Deneuve, Millet, la galanterie, et le précambrien

Arrêt sur Images
Jan 10, 2018 · 3 min read

Par Daniel Schneidermann

Deux titres pour un même texte

___________

Pour ne pas priver nos abonné.e.s et les autres de nos chroniques et de nos enquêtes, durant la maintenance de notre nouveau site, nous avons fait le choix de publier entre le 9 et le 11 janvier 2018 nos contenus ici, en accès libre, sur Medium. Depuis le 11 janvier 2018, notre site est désormais prêt à vous accueillir. Pour une critique média en toute indépendance, avec comme seule ressource vos abonnements, retrouvez désormais la nouvelle version d’Arrêt sur images sur arretsurimages.net.

_____________

Bien sûr, elles ont le droit de parler. Bien sûr, l’actrice Catherine Deneuve, l’écrivaine Catherine Millet, et quelques autres, ont parfaitement le droit de revendiquer d’être frottées dans le métro (qu’elles ne doivent pas prendre très souvent). Et de se regrouper pour l’écrire dans Le Monde. Même si ces phrases semblent surgies d’un autre siècle. Même si cette parole sonne aujourd’hui tellement minoritaire. Même si chaque phrase de ce texte donne envie de se pincer.

Ce qui est plus mystérieux, c’est le statut donné à cette tribune par le journal qui l’accueille. “Des femmes libèrent une autre parole” titre Le Monde, dans son édition papier, en page intérieure. Dans ce titre, deux mots trahissent un jugement positif. “L’autre” parole, c’est la parole non entendue, inattendue, non conventionnelle, une sorte d’alter-parole. Et si les femmes la “libèrent”, c’est qu’elle était emprisonnée.

Nous y voilà. Comme si cette “alter-parole” avait longtemps été ligotée, détenue, dans les sombres cachots de l’Interdit. A son tour. Comme si sa“libération” était le pendant de celle des #metoo, qui se déploie depuis quelques mois. Prison contre prison, chape contre chape, honte contre honte. Cette “libération” que proclame le titre du Monde, c’est l’équivalent de celles de ces “politiquement incorrects” prétendument baillonnés abonnés aux couvertures des hebdos, les Finkielkraut, les Zemmour, les Onfray.

A noter que l’édition en ligne du journal n’a pas osé le même titre, affublant le texte, au contraire, d’un titre provocateur -“nous défendons une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle”- qu’on croirait calibré pour attirer le déferlement féministe des réseaux sociaux (qui n’a pas manqué).

Deux titres pour un même texte

Deneuve, Millet et les autres ont le droit de revendiquer d’être frottées. Le Monde a le droit de titrer ce qu’il veut, à partir du moment où mille voix peuvent déconstruire ce texte et son titre -comme l’historienne Michelle Perrot, le même jour, s’attaquait à déconstruire “le mythe de la galanterie”. Vive la liberté d’expression ! C’est d’ailleurs le mérite de cette butte-témoin précambrienne, que de permettre de mesurer à quelle vitesse l’Histoire, depuis trois mois, a galopé.

    Arrêt sur Images

    Written by

    La critique média, en toute indépendance Émissions et enquêtes par @d_schneidermann @HeleneAssekour @M_Vicuna @jltlia @Truong_Capucine