L’AUTEUR DISPERSÉ

Avec son 22e atelier de réflexion, ARTfactories/Autre(s)pARTs inaugurait le 23 juin 2017 à Gare au Théâtre un cycle de rencontres sur les nouveaux droits. Sous le signe de “L’auteur dispersé”, il s’agissait lors de cette première séance de mettre en lumière des situations qui, bien au-delà de l’approche strictement juridique, interrogent la notion d’auteur.

ARTfactories
Nov 22, 2017 · 12 min read

Du nouveau pour les auteurs

Les évolutions techniques et sociétales qui affectent nos pratiques culturelles et artistiques, s’accompagnent de tentatives collectives pour faire valoir les nouvelles normativités que ces usages inédits appellent. Ici et là, des voix se font entendre pour débattre des définitions qui régissent nos rapports au monde. Ce sont les tenants de l’open-source qui défendent un rapport libre, collaboratif et partagé à la connaissance ; ce sont les défenseurs de la maîtrise d’usage qui en appellent à la reconnaissance d’un troisième acteur, juridiquement fondé, aux côtés des maîtres d’ouvrage et d’œuvre des lieux et des espaces publics ; ce sont toutes les personnes qui cherchent à faire apparaître, à côté des régimes privé et public, la catégorie du commun. Tous ces nouveaux droits s’élaborent et se fondent sur la notion de (biens) communs, notion qui reste elle-même en cours de définition et à partager largement.

Situations non identifiées

Natacha Paquignon
Nicolas Frize

Questions de droit et de propriété à l’heure numérique

Lionel Maurel
Quelque part à Gare au théâtre

Entre la personne et la fonction

L’auteur conçu comme personnalité est une figure récente dans l’histoire des arts. En littérature, c’est au 19e siècle que l’auteur d’un livre est devenu une sorte de héros — du fait même d’écrire — alors qu’il était jusqu’alors considéré comme le vecteur de faits et de paroles dignes d’être perpétrés. Autrement dit, l’attention s’est déplacée vers l’acte de faire sens au détriment des faits et des paroles relatés. Or il se trouve que l’auteur se trouve aujourd’hui disqualifié à la fois comme fabricant de sens (le sens étant toujours en mouvement, l’auteur n’a pas plus qu’un autre la capacité à le figer. Au mieux entretient-il ce mouvement…) et comme acteur politique au sens où l’entendait Hanna Arendt.

Problèmes d’authentification

Reste que « le temps fait son œuvre ». Autrement dit, « quelque chose » se crée avec le passage du temps. Ce peut être la qualité d’œuvre artistique que lui confère l’intérêt répété des personnes qui la reçoivent. Mais ce peut être également une qualité qui n’appartient plus à son auteur quoi qu’elle en provienne, qualité qui transparaît dans l’expression « C’est du Duras/Picasso/Beethoven, etc. » ou dans l’histoire de ce tableau du Caravage. Retrouvé en 2014 dans un état de conservation exceptionnel, on a pensé qu’il n’était pas du Caravage pour la raison qu’il n’avait pas vieilli comme les autres ! Ces deux exemples montrent combien le corps de l’artiste finit par s’effacer au profit de l’acte d’énonciation dont il a été l’auteur, acte que d’autres peuvent perpétuer à sa suite, à leur manière. L’auctor, en tant qu’initiateur d’un geste, se dilue dans le mouvement qu’il génère. Ce qui passe de lui prime sur sa personne propre, à l’instar de ce qui se produit au cour de la passe lacanienne lorsqu’un analysant, estimant avoir terminé son analyse, en témoigne auprès de deux passeurs qui eux-mêmes en témoignent à un jury, lequel vérifie, à travers la reprise de cette énonciation première, si l’analysant a en effet terminé son analyse.

Quand l’œuvre est agencement

Envisager l’auteur comme créateur d’agencements substitue la question de l’attribution d’un geste inaugural à celle de la propriété d’un objet. Le problème d’une telle conception est que l’auteur finit par ne plus être considéré comme un être physique à part entière qui a besoin de gagner de l’argent pour vivre… Pour cette raison qu’ils ont un corps, les auteurs qui revendiquent un certain effacement se trouvent alors paradoxalement dans la recherche permanente d’une reconnaissance. À cela s’ajoute le risque que, étant moins un objet qu’une démarche dont l’origine est toujours difficile à cerner, leur œuvre puisse être accaparée sans vergogne. En l’état actuel du droit d’auteur, il semble impossible de cerner l’originalité d’une œuvre si celle-ci ne prend pas la forme d’un objet tangible. Et quand bien même les ressorts d’une démarche à caractère non commercial sont explicités, cela n’évite pas qu’elle soit reprise, détournée, récupérée commercialement. À moins de repérer en quelles circonstances et selon quels procédés cette bascule s’opère.

De l’usage aux communs

Comment montrer que l’usage d’un bien ne suffit pas pour aborder la question de la propriété de ce bien ? Comment faire valoir le fait que c’est l’usage d’un bien qui le constitue comme tel, et non le bien qui prédétermine l’usage qu’on en fera ? La notion de commun peut éclairer cette nuance de taille. Rapidement abordée à la fin de cette journée (ce serait le sujet du prochain atelier de réflexion d’ARTfactories / Autre(s)pARTs…), ce nouveau régime juridique pourrait s’appliquer dans le secteur culturel où certains acteurs, lieux et démarches, œuvrent à l’écart des modèles publics et privés. Un détour par l’Italie a permis de mieux comprendre à quoi cela pourrait ressembler. À Naples, 7 lieux sont ainsi devenus des biens communs après que la ville a renoncé au fait qu’il s’agissait de propriétés publiques. Sous le régime de la gestion partagée, ces lieux illustrent le principe de prédominance de l’usage sur la propriété, les habitants qui l’administrent étant collectivement les auteurs de ces biens qui, de fait, demeurent communs.



POUR EN SAVOIR PLUS

> Chiriaco Sonia, “Qu’est-ce que la passe ?

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    Groupe de réflexion réunissant acteurs culturels, artistes, et chercheurs autour des rapports entre populations, arts et territoires.