Joyna Moon

Place de la femme dans la peinture

Avez-vous rencontré des difficultés en tant que femme? En tant qu’artiste? en tant que femme noire ?

En tant que femme, oui, avant d’atteindre un semblant d’équilibre dans ma vie, il m’a fallu traverser bien des tribulations. Mon parcours a été riche en rebondissements.

En tant que femme afro-descendante, j’ai l’impression que deux fois plus.

J’ai bien des anecdotes de mes périodes de galère. Je ne pourrai pas toutes les raconter mais par exemple du fait que j’étais une femme de couleur, on partait du principe que j’avais forcément une libido accessible, donc on se permettait de tenter des gestes et des mots déplacés à mon égard.

Pour dépasser ma colère face à cela, j’ai fini par comprendre que ces hommes avaient été conditionnés de telles sortes qu’ils n’avaient absolument pas conscience du degré de violence que pouvait recevoir une femme face à de tels comportements. Après avoir imposé des limites, en ouvrant mon cœur au-delà des apparences, j’ai pu percevoir à travers eux des êtres avec une histoire, des blessures non cicatrisées, des combats intérieurs, des combats de vie, comme moi en fait. Alors je m’en suis défendue et éloignée quand ils me manquaient de respect pour m’en protéger mais sans rancœur.

Après une longue période de rébellion et d’égarement face aux constats de toutes ces incohérences, j’ai fini par d’abord reconnaître mes propres incohérences malgré toutes mes hautes théories de sagesse spirituelle, puis j’ai compris la peur de l’humain face à un pouvoir trop grand au point de vouloir l’asservir pour mieux le contrôler et ne pas se laisser surprendre. La nature, la femme, les noirs, les animaux, on domestique et manipule ce qu’on ne peut pas tuer.

J’ai expérimenté le fait qu’une fois qu’on a compris le système de ces schémas négatifs, on peut s’en extraire donc le rompre afin d’en bâtir un autre plus cohérent et utile à l’évolution naturelle de la vie.

Fort bien heureusement, j’ai eu la joie plus tard de rencontrer des êtres, des hommes, des femmes, des animaux aussi (chiens, chats, tortues, poissons principalement… quoi ? ne riez pas je suis on ne peut plus sérieuse !), qui m’ont ouvert à ce qu’on connaît moins, ou ce dont on fait moins la promotion : le partage vertueux, la fraternité, la sororité, l’amitié, l’amour bienveillant et doux, une foