Une orgie verbale thermidorienne

Arrêt sur Images
Jan 11, 2018 · 2 min read

Par Daniel Schneidermann

Donc, c’est l’orgie. C’est table ouverte. A la fameuse tribune Deneuve / Lévy / Millet (je vous en parlais hier) la télé continue a réagi comme une victime de viol : en état de sidération, toutes les signataires étant pluri-convoquées, en une sorte d’orgie verbale thermidorienne, dans la quasi-absence, les premières heures, des porte-parole féministes du dernier trimestre.

Ah c’est leur jour. C’est leur revanche. Depuis trois mois qu’on se terrait aux abris. Qu’on n’osait plus proclamer notre droit à la satisfaction secrète quand on est frottées dans le métro. Mais d’où sortent-elles ? Où les cachait-on ? Où cachait-on ces femmes si satisfaites qu’on leur dise “t’as un beau petit cul” (“ça dépend de la manière dont c’est dit”, répond Sophie de Menthon à Guillaume Meurice). Où se cachait l’ex-star du porno Brigitte Lahaie, qui, sans aucune réaction de l’animatrice, lance sur BFM à Caroline de Haas : “On peut jouir lors d’un viol, je le signale”

D’où sortent-elles ? Des années 70, qui furent leur paradis. Ecoutons Lahaie. “Pour moi, c’est nous qui avons le pouvoir. On fait ce qu’on veut d’un homme. Et c’est en redonnant aux femmes cette puissance de leur corps et cette capacité à jouir…Vous trouvez normal que quand une femme ne jouit pas c’est de la faute de son mec ?”

Je demande d’où sort ce trompe l’oeil féministe. S’agissant de Lahaie, il suffit de consulter sa notice Wikipedia. Jusqu’à l’an dernier, Brigitte Lahaie animait une tranche de radio sur BFM, traitant “des relations amoureuses et sexuelles”. Depuis la rentrée dernière, elle s’est transférée sur Sud Radio pour deux heures par jour “ d’envies, de joie et de plaisir”. Je ne sais pas si elle y déclare aux femmes violées qui l’appellent que “On peut jouir d’un viol”.

Je n’en sais rien. Mais faut bien écouter ces phrases. Je parlais hier, à propos de ce texte, de butte-témoin du pré-cambrien. Il fautregarder ça en face : ce ne sont pas des soumises, qui parlent. Ce sont des “libérées”, les icônes des baby-boomeuses libérées sexuelles des années 70, dont le Houellebecq des Particules élémentaires peignit vingt ans plus tard la desecente aux enfers.

C’est au nom de cette même libération sexuelle que Libé ou Cohn-Bendit défendirent la pédophilie dans les années 70. Si le discours de ces fantômes sonne aujourd’hui si faux et insincère, c’est que ce n’est pas un discours. Ce n’est pas un programme. C’est un poignant plaidoyer posthume pour un monde englouti. Pour une Deneuve, une Millet, et bien d’autres évidemment, sauvées par leur charisme, leur statut, leur talent, combien d’enfants fracassés, combien de femmes brisées, victimes de la grande duperie, abandonnées par les mâles dans les fossés du paradis dès qu’elles cessèrent d’être désirables ? Combien d’invisibles détresses derrière cette façade de douceur de vivre ?

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