenne appelée « Europe ».
Il publie en 1870 ses Principes de Science Politique, un ouvrage dans lequel il décrit une Union Européenne, au sens institutionnel du terme, qui sera fédérale et dirigée par une commission.
II) Les unions régionales au XXème siècle
A) La crise des années 1930 et la formation de zones monétaires et commerciales
La crise des années 1930 entraine un repli protectionniste significatif. Paul BAIROCH (Mythe et paradoxe de l’histoire économique, 1994) parle même d’un « effondrement du commerce international ». Les États se replient sur eux-mêmes ou sur leurs zones d’influence. C’est ainsi que la Grande-Bretagne se replie sur le Commonwealth avec lequel elle créé une zone monétaire et commerciale. D’un point de vue monétaire Maurice NIVEAU (L’organisation de la zone sterling et le rôle international de la livre, 1953) montre que les pays du Commonwealth ancrent leurs monnaies dans la Livre sterling après avoir suivi la Livre dans sa dépréciation. On peut parler alors d’un “sterling exchange standard” entre ces pays. D’un point de vue commercial, avec les Accord d’Ottawa de 1932 les pays s’accordent réciproquement des avantages douaniers sous forme de réduction ou d’élimination de droits de douane. C’est la préférence impériale. Le Canada entre 1931 et 1937 va ainsi augmenter de 60% ses exportations vers le Royaume-Uni et ses importations de 25%.
B) L’Europe industrielle
En 1952 la France, la RFA, l’Italie et les pays du Benelux créent le Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier (CECA) dans le but de favoriser la coopération et la reconstruction mais surtout d’éviter qu’une nouvelle guerre ne survienne entre ces pays. Il s’agissait de mettre en commun les industries « où se forgeaient les armes de la guerres « comme l’écrit Jean MONNET dans ses Mémoires en 1976. C’est le début d’une politique industrielle européenne. Puis, avec le projet Euratom de 1957, la politique industrielle concerne désormais l’énergie et compte placer l’Europe sur la frontière technologique. La création d’AIRBUS en 1970 montre la volonté des européens de peser dans le marché de l’aviation civile et de concurrencer l’américain BOEING. Conformément à la théorie de James BRANDER & Barbara SPENCER (Export Subsidies and International Market Share Rivalry, 1983) à partir du moment où il existe des rendements d’échelle croissants sur un marché oligopolistique, des subventions publiques se justifient pour faire entrer un nouvel acteur sur le marché.
C) L’Europe agricole
La Politique Agricole Commune (PAC) est une politique mise en place à l’échelle de l’Union européenne, fondée principalement sur des mesures de contrôle des prix et de subventions, visant à moderniser et développer l’agriculture. La PAC est créée en 1957 mais mise en place à partir de 1962. L’article 38 de la PAC définit les principaux objectifs: augmenter la productivité, assurer niveau de vie équitable, stabiliser marchés, sécuriser approvisionnement et assurer prix et qualité raisonnable. La PAC représente un investissement significatif : 40% du budget européen. Néanmoins elle constitue un refus du libre jeu du marché et a donné lieu à des conflits entre les Etats-Unis et l’UE. En 1992 dans le cadre des Accords Blair House signés avec les Etats-Unis, l’UE accepte une réduction subvention à l’exportation sur les sojas. Depuis les années 1980 la PAC a aussi entrepris des réformes. Par exemple afin d‘éviter les surproductions elle a mis en place à partir de 1984 des quotas et a progressivement déconnecté les aides de la production (les aides devenant plus structurelles). En 2003 elle introduit la conditionnalité des aides aux agriculteurs qui doivent désormais respecter des normes environnementales et animales
D) L’Europe commerciale
Paul KRUGMAN (Geography and Trade, 1991) montre que des pays géographiquement proches ont tendance à commercer entre eux dans un effet d’agglomération spatiale. En 1957 le Traité de Rome institue la Communauté Economique Européenne (CEE). C’est une zone de libre-échange qui devient une union douanière en 1968. L’Acte Unique signé 1986 instaure un marché unique européen avec une libre circulation, des biens et services, des personnes, des capitaux et des entreprises. Conforment à la théorie de Jacob VINER (The Custom Union Issue, 1957) l’Europe commerciale donne lieu à deux effets :
- un effet de distorsion du trafic
- un effet de création de trafic
Le premier effet correspond à une réduction du trafic vis-à-vis des pays extérieurs à la zone d’échange, le deuxième correspond à une création de trafic au sein de la zone du fait de l’union régionale. Aujourd’hui plus de 60% des échanges commerciaux des pays européens sont intra-européens.
