Raréfaction des féministes sur les chaînes d’info en continu

Tremblement sur les réseaux sociaux, après la tribune de 100 femmes dans Le Monde en faveur d’une “liberté d’importuner”, selon la titraille du quotidien. Il fallait absolument en parler sur les chaînes d’info en continu. Et pour en parler, qui faut-il inviter? Peut-être des militantes féministes? Visiblement, pas pour BFM, Cnews et LCI, qui préfèrent interroger…des hommes.

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Dialogue imaginaire.

-Chef! Une polémique sur les réseaux sociaux. La tribune dans Le Monde de 100 femmes pour une “liberté d’importuner”, garante de la “liberté sexuelle”, choque et indigne, tout le monde tire à boulets rouges sur Catherine Deneuve. On fait un plateau?

-Pardi, oui! Mais on invite qui? Pas trop de féministes, quand même.

-Certainement pas. Laissons plutôt parler les gars.

Ce dialogue a-t-il eu lieu? Sans doute pas. Et pourtant, pourtant, on se demande, à regarder les chaînes d’info en continu depuis la publication de la dite tribune le 9 janvier.

Cnews est aux avant-postes. Il est 19 heures 30, c’est la deuxième partie de Punchline. Après avoir parlé sécurité routière, Laurence Ferrari aborde “la polémique du jour : cette tribune d’un collectif de femmes, publiée dans le journal Le Monde, dont Catherine Deneuve ou encore Catherine Millet pour défendre la liberté d’importuner des hommes et s’opposer à la campagne de délation après l’affaire Weinstein, rien que ça. Il s’agit du sujet très sérieux du harcèlement sexuel” Et pour en parler, il y a Laetitia Krupa, journaliste spécialisée en communication politique, plutôt mitigée vis-à-vis de la tribune qui, dit-elle, “dénonce le politiquement correct, mais sous couvert de le dénoncer, met à bas un mouvement salutaire.”

-Et maintenant, relance Ferrari, je vais me tourner vers les hommes du plateau.” Les? Oui, car ils sont quatre. “Rien que ça”, initialement invités pour parler sécurité routière et…porc (mais au menu des cantines scolaires). Dans l’ordre de prise de parole : Hugues Renson, député LREM de Paris ;
Julien Aubert, secrétaire général adjoint de LR et député du Vaucluse ;
Christophe Pierrel, ancien chef de cabinet adjoint de François Hollande à l’Elysée ; et un journaliste maison, jamais nommé, le pauvre.

BFM a réagi un peu plus tard. A 22h36, pour un Grand Angle, voici Odile Buisson, co-signataire de la tribune pour le “droit d’importuner”, face à… un homme, Eliot Lepers, par ailleurs militant féministe. En guise de bannière? “Non à la “haine des hommes”.

Pour habiller le débat, BFM diffuseun sujet vidéo. Le journaliste a pris le temps d’aller interviewer Sophie Cadalen, une des auteures de la tribune. Mais pas celui de trouver un.e véritable contradicteur.trice. Ce sera… une inconnue, visiblement rencontrée dans la rue, en micro-trottoir. Ben quoi, c’est une femme ! Où est le problème?

Une féministe, et beaucoup de communicants

Il faut attendre le lendemain mercredi, sur BFM pour voir pointer le nez de Laure Salmona, militante du collectif féministe contre le cyberharcèlement, face à Sarah Chiche, la rédactrice elle-même de la tribune.

A peu près au même moment, sur LCI, Julien Arnaud et Roselyne Bachelot ouvrent leur revue de presse. Le thème du jour? Les “scandales”. Et sur le plateau, Séverin Naudet, “spécialiste de la communication de crise pour les entreprises et les grands patrons” et Stéphane Rozès président de la société de conseil CAP, sont là pour réagir à… à peu près tout. L’affaire du lait contaminé Lactalis. Naudet : “Je crois qu’il faut faire la transparence absolue, totale, immédiatement en disant ce qui s’est passé et ce qu’on va faire.” Notre- Dame-des-Landes. Naudet : “On est tous d’accord, il y a quelque chose d’iréel dans cette affaire. On ne respecte plus l’Etat de droit dans ce pays.” Et, pourquoi se priver, la tribune dans Le Monde! Encore Naudet : “On est vraiment dans la société médiatique du balancier. c’est à dire qu’on passe d’un extrême à un autre systématiquement, avec l’enthousiasme de l’ensemble de la planète médiatique y compris les réseaux sociaux.” Heureusement, LCI se rattrape un peu dans le débat qui suit. Face à Arnaud (plutôt anti tribune), Bachelot (anti tribune) et Natacha Polony (pro tribune), chroniqueuse pour La République de LCI, on a deux hommes (mitigés), et une femme, Françoise Laborde (anti tribune). On progresse vers l’équilibre.

Cnews aussi aime jouer au jeu de l’éditorialiste qui donne son avis. Enfin, un seul avis : celui de Thierry Moreau, chroniqueur médias (pro tribune modéré) : “la tribune est extrêmement bien écrite, et bien argumentée. Mais il y a juste deux petites maladresses : le mot importuner, peut être, et les gens qui dans le métro jouent les frotteurs, et ça c’est un vrai fléau.

Une femme, au milieu, regard dans le vide

Dans l’Heure des Pros, à cinq contre un

Enfin vient l’Heure des Pros, et le sujet du jour, lancé par Pascal Praud himself : “Catherine Deneuve monte au créneau pour dénoncer le climat de puritanisme et de délation qui accompagne, selon elle, l’affaire Weinstein. Non, les hommes ne sont pas tous des prédateurs. Oui, une femme peut être importunée sans être agressée. Non, toutes les femmes ne pensent pas pareil. Oui, la parole est muselée, formatée, dirigée par des féministes qui mènent un combat idéologique. Catherine Deneuve est courageuse, elle est descendue dans une arène où elle est moquée, insultée, raillée par les anonymes de la Toile. Quand vous avez tourné avec Bunuel, Truffaut ou Demy il faut du courage pour descendre dans ce combat où rien ne vous sera épargné, où vous prendrez tous les coups. Qu’on soit d’accord, ou pas avec elle saluons ce courage. Les chiens aboient — attention, je n’ai pas dit les chiennes — la caravane passe. Bonjour à tous, et bienvenue dans notre émission!

Et pour débattre d’un sujet aussi bien anglé, un plateau équilibré. Côté tribune, Elisabeth Levy, co-signataire de la tribune, qu’on ne présente plus. Hélène Pilichowski, journaliste française, qui s’est distinguée en janvier dernier dans la même émission, face à Caroline de Haas, en assurant que les chiffres du gouvernement concernant les viols sur les femmes étaient “faux”, “gonflés” et “excessifs”.

Côté féministe, Frédérique Bedos, auteur du documentaire Les femmes et les hommes, et… une consultante en communication, Patricia Balme.

Patricia Balme, PB Com International

On ne sait pas trop pourquoi elle est là, mais après tout, on ne sait pas non plus pourquoi Bruno de Stabentraat, comédien et écrivain, est là aussi. Ah si! C’est qu’il est l’ami d’enfance de Xavier Dupont de Ligonnès, suspect du quintuple meurtre de sa famille, et sosie d’un moine dans le Var. Sans oublier Christophe Bourseiller, journaliste et écrivain, qui se rebelle : “Y’a que les femmes qui parlent ici, c’est scandaleux. Je ne peux pas, c’est les femmes entre elles, amen, on n’a plus le droit de dire un mot nous les hommes puisque nous sommes réduits à notre plus simple expression.” Rassurons-le : il reste de la marge.

Capucine Truong

Bourseiller, accablé par la domination féminine