En pleine affaire Weinstein, pourquoi Causette pourrait disparaître

Retour sur huit ans tourmentés

Le tribunal de commerce de Paris a décidé le 9 janvier d’une poursuite d’activité du magazine féministe Causette. Les repreneurs ont jusqu’à la mi-février pour se manifester. Mais pourquoi ce titre, créé en 2009, est-il en difficulté, alors que les idées féministes bénéficient d’un climat de plus en plus favorable ? Retour sur huit années mouvementées.

______________________________

Pour ne pas priver nos abonné.e.s et les autres de nos chroniques et de nos enquêtes, durant la maintenance de notre nouveau site, nous avons fait le choix de publier entre le 9 et le 11 janvier 2018 nos contenus ici, en accès libre, sur Medium.

Depuis le 11 janvier 2018, notre site est désormais prêt à vous accueillir. Pour une critique média en toute indépendance, avec comme seule ressource vos abonnements, retrouvez désormais la nouvelle version d’Arrêt sur images sur arretsurimages.net.

______________________________

Hélène Assekour

Mais que lui est-il arrivé ? Qu’est-il arrivé au magazine Causette pour se retrouver “au bord de la faillite” en pleine affaire Weinstein ? Depuis octobre 2017, à la faveur des révélations concernant les agressions sexuelles et les viols dont un magnat américain s’est rendu coupable envers des actrices hollywoodiennes, la parole se libère. Des milliers de femmes balancent leurs porcs. Le monde ouvre les yeux: les violences sexuelles sont massives, elles touchent tous les milieux, tous les métiers, toutes les classes sociales.

Le même mois, le magazine féministe Causette annonce être au bord de la faillite. “L’avenir du magazine est menacé de façon imminente”, s’alarme l’équipe sur son site en appelant aux dons. Causette en danger au moment même où ce que dénonce le magazine depuis des années devient visible et où tous les médias s’en emparent, l’ironie est amère. Mardi 9 janvier, le tribunal du commerce de Paris a décidé du sort du magazine : l’autorisation de la poursuite d’activités, dans l’attente des dossiers de reprise. Le journal a pourtant connu des débuts explosifs. Au fil des ans, son fonds de commerce, les questions de genre et d’inégalité, est devenu un centre d’intérêt majeur dans la société française. Alors comment le magazine en est-il arrivé là ?

CAUSETTE, UN MAGAZINE FÉMINISTE ?

Causette, “symbole de la renaissance du féminisme en France”. C’était en 2010. De l’autre côté de la Manche, The Timess’interrogeait sur le renouveau féministe français, et tirait le portrait de Grégory Lassus-Debat, fondateur du magazine. A l’époque, le bimestriel a deux ans, et vend 20 000 exemplaires par mois avec ses couvertures colorées qui mettent en scène tantôt une octogénaire souriante, tantôt une femme couverte de mousse à raser dans une salle de bain, toujours loin des stéréotypes et des people en Une des féminins traditionnels. Prendre à rebours les Marie-Claire, Elle ou autre Cosmopolitain, c’était le défi que s’était lancé Lassus-Debat. Le jeune homme, 27 ans à l’époque, se demandait pourquoi ses amies ne lisaient pas les magazines féminins. Avant de les lire, et de comprendre. Il manque une offre. Lassus-Debat, qui a commencé le journalisme à Charlie Hebdo, va la créer.

Causette #84, décembre 2017

Fort d’un prêt à la consommation et de l’investissement d’un ami, Gilles Bonjour, le premier numéro de Causette nait le 7 mars 2009. Le timing est bon. A la fin des années 2010, une petite musique de fond se fait doucement entendre en France. Les militantes de La Barbe, avec leurs postiches, investissent les conseils d’administration monopolisés par les hommes, Osez le féminisme se met sur pied pour lutter contre les coupes budgétaires dans les centres IVG et investira bientôt les rues avec ses affiches, tandis qu’en Ukraine, les Femen attirent les médias en manifestant seins nus. Le féminisme, en sommeil depuis les années 1980, est en train d’émerger à nouveau. De quoi surfer sur la vague. Lassus-Debat lui-même est-il un fervent militant féministe ? Pas tant que ça. D’ailleurs, le journal ne se présente pas comme tel. “C’était en quelque sorte un féminin généraliste, raconte l’une des premières rédactrices en chef Liliane Roudière, elle aussi venue de Charlie Hebdo. Les journaux très militants, je connaissais, je trouvais qu’on ne parlait qu’à des convaincus. Moi, je voulais parler à tout le monde, et donner à lire et à penser.” Causette sera donc un féminin généraliste, sans articles mode-cosmétiques-régimes-people, mais avec une bonne touche d’humour. Et ça marche. Les ventes augmentent, le magazine passe en mensuel en septembre 2011. Deux ans plus tard, le numéro d’été se vend à plus de 100 000 exemplaires. On n’est pas loin de la success story.