E) L’Europe monétaire : de l’UEP au SME
«L’Europe se fera par la monnaie ou ne se fera pas » déclarait Jacques RUEFF dès 1949. Et c’est à cette époque que la construction européenne commence d’un point de vue monétaire. Il s’agissait alors de répartir l’aide du plan Marshall entre les pays européens. Pour cela l’Union Européenne des Paiements (UEP) est créée en 1950 et durera jusqu’en 1958. La fin du système de Bretton Woods et les Accords de la Jamaïque (1976) plongent l’ensemble des relations entre les monnaies européennes dans l’anarchie. Pour restaurer la stabilité monétaire nécessaire aux échanges commerciaux européens. Les pays de la CEE mettent en place le serpent monétaire européen (1972–1978) pour stabiliser les variations des changes. Dans le serpent une monnaie ne peut pas fluctuer au-delà de +/- 2,25% du taux bilatéral. Si la monnaie sort de cette marge de fluctuation les Banques centrales interviennent en achetant ou vendant des devises pour rééquilibrer le système. En 1979 le serpent est remplacé par le Système Monétaire Européen (SME) qui créé des marges de fluctuation élargies. Au centre du SME se trouve l’ECU (European Currency Unit) qui est une monnaie composée d’un panier de monnaies européennes et dont la valeur varie en fonction des variations des monnaies européennes. Chaque monnaie a alors une parité définie en fonction de l’ECU ce qui fait que le système est nettement plus flexible que le serpent.
F) L’Europe monétaire : De la crise du SME à l’euro
La réunification allemande (1989–1990) vient perturber le système. L’Allemagne pour juguler l’inflation interne, mène une politique monétaire restrictive ce qui tend à faire apprécier le Deutsch Mark sur le marché des changes. Or le mark était la monnaie la plus influente du système et les autres pays sont contraints de s’aligner sur cette politique monétaire restrictive ce qui est à l’origine de difficultés économiques internes.

C’est ainsi que le spéculateur George SOROS anticipe que la livre sterling ne pourra pas rester dans le SME et spécule sur la chute du cours de la monnaie et sur sa sortie hors du SME. Il réussit son pari et la livre sort du système. En 1992 et 1993 c’est la crise du SME et les marges de fluctuations sont élargies à +/- 15%. En 1992 le traité de Maastricht définit une feuille de route pour que les pays de l’Union Européenne s’acheminent vers une monnaie unique et commune : l’euro. Pour assurer la crédibilité de cette monnaie des critères de convergences sont définis avec le Pacte de Stabilité et de croissance (1997). Par exemple les déficits publics ne doivent pas excédé les 3% du PIB et la dette publique les 60% du PIB.
G) Le cas de l’URSS
L’URSS est un cas bien particulier d’union régionale forcée et quasi hermétique. En réaction au plan MARSHALL à l’OECE, STALINE met en place le Conseil d’Assistance Économique Mutuel (CAEM) en 1949. Le CAEM est un système de compensation et d’échange entre les pays membres qui accompagne la planification. Le système s’est vite embourbé dans des contraintes administratives et bureaucratiques, notamment à cause de l’absence de convertibilité entre les monnaies. Il y avait en plus une tendance de chaque pays communiste à vouloir faire entrer dans les circuits du CAEM ses propres invendus. GORBATCHEV n’appelait pas pour rien le CAEM, la « poubelle du socialisme ». Le CAEM ne semble pas avoir, in fine, contribué à la croissance, ni avoir établi de si forte complémentarité entre les économies nationales. On constate une stagnation des échanges à partir des années 1980.
H) Les autres unions régionales dans le monde
Si l’Union Européenne est l’espace régional le plus abouti, il en existe néanmoins de nombreux autres. On peut citer par exemple l’Association of South-East Asian Nations (ASEAN) signée en 1967 qui regroupe entre autre les Philippines, l’Indonésie, Singapour et la Thaïlande. En 1991 l’Argentine, le Brésil le Paraguay et l’Uruguay se rassemblent dans le Mercosur. Jagdish BHAGWATTI dans L’Eloge du libre-échange (2005) se montre très critique vis-à-vis de la multiplication de ces unions régionales qu’il voit comme des entraves au libre-échange.
III) Actualité et avenir des unions régionales
A) La crise de la zone euro
En aout 2011 Jacques DELORS écrit dans le journal Le Monde : « Ouvrons les yeux, l’euro et l’Europe sont au bord du gouffre ».
