“Développeur web

en 3 mois”

Nous avons tous un avis sur les offres de formations au développement web.

Comme aujourd’hui c’est la Rentrée, j’imagine qu’à Paris les pubs des écoles privées en 4x3 doivent pulluler dans le Métro. J’imagine aussi l’anxiété des parents pour le petit dernier, pas assez autonome pour aller en fac, et qui n’a été retenu nulle part en juin : il va quand même falloir l’envoyer une dernière fois en classe, qu’il apprenne vite un métier dans un secteur épargné par la crise.

Pour des raisons professionnelles, j’ai assisté courant juillet 2014 à une réunion d’information sur la formation intensive de 3 mois proposée par la WebSchoolOfInternet de Lyon. C’était un soir après 18h, et la présentation était animée par l’une des formatrices de cet institut privé.

(Pour ne par nuire à l’image de cet établissement ni à cette personne en particulier, les raison sociale, nom, prénom, date et lieu sont fictifs. Les propos sont authentiques)

J’arrive avec un peu de retard, dans le Centre d’Affaires, au rez de chaussée d’un immeuble de bureaux. Les locaux y sont loués à toutes sortes de sociétés qui n’ont rien à voir entre elles, si ce n’est le besoin de trouver une pièce éclairée, une machine à café, du réseau, et une boite aux lettre.

Les 5–6 personnes installées dans une pièce encombrée de claviers et d’écrans se sont probablement déjà présentées. La demoiselle s’interrompt et me demande de décliner à voix haute nom et profession, pour compléter la feuille de présence : “Ronan (c’est mon vrai prénom pour le coup), dév. en agence web”.

La RFC 2616 c’est pour les boloss

Je suis donc assis sur une mauvaise chaise, dans un coin d’une salle de TP aux murs blanc sale, équipée de 15 ou 16 PCs sous Ubuntu. A côté de moi, un élève finit sa journée de cours sans nous écouter : il cherche sur des forums comment configurer les options de TinyMCE. Au mur, pas un seul cadre ni poster, pas une plante verte : dans la pièce, il n’y a rien d’autre que des claviers et des écrans. Pas de pot d’accueil, pas documentation à envoyer à son OPCA. L’auditoire est en fait déjà en situation de formation : Un vidéo-projecteur diffuse des slides. La jeune formatrice, souriante et détendue, s’est lancée dans une explication d’une bonne demi-heure sur l’architecture du web, qu’elle résume aux langages interprétés dans le navigateur ou côté serveur. Les auteurs de la RFC 2616 peuvent aller se rhabiller chez Tout-Nu.

Le catéchisme sur la Sainte Trinité [HTML/CSS/Js] s’enchaîne avec le climax du programme de ces trois mois : le magic combo [jQuery/Symfony/Bootstrap], Graal technologique qui couvrira à coup sûr “tous les besoins de vos clients”. J’ai une impression de plat réchauffé au micro-onde : un truc mangeable, mais avec un goût de plastique chaud dans la bouche. Un template Bootstrap sauce Bolo’, dans un Tupperware encore tiède.

Les citations sont authentiques,
je le jure sur la tête du mec qui a inventé w3schools.com

Je réalise alors que ce qu’elle raconte est tellement dingue que mes collègues ne me croirons pas demain matin : Je sors donc une tablette pour noter rapidement tout çà. J’ai l’impression d’être un correcteur du Bac qui s’ennuie entre deux copies, et qui sort un bout de papier pour commencer un florilège de citations authentiques :

(hormis les parenthèses, tout ceci a vraiment été prononcé : )

— Les développeurs sont les ennemies des intégrateurs (cherchez pas, c’est comme ça)
— Aujourd’hui, PLUS PERSONNE n’utilise Javascript sans jQuery
— les formateurs de la WebSchoolOfInternet sont des indépendants, DONC sont à jour dans leurs connaissances
— les agences cherchent de plus en plus des profils qui savent intégrer en HTML/CSS ET développer en PHP.
— moi, je ne suis pas capable de vous former sur l’intégration HTML/CSS, c’est un collègue qui assurera cette partie, car je ne fais exclusivement que du développement backend (comprenne qui pourra le lien avec l’affirmation précédente).
— (je fais une veille technique si intense que) je ne me souviens plus de ce qu’était PHP il y a trois ans (ça change tellement vite)
— au bout de 3 mois de formations, nos élèves peuvent postuler à des offres d’ingénieur web confirmés (à l’appui, une capture d’écran d’un job-board, ChooseYourBoss, avec des annotations indiquant les offres qui seraient accessibles aux élèves dès la sortie de la formation)
— (justifiant sur l’absence de formation sur les langages natifs Android/iOS) : Réfléchissez : Si demain Apple n’est plus à la mode, ben vous aurez l’air malin !
— les technologies Microsoft .Net sont très peu utilisées
— le langages PHP est assez sale, mais à l’issue de la formation vous saurez l’utiliser
— quand vous serez “développeur mobile” (comprendre : maîtrisant le développement sous iOS ou Android), c’est que vous ne ferez plus de PHP depuis bien longtemps
— vous commencez votre carrière en PHP à 30.000 euros annuels, (mais ça, c’est) quand on ne sait pas encore ce que vous savez faire (…) c’est le bénéfice du doute (à l’embauche, sic). Très rapidement vous montrez à 40.000. Après 8 ans, vous êtes experts en PHP, votre salaire sera de 50.000 euros par an.
— le “Big Data”, ça veut juste dire : une application web qui gère beaucoup de données.

Sans déc’, j’ai vraiment manqué d’ambition salariale

Dévoilant un peu son parcours professionnelle, la jeune femme s’avère être une inconditionnelle de Scala, et j’en viens à supposer que le PHP bashing doit la détendre, entre deux monades. Pas facile d’enseigner un truc qu’on déteste, non ? Mais je préfère fermer ma gueule ( je suis une quiche en Scala).