DU RÊVE AU CALVAIRE

Au sein de l’équipe, on travaille dur. Les journalistes bossent pour leur magazine préféré dans une ambiance rock’n’roll et de tous petits locaux. Pour Anne-Laure Pineau, arrivée au printemps 2011 d’abord comme stagiaire avant d’obtenir un contrat en septembre, c’est “le rêve”, “le bonheur de voir que nos idées étaient portées par un projet qui nous enthousiasmait toutes et tous”. On s’amuse beaucoup, aussi. Les membres de l’équipe se voient en-dehors des heures de travail, vont boire des bières, dorment les un.e.s chez les autres. Quand, en août 2013, Lassus-Debat se marie en Ariège, une vingtaine de salarié.es de Causette parcourt les 800 km depuis Paris pour y assister. Le livre d’or sera rempli de petits mots de l’équipe.

Pourtant, moins d’un mois plus tard, le 6 septembre, la rédaction écrit une lettre aux dirigeants, Grégory Lassus-Debat et Gilles Bonjour, pour dénoncer les conditions de travail. C’est le début d’un conflit social très violent qui durera des mois. Car malgré l’ambiance faussement détendue, cela fait longtemps que le malaise grandit au sein de l’équipe. Plusieurs salarié.es ont déposé des arrêts de travail, tout le monde est très fatigué. Le travail est désorganisé, il n’y a pas de circuit de la copie, pas de rétroplanning. Les papiers sont parfois réécrits par plusieurs personnes différentes, tout le monde ou presque a un titre de chef.fe, il n’y a pas de consigne claire, la direction change d’avis sans arrêt et se disperse. Le droit du travail et la convention collective ne sont pas respectés: le 13e mois n’est par exemple pas payé. Surtout, les dirigeants lancent régulièrement des remarques humiliantes à certaines salariées ou à l’équipe. Lassus-Debat, alors directeur de la publication, fait des crises de colère, menace de licenciement. Le conflit se tend, les journalistes font grève pendant 10 jours, des délégué.e.s du personnel sont élu.e.s, l’inspection du travail est saisie. “Tout s’est cassé la gueule avec beaucoup de violence”, se souvient Liliane Roudière. De la bande de potes qui bricole un petit fanzine dans un garage, le groupe s’est transformé en entreprise de presse aux rapports inévitablement hiérarchiques. Le déchirement est à la hauteur de l’intensité du lien entre les salarié.e.s et avec le magazine. “On avait tellement partagé de choses, pour moi, c’était un échec terrible de nous disputer de manière cruelle”, poursuit l’ex-rédactrice en chef.

Burn-out, dépressions, les souffrances sont immenses. En quelques mois, de nombreuses journalistes quittent le navire, à bout. Aujourd’hui, Lassus-Debat reconnaît des erreurs de management, lui qui n’avait aucune formation en la matière, mais nie tout harcèlement, malgré la condamnation de la société à deux reprises pour ce motif, dans le cas d’Anne-Laure Pineau et d’une autre ex-salariée, Delphine Henry. Lui voit dans l’épisode 2013–2014 une tentative de certaines journalistes de prendre le contrôle du magazine. “C’est l’interprétation d’un patron face à des salariées qui se sont organisées ensemble, réagit Anne-Laure Pineau. Ça s’appelle des salarié.es qui font grève, c’est pas une coalition.” Difficile, sans doute, d’être patron quand on est de gauche. Ou de rester de gauche quand on est patron.

UN LOURD HÉRITAGE

En plus des conséquences humaines, l’épisode écorne sérieusement l’image du magazine. Car la crise est devenue publique. Dans les prémisses de l’explosion, à l’automne 2013, les tensions se cristallisent autour d’un numéro, celui de novembre. A l’époque, le débat sur la prostitution déchire les féministes françaises à la faveur d’une proposition de loi de pénalisation des clients. Les “réglementaristes” souhaitant intégrer la prostitution au droit commun s’opposent aux abolitionnistes qui aspirent à une société sans sexe tarifé. Causette a déjà réalisé un dossier sur le sujet au printemps, sans prendre position. Mais Lassus-Debat insiste pour réaliser une double page qui traite la question de manière légère. Parmi les “55 raisons de résister à la tentation (pour vous messieurs) “figurent “parce que quitte à se taper une fille qui n’a pas envie, autant la violer, c’est moins cher (mollo, on déconne) “ ou “parce qu’il y a toujours moyen de se bricoler une pute acceptable avec une pastèque trouée”. Des blagues à la Charlie inacceptables pour une partie de la rédaction. Qui lance des avertissements: les lectrices ne vont pas comprendre. La direction s’entête.

A la parution, des féministes s’insurgent, les réseaux sociaux s’emballent. Le Syndicat du travail sexuel (Strass) colle même des affiches sur la façade du journal. La rédaction se désolidarise et exprime publiquement sur Facebook son désaccord avec la direction et la publication de cet article. D’internes, les dissensions passent au grand jour. Plusieurs médias (dont Arrêt sur images) se font l’écho des difficultés dans les mois suivants. Du harcèlement venant d’une direction masculine envers des femmes employées : ce qui aurait pu passer sans encombre dans un autre titre est impardonnable chez un magazine engagé et féministe. Quatre ans plus tard, Causette traîne toujours ses casseroles, surtout dans les milieux féministes. Le 5 janvier encore, alors que le compte Twitter du magazine retweete la publication d’une militante et youtubeuse féministe, celle-ci le renvoie à ses affaires judiciaires.

La militante féministe et youtubeuse Ginger Force interpelle Causette sur sa condamnation aux prud’hommes

Car de la crise, Causette a aussi hérité d’interminables procès. Fin décembre 2017, un salarié ayant subi un licenciement économique en juillet 2017 vient de demander sa requalification en licenciement sans cause réelle et sérieuse auprès du conseil des prud’hommes. Selon son avocate Stéphanie Resche, son éviction “a fait suite à une placardisation qui a duré des mois.” Ce procès ne sera qu’un de plus après une longue série. Condamnée en première et deuxième instance pour harcèlement moral et défaut de sécurité envers Anne-Laure Pineau, la société s’est pourvue en Cassation. Le magazine a aussi été condamné en appel pour les mêmes motifs dans le cas d’une autre ex-salariée, Delphine Henry, et une troisième procédure judiciaire est toujours en cours. En sens inverse, une plainte a aussi été déposée… pour diffamation par la direction de Causette, contre BuzzFeed qui avait publié un article relatant ces procédures judiciaires. Lassus-Debat cherche aussi à faire condamner pour faux témoignages deux ex-salariées qui devraient être mises en examen fin janvier. Un acharnement qui contribue à étirer la crise dans le temps.

“LA SITUATION FINANCIÈRE EST TRÈS ALARMANTE”

“C’est douloureux de toujours être ramenés à ce passé, soupire la rédactrice en chef depuis janvier 2017, Iris Deroeux. D’autant que là, on arrive à un nouveau chapitre, une nouvelle ère dans l’histoire de Causette.” Aujourd’hui, l’équipe a changé, même si quelques journalistes ayant vécu le conflit sont restés. Lassus-Debat a quitté la direction de la publication en 2015 pour se cantonner au rôle de gérant. Causette n’a qu’une hâte : tourner définitivement la page. Et paradoxalement, la liquidation judiciaire pourrait avoir ce bénéfice. Car elle pourrait relancer un magazine en difficulté depuis plusieurs années. Dès 2014, en fait. Cette année-là, à cause du conflit, deux numéros n’ont pas pu paraître, soit 400 000 euros de manque à gagner. Les ruptures conventionnelles doivent également être financées. Des grosses erreurs ont aussi été commises par le cabinet comptable, qui est d’ailleurs condamné en mars 2017 à verser 80 000 euros de dommages-intérêts à la société. La situation financière se complique, au point que l’entreprise est placée en redressement judiciaire en avril 2015. Mais Causette continue de s’endetter et, le 20 novembre 2017, la commissaire à l’exécution du plan de redressement s’en inquiète dans son rapport annuel. “La situation financière de la société est très alarmante puisque le besoin en trésorerie est tel que la société ne pourra pas envisager, à mon sens, une poursuite d’activité au-delà du 31 décembre 2017! “ écrit-elle. Pourtant, l’appel aux dons du mois d’octobre a rapporté près de 100 000 euros. Causette peut visiblement compter sur une communauté fidèle, mais la situation d’un petit magazine indépendant est toujours précaire.

Pour parer aux aléas, Lassus-Debat cherche la diversification des activités. Une application réseau social Causette est ainsi créée, sans grand succès. Surtout, le fondateur du magazine crée sa holding, Lou Media Invest, en 2014. L’objectif : regrouper sous sa houlette plusieurs sociétés exerçant dans différents domaines, pour attirer des investisseurs frileux avec la presse papier, mais qui pourraient être intéressés par les autres activités. Première étape : la société de production Causette Prod naît en 2016. Puis est lancé le festival Causette en juillet 2017, qui propose débats, projections, ou concerts pendant trois jours à Bordeaux. Reste qu’en attendant, le vieux magazine papier, lui, n’a toujours pas de matelas financier de sécurité, le mettant à la merci de la moindre baisse des ventes. Et justement, les ventes ont baissé. De 53 000 par mois en moyenne au premier semestre, elles chutent sous la barre des 50 000 à partir de novembre 2016.

Or, le magazine repose presque uniquement sur les ventes, qui représentent plus de 90% du chiffre d’affaire. Presque pas de pub pour garantir l’indépendance du titre, et pouvoir enquêter sur les marques de cosmétiques ou de mode, ça a un prix. La moindre baisse a des répercussions financières très importantes.

“ÇA FAIT DES ANNÉES QU’ON BALANCE DES PORCS”

Pourquoi de tels revers ? Depuis sa création, Causette a pourtant évolué dans un environnement de plus en plus favorable aux idées qu’elle défend. Avec #balancetonporc, même les médias généralistes se sont aussi emparés massivement de la question, à l’image du Monde, qui a déployé une “task force” pour enquêter sur le harcèlement sexuel. “Nous, ça fait des années qu’on balance des porcs, s’amuse Isabelle Motrot, la directrice de la rédaction de Causette. C’est exaltant parce que la société civile s’empare d’un problème qu’on dénonce depuis des années. En terme de rédactionnel, c’est comme si tout le monde devenait Causette.” Car la marque de fabrique du magazine a longtemps été les enquêtes sur le harcèlement sexuel dans tous les milieux : parmi les pompiers, ou au sein de plusieurs mairies. Leïla Minano et Julia Pascual, deux journalistes de l’équipe ont même été détachées pendant de longs mois pour écrire un livre-enquête sur les violences sexuelles dans l’armée et le silence de l’institution. La guerre invisible est sorti en février 2014. Le lendemain, le ministre de la Défense annonçait la mise en place d’une enquête interne.

Cette année, le magazine n’a pas fait l’actualité au moment de la déferlante #metoo. Problème de dates, d’abord, alors que l’affaire Weinstein éclate juste avant le bouclage du numéro d’octobre. Et les difficultés financières sont déjà là, empêchant l’équipe d’anticiper. Le magazine traitera le sujet via plusieurs articles sur l’éducation des adolescents, le harcèlement sexuel lors des castings d’actrices, ou encore la mécanique de l’emprise, mais pas de numéro spécial. “Tous les autres féminins ont fait un numéro spécial parce qu’ils ne l’avaient jamais fait auparavant, explique Isabelle Motrot. Nous, c’est un sujet qu’on traite tous les mois depuis 9 ans.” Mais pour montrer que tout n’est pas né avec l’affaire Weinstein, l’équipe a tout de même mis en ligne ses archives sur le sujet en version intégrale sur le site du magazine.

Causette pourrait bénéficier d’un intérêt croissant pour les questions de genre. Depuis plusieurs années, déjà, le féminisme s’est progressivement fait une place dans la société et déferle sur le web, notamment avec des magazines spécialisés. En 2013, le pure player Cheek est fondé par des anciennes de Be, un féminin “classique”. Plus récemment, en octobre 2017, BuzzFeed lance “MEUFS”, sa déclinaison féministe, avec une ligne intersectionnelle (c’est-à-dire prenant en compte les problématiques de classe, de race et d’orientation sexuelle) qui laisse une grande place à la pop culture et au LOL. Sur sa page Facebook : des Gifs, et un contenu plus ouvertement militant, tout à fait dans la ligne du nouveau féminisme 2.0 qui s’est développé ces dernières années. Idem du côté de “Fraîches” par MinuteBuzz, un média existant uniquement sur les réseaux sociaux, créé en juillet 2017 et centré sur des témoignages et développant un féminisme d’empowerment, voire de développement personnel. Quelle place pour Causette à l’heure de l’émergence de cette nouvelle génération féministe, pop mais ultra militante ? Le magazine papier, qui n’a jamais vraiment développé son site Internet, peut-il conquérir ces potentielles lectrices digital natives ? L’équipe veut y croire. “Notre gros plus, c’est le terrain”, affirme Iris Deroeux. Du reportage, de l’info, tout en restant engagé et en cultivant l’image d’une Causette énervée, qui ne se limite pas aux inégalités femmes-hommes. Dans les locaux du journal, au deuxième étage d’un immeuble du 11e arrondissement de Paris, les journalistes continuent de travailler sur le numéro de février. Aux murs, des anciennes couvertures, le chemin de fer du dernier numéro, et quelques lettres de soutien de lectrices. L’une s’exclame : “j’espère que tu pourras grandir encore et encore !!!”. Ce 9 janvier, le tribunal de commerce a en tout cas donné un sursis au magazine. Celui-ci peut continuer ses activités jusque fin février, en attendant un repreneur ou une repreneuse.