Et pour cause à cette date la construction monétaire européenne et l‘euro sont confrontés à une crise de confiance sans précédent. C’est avant tout une crise des dettes publiques. Bon nombre de pays européens accumulaient des dettes publiques depuis bien des années avant la crise financière. Les PIIGS (Portugal, Italy, Irleand Greece, Spain) étaient les plus endettés mais des pays comme la France sont aussi concernés. Avec la crise financière puis économique démarrée en 2008 l’endettement des États atteint des sommets du fait de la perte de recette fiscale (qui est une conséquence de la contraction de l’activité) mais aussi du fait des plans de relance de l’économie. A partir de 2010 les marchés financiers anticipent les difficultés de remboursement de ces dettes et spéculent sur la faillite d’état comme la Grèce à l’aide de CDS (Credit Default Swap : il s’agit de sorte d’assurance contre la faillite d’une institution ou d’un pays). A cause de cette spéculation, les pays de la zone euro (à quelques exceptions près comme l’Allemagne) peinent de plus en plus à se financer sur les marchés car les taux d’intérêt deviennent prohibitifs. Le problème est que la BCE n’est pas habilitée à financier directement les États (l’article 105 du traité de Maastricht le lui interdit). Pour pallier l’incapacité de la BCE une nouvelle institution supranationale sera créée : le Fonds Européen de Stabilité Financière (FESF). Il émet ses propres obligations et qui est autorisé à acheter des titres de dettes publiques sur le marché primaire et secondaire. Sous les auspices du FMI et de l’Union Européenne seront mis en place des plans d’austérité, notamment en Grèce, afin de désendetter les Etats et de restaurer leur crédibilité. Un autre problème fondamental que pose la monnaie commune est la compétitivité. L’euro est une monnaie forte. Autrement dit elle pénalise les pays ayant une compétitivité prix tandis qu’elle favorise les pays ayant une compétitivité hors prix. C’est ce qui oppose la Grèce est l’Allemagne. Avec l’euro fort certains pays perdent en compétitivité et donc souffrent de déséquilibres économiques internes (chômage, endettement public etc.). Au final cette monnaie, ne fait pas converger, mais diverger les économies nationales quand elles sont frappées par des chocs asymétriques. Christian SAINT-ETIENNE (Quel Avenir pour l’euro) propose la création de deux euros, un euro faible pour les pays du Sud de l’Europe et un euro fort pour les pays du nord. Joseph STIGLITZ va encore plus loin et suggère que si un pays doit quitter la zone euro pour restaurer une cohésion c’est bien l’Allemagne.
B) Vers une Europe sociale ?
L’Europe est industrielle, agricole, commerciale, monétaire, mais qu’en est-il de l’Europe sociale? En 2002 le Conseil Européen de Barcelone définit le modèle social européen comme un équilibre entre la prospérité économique et la justice sociale. Le problème qui se pose est la diversité des modèles sociaux au sein de l’Union Européenne. On y trouve toutes les formes d’États providence dont parlait Gösta ESPING-ANDERSEN :
- un modèle continental (Allemagne, France et Belgique par exemple),
- un modèle méditerranéen (Espagne, Italie),
- un modèle libéral (Grande-Bretagne, Irlande)
- un modèle social-démocrate (Suède, Danemark).
Les nouveaux entrants étant difficile à classer. Un autre problème est celui de la « concurrence fiscale dommageable » (d’après l’OCDE) : les pays instrumentalisent leur fiscalité à des fins de compétitivité et d’attractivité du territoire. L’Irlande a par exemple baissé sont impôt sur les sociétés (IS) à 12,5% pour attirer les sièges sociaux des entreprises étrangères. STERDYNIAK & MATTHIEU (OFCE) identifient plusieurs stratégies possibles pour l’Europe sociale : la stratégie libérale (concurrence entre le système sociaux), la stratégie souverainiste (les choix restent nationaux), la stratégie du bing bang (fusion entre les systèmes) ou stratégie de l’Europe sociale (avec la définition d’objectif commun de convergence dans le domaine social). José Manuel BARROSO (président de la commission européenne, en septembre 2012 « nous devons améliorer notre compétitivité mais ce serait une erreur d’essayer de démanteler l’état providence et notre modèle social européen ».
C) L’union régionale : un concept plus que jamais pertinent ?
« L’état nation est devenu trop petit pour les grands problèmes et trop grand pour les petits problèmes » (Daniel BELL).
Les unions régionales sont donc une nécessité, du moins pour gérer les « grands problèmes » en face desquels la plupart des États n’ont pas une taille critique. Jeremy RIFKIN montrait ainsi en 2012 que le problème de la pollution et des énergies nouvelles ne peut trouver une solution en Europe qu’à l’échelle communautaire. L’histoire le prouve :«l’Europe a fait la paix et l’union européenne grâce à l’énergie » (RIFKIN). Cette dynamique doit être ré-enclenchée autour des énergies vertes. En 2014 François HOLLANDE a mentionné la possibilité d’un airbus franco-allemand des nouvelles énergies. André CARTAPANIS dans Fin de monde ou sortie de crise (2009) montre que l’économie mondiale est aujourd’hui à la croisée des chemins entre le fractionnement en zones régionales fermées ou la création d’un fédéralisme mondial.
J’enseigne l’économie aux élèves de classe prépa HEC:
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