Cette présentation épique des technologies web sauce WebSchoolOfInternet est illustrée de grands morceaux de code source de piètre qualité, mal indentés, et sans aucune coloration syntaxique. Je me demande ce que les gens dans la pièce peuvent y comprendre. On enchaîne (cherchez pas le rapport) sur toutes sortes de promesses au sujet de l’employabilité quasi immédiate des élèves au terme de la formation : des salaires mirobolants leurs sont promis dès les cinq premières années. C’était bien Montebourg qui avait raison : en terme de salaire, La Valley du Rhône met la pâtée aux hipsters de la South Bay. Le génie du web français éclipsera le monde entier, mec. Et ca va commencer par du fric, beaucoup de fric. Et pour tout le monde.
Je regrette un peu d’avoir encouragé cet hiver un jeune développeur à partir en Australie ou en Amérique du Nord, vue qu’en Europe ça pue la crise depuis 2008. Je regrette aussi de n’avoir pas exigé une BMW et une Rolex à Antonio et Gaëtan, quand ils m’ont embauché l’année dernière. J’ai vraiment manqué d’ambition salariale, putain. Ils roulent en Peugeot, j’aurai dû me douter.

“J’enseigne ce que j’ai appris seule, de moi-même”

Je repense aussi à la vingtaine de candidats que nous avons éconduit cet hiver, lors de nos deux dernières sessions de recrutement, et à leur incapacité à m’expliquer de manière convaincante comment rattraper une mise en prod’ qui a foirée (c’était mon seul vrai critère pour les départager, et j’ai été très déçu). Je me dis aussi qu’avec ces formations à la noix, je ne suis pas près de trouver de nouveaux candidats ayant un minimum d’analyse et de méthodes dans la cervelle.

En cinq minutes la formatrice conclut sa présentation sur l’approche pédagogique utilisée : C’est 100 % de TP, et un(e) formateur(trice) est là uniquement pour “proposer en début de journée un petit projet concret à réaliser” et puis ira les “dépanner” individuellement. En pensant à mon pote Christophe, prof en BTS, je hasarde une question sur une quelconque introduction à l’algorithmique, et laisse la jeune femme un peu dans l’embarras, mais pas à cours d’arguments :

“— je n’enseigne pas d’algorithmes car je suis autodidacte : j’enseigne ce que j’ai appris seule, de moi-même, par la pratique”

Tout est dit.
La formatrice de la WebSchoolOfInternet vient de me retourner le cerveau.

L’auditoire, une demi-douzaine de jeunes chômeurs en pleine reconversion, comprend, à la fin de la présentation, que leur formation ne sera auto-financée que dans très peu de cas : La WebSchoolOfInternet n’a pas trop la cote chez Paul Emploi, et les organismes de collectes de fonds de formation ne sont pas non plus très enthousiastes. D’après la jeune femme, la solution de l’endettement personnel auprès d’une banque (3.000 euros) sera le choix le plus courant pour ces gens déjà sans ressources. À 7 euros cinquante (15 euros, si financé par un organisme de tiers) le coût horaire de la “formation”, semble abordable. Mais du coup j’imagine qu’elle-même ne roule pas sur l’or, et qu’elle s’approche assez doucement des 50.000 euros annuels promis aux développeurs seniors. Foutu métier que celui de formatrice web, hein.

Le couple se tourne vers moi, et la jeune fille me demande :

Au fond de la salle, un couple souriant et un peu intimidé pose une question sur les horaires des cours. Je sors en même temps qu’eux. Ils se tournent vers moi et la fille me demande avec un sourire un peu inquiet :

“ — bon, vous qui êtes de la partie, vous en pensez quoi ?”

Ils sont au chômage, un petit site d’e-commerce leur fait miroiter des lendemains meilleurs, mais ça ne marche pas trop on dirait. Lui craint que le site “plante”, sans pouvoir jamais le réparer, d’où la recherche d’une formation. Je lui explique que tant qu’à se lancer franchement dans l’e-commerce, autant déléguer l’exécution ponctuelle à un indépendant pas trop cher, et se concentrer sur le développement de son business.
Sa compagne, fine mouche, a vite compris mes doutes sur ce que nous venons d’entendre :

“ — S’il faut ça (3.000 euros) pour se motiver à sortir du lit le matin et aller apprendre un nouveau métier, pourquoi pas. Après tout, s’y coller tout seul chez soi, sur Codecademy ou OpenClassRooms, c’est possible, mais faut y croire dur et être super-motivé(e), entre les gamins, les lessives, le repas à préparer…”

C’est comme elle dit.

La WebSchoolOfInternet a été imaginée par deux ingénieurs des Mines, serials entrepreneurs malins, qui ont flairé le bon filon. Le business model est impeccable : En Province, des free-lance locaux assurent les cours à pas cher. Durant leur formation, les élèves n’auront aucune rencontre “humaine” avec les responsables de l’école, tout se fera par téléphone ou par mail. 1.000 euros par élève et par mois (équivalent 9000 euros par élève et par an) font de cette formation l’une des plus chère à l’année. Côté frais fixes, c’est plus cheap : loyers économiques dans des centres d’affaires, très peu de salariés et beaucoup de freelances. Et la magie se reproduit tous les trois mois : vos problèmes d’élèves qui se plaignent… disparaissent ! De nouveaux élèves arrivent, tout fraîchement conquis, leur prêt étudiant dans la poche. L’affaire doit être juteuse. Bien ouèj.

(Photo: Travis Isaacs, cc by 2.0, https://flic.kr/p/5dxjVk)

Show your support

Clapping shows how much you appreciated Ronan’s story.