Changeons d’approche politique face à l’uberisation de l’économie

Le débat qui est né lors de la confrontation « Taxi V/S Uber » est tout à fait symptomatique du dilemme auquel notre classe politique est confrontée.

Avec la numérisation de l’économie les politiques sont aujourd’hui face à un choix difficile. Soit ils acceptent “l’uberisation de l’économie” en profitant de cette opportunité pour moderniser notre pays, soit ils s’enferment dans une “taxisation sociale” en privilégiant les acquis d’une minorité au détriment du progrès pour tous.

Irréductibles Gaulois

Si le village d’irréductibles Gaulois que nous sommes décide de défendre le système des taxis actuel, laissant ainsi la Silicon Valley faire des bénéfices sur notre dos, alors nous passerons à côté de la croissance de demain.

Tel Tiberius empereur romain qui avait refusé l’invention de l’aluminium de peur d’une grève des forgerons, le gouvernement a fait un choix qui pourrait bien marquer le début d’un déclin programmé.

Tout l’enjeu de ces prochaines années est donc de trouver une troisième voie, propre à la France, qui permette d’éviter de choisir l’équité contre la modernité.
Car au delà du cas des taxis, c’est bien toute l’économie des services qui est face à cette révolution schumpeterienne aux conséquences sociétales incalculables. D’autant plus que dans une économie servicielle comme la France, l’uberisation est finalement bien plus dangereuse que la robotisation des métiers productifs.

Rebondir grâce à l’implication de l’Etat

Pourtant il n’y a pas de fatalité. La France possède une étonnante capacité à rebondir comme elle l’a prouvée à de nombreuses reprises dans l’histoire en relevant par exemple les défis du transport ferroviaire ou de l’électricité.

Mais elle l’a toujours fait grâce à l’implication de l’Etat.

Or, la révolution numérique par essence latérale (de pair à pair) semble antinomique avec l’organisation très verticale de nos institutions.

Alors comment faire ? Quel rôle peut endosser l’Etat pour embrasser cette nouvelle révolution ?

Pour commencer le numérique ne doit pas être vu comme un problème à résoudre mais au contraire comme une clé de réponse aux enjeux d’avenir. Ce changement de paradigme implique cependant que l’on emprunte des chemins de réflexion nouveaux.

Créer des synergies

Reprenons le cas concret d’Uber et tentons d’appliquer une approche politique originale au problème soulevé. Le gouvernement ne peut plus se contenter d’arbitrer entre les forces en présence mais doit se montrer imaginatif en créant des synergies entre elles.

Les crises, comme celle des taxis, sont paradoxalement de vraies opportunités pour repenser le rôle de l’Etat dans l’hypermondialisation des services. Il est un atout dans la création de champions nationaux capables de concurrencer les start-ups internationales s’il profite de chacune de ces occasions pour créer une dynamique positive entre les différentes parties.

Allier le meilleur des deux mondes

Une telle approche aurait évité que les taxis se ridiculisent à cause d’actions désespérées de quelques-uns et que les VTC se soient laissés stigmatiser par l’amalgame fait entre Uber et Uberpop.
Plutôt que de laisser les médias les monter les uns contre les autres, le gouvernement avait pourtant eu tout intérêt à ce qu’un service français alternatif à Uber émerge en alliant le meilleur des deux mondes: l’intelligence numérique d’un VTC français et l’incroyable avantage logistique des taxis sur l’Hexagone.

Dans un tel cas, pourquoi ne pas avoir proposé par exemple qu’un VTC « made in France » (drive, chauffeurs privés…) propose ni plus ni moins que d’offrir sa plateforme numérique aux taxis français indépendants?
Les taxis sont des entrepreneurs, l’innovation ne devrait pas leur faire peur, bien au contraire c’est l’occasion pour cette profession de renouer avec l’esprit de conquête.
En mettant à disposition la brique servicielle digitale faisant défaut aux membres de la fédération nationale des taxis indépendants (FNTI), le VTC français apporterait une solution concrète au problème concurrentiel auquel est confronté la plupart des ces chauffeurs, et il deviendrait de facto l’application numero 1 devant Uber!

Les utilisateurs du service créent sa valeur

Et dans le cas où l’opération n’aboutirait pas, les VTC nationaux auraient réussi a minima à faire le buzz positif autour de leurs marques en évitant ainsi que le marché soit totalement trusté par le rouleau compresseur médiatique Uber…

Bien entendu si les taxis adhéraient à cette proposition, il faudrait qu’ils acceptent ce que cela implique, à savoir être sujet à notation sur la satisfaction des clients depuis l’application…
Car la vraie révolution des VTC, au delà de la simplicité des interfaces, c’est bien l’adaptation au paradigme du “Crowd” qui sous-tend à la grande majorité des innovations digitales (concept selon lequel c’est la communauté des utilisateurs du service qui créent sa valeur).

Cette idée peut paraître utopique, mais face à ce que Maurice Lévy appelle très justement “l’uberisation de l’économie”, il faut être audacieux et iconoclaste.

L’équation impossible à résoudre par nos gouvernants, entre la nécessité d’investir et celle de moins dépenser, trouve sa réponse dans la délégation de l’innovation aux forces vives déjà en place.
C’est en tout cas une opportunité exceptionnelle de montrer au monde que la France sait répondre au enjeux du numérique de manière positive et constructive.
Il n’est pas trop tard… Alors, chiche?


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