Retour du BIS… Vive la crise !

Deux jours au BIS, Salon nantais dédié aux professionnels du spectacle vivant, c’est généralement dur pour les jambes. Cette année, l’ambiance était aussi douloureuse pour le moral.

Lors des échanges publics, un sévère constat de crise partagé par les professionnels. Crise des publics, crise dans les relations avec les tutelles, crise amplifiée par le numérique.
Dans les travées du Salon, les marchands dénoncés à l’étage sont rois. Des innovations techniques sont présentées. Certaines visent désormais « une économie de l’attention » et s’inscrivent à l’inverse d’une politique culturelle plurielle. 
Contre cette crise, de premières alternatives émergent, celle de la ministre annonçant des assises pour la culture dans tous les territoires et celle de « l’appel de Nantes ».

Dans ces débats qui viennent donc, certainement faudra-t-il poser la question du numérique et viser, au-delà des startups de la culture, l’émergence de plateformes coopératives.

photo : @StephanePajot44

En surface un constat partagé : rien ne va plus.

Mutations des politiques culturelles, sous les effets conjugués de la réforme territoriale, de la raréfaction des crédits publics, et de la nécessaire prise en compte de la crise de la citoyenneté et de la montée des extrêmes. Crise morale, intellectuelle et politique sur laquelle tout le monde désormais s’accorde. Cette crise à deux dimensions, celle des publics et celle des élus, amplifiée par les pratiques numériques devenues massives.

Publics, toujours les mêmes.

Sur cette question, le constat le plus sévère est celui de José-Manuel Gonçalvès, directeur du 104 :

La relation aux publics doit être repensée, Hortense Archambault ex directrice du festival d’Avignon le confirme : « Les théâtres publics ne doivent pas se résumer à la programmation… ». La relation des publics et aux territoires doit être explorée plus avant.

Pour autant, la question des publics, récurrente durant ces deux journées, intègre-t-elle un nivellement par le bas des projets ? Non, selon Bernard Latarjet : « Au nom des publics, moins de risques sont pris (…) et c’est en plaçant la création au coeur de l’identité des théâtres que l’on replacera le public au centre de la question”.

Élus et territoires. Je te tiens, tu me tiens.

Les élus criant à l’élitisme des institutions culturelles lors des précédentes élections municipales et régionales n’étaient pas représentés lors de cette biennale. Ceux témoignant, sont donc tous “formidables”. L’engagement semble sincère pour Johanna Rolland, maire de Nantes : « La culture ne peut pas être une variable d’ajustement. » Mais il faudrait quand même, selon les acteurs culturels présents, imaginer en urgence, de nouvelles politiques culturelles novatrices, en prenant en compte les droits culturels (inscrits dans la loi NOTRe, qui en fait une responsabilité partagée entre les collectivités et l’Etat). Jean-Louis Bonin, ex directeur des affaires culturelles de la ville de Nantes est lui, plus précis, en dénonçant l’intervention, de plus en plus récurrente, des élus dans les choix artistiques des lieux culturels.

Numérique entre fascination et répulsion.

Si la dématérialisation des contenus et des pratiques culturelles a été présentée comme destructrice pour le secteur — particulièrement celui des musiques actuelles -, la psychiatre Cécile El Mehdi a insisté sur l’impact de ces pratiques culturelles dites immatérielles sur nos espaces de représentation et sur la responsabilité des acteurs culturels à ce sujet : « Nous avons la responsabilité d’adresser aux enfants, un autre discours que celui de la norme et du productif ». Le philosophe Bernard Stiegler, précisant lui le risque de l’industrialisation et de la numérisation de la société, a une nouvelle fois appelé à un travail ambitieux sur le partage des savoirs et sur un travail d’élaboration d’une culture du commun. C’est-à-dire quelque chose qui vise moins la diffusion des oeuvres que la capacité donnée à chacun d’agir et de co-produire ses espaces de représentation.
Il semble malheureusement, en surface, que cette question n’inquiète guère.

En conclusion de ces échanges, retenons Jean Louis Bonnin :

et José Manuel Gonçalvès proposant de redéfinir le rôles des lieux en : « Ouvrant nos espaces autant que nos imaginaires. »

Crise il y a sans conteste, et les discours, en creux, appellent à une redéfinition des politiques culturelles dans la relation des institutions avec les territoires et auprès des publics.

En sous-sol, le royaume des marchands.

@Bis_nantes

Marchands versus coopératives

Jean Louis Bonnin toujours, s’est inquiété que l’économie prenne le dessus sur la culture même si la culture pouvait être facteur d’attractivité et de développement économique des territoires.

Pendant donc que discouraient les experts à l’étage, l’industrie du numérique ne cesse de croître dans les espaces professionnels à mesure que la taille des stands des institutions se réduit. La culture est un business, sans conteste et les billetteries occupent une place importante.

Une nouveauté cette année, l’émergence, de solutions coopératives. Coopératives d’artistes et de compagnies, coopératives d’équipements… Signe de la crise certainement, possible signe aussi d’une culture des communs qu’appelait plus tôt Bernard Stiegler.

Les désintermédiateurs ou l’ubérisation culturelle

Au BIS ceux qui n’exposent pas, démarchent les stands. Ce sont généralement ceux qui, dans une ou deux éditions, tiendront le haut du pavé. Cette année, nous avons constaté une part très importante de dés-intermédiateurs. Solutions pour permettre aux publics de pré-programmer les artistes et les imposer dans les lieux, solutions de conception de radios communautaires, solutions d’achat groupés, rationalisation et optimisation algorithmique des conditions de programmation et de diffusion… Toutes ont en commun, d’agir par l’empowerment, de fédérer les publics — désormais consommateurs — et de renforcer leur rôle de prescripteurs, relais, programmateurs. Alors que l’institution grelotte à l’étage, on fait chauffer le souffre d’une prochaine ubérisation culturelle dans les travées.

Les signaux faibles d’un changement.

L’appel de Nantes et les annonces de la ministre.

En ouvrant, « des assises de la culture, dans tous les territoires », la ministre a rebondi sur l’appel de Nantes cosigné par l’ensemble des associations d’institutions et de compagnies françaises, se refusant à : « laisser les marchands s’emparer du secteur culturel ».

Nous pourrions sourire à cet énième appel au changement si le constat n’était pas si grave et si les dites institutions ne proposaient pas dans cet appel de « ré-interroger le sens de leurs missions (…) de réfléchir sans corporatisme, sans posture, dans le sens de l’intérêt général». De manière transversale et ouverte, l’appel est fait à « promouvoir des formes nouvelles et collaboratives ». La démarche ne peut donc être qu’encouragée.

Les plateformes coopératives et le véritable débat sur le numérique.

Nous espérons qu’un tel débat aura bien lieu car nous pensons que la culture du commun dont parle Stiegler est d’abord l’espace du débat.
Mais certainement pour qu’un tel échange produise des alternatives concrètes faudra-t-il sérieusement poser la question du numérique. Pour faire sens, cette question ne peut être conçue comme possible outil magique de médiation permettant justement aujourd’hui de ravaler tout projet culturel à l’industrie du flux, du contenu et de l’attention. A l’inverse, cette question ne peut être purement et simplement rejetée. Ce débat n’est pas encore posé.

Penser en terme de plateforme capable de résister aux industries culturelles dominantes. Agir en coopération et donc réinventer les modèles économiques et de gouvernance nous semble la solution première pour — avec les publics — faire des politiques culturelles, un espace de débat ouvert sur le monde. Si la démonstration d’un commun culturel que commence à dessiner Stiegler nous semble la seule alternative nous craignons que la plupart des institutions, pour le moment, ne soient pas prêtes à intégrer la complexité de ces nouveaux modèles et à agir autrement que par le déni ou par la fascination au sujet du numérique. Pourtant, il y a urgence à mettre en jeu concrètement ce débat et ce changement.

L’#EmotionPublic aussi…

Acte manqué de ce qui allait se dire ces deux jours durant, artishoc, la plate-forme coopérative d’acteurs culturels sur internet, a proposé #EmotionPublic. Préparant l’entre deux tours des prochaines présidentielles, cette plate-forme démarre la collecte de témoignages de femmes et d’hommes pour qui un spectacle a changé quelque chose dans leur vie. Aux statistiques, démonstrations et revendications d’acteurs culturels qui accompagneront la présence probable du FN au second tour, #EmotionPublic propose en lien l’expérience pour la nécessaire sauvegarde d’une culture plurielle. A sa façon, #EmotionPublic se propose de «remettre l’humanité et le sensible au Coeur du débat public ».

Cette expérience, et il en existe d’autres, s’inscrit dans le constat de l’Appel de Nantes et estime humblement contribuer « à faire de chaque citoyen une personne libre dans une société démocratique, au sein d’une république ouverte qu’il (leur) appartient sans cesse de réinventer et d’incarner (…) notre relation avec les acteurs de nos territoires, les populations et nos partenaires politiques. Notre société a plus que jamais besoin de sensibilité, de sens critique, d’émotion et de partage ».

Il y a crise, personne n’en doute et pour une fois, il n’est plus possible d’attendre pour voir. Les idées, les initiatives, les solutions sont là, ne reste qu’à les investir.

Bruno Caillet
artishoc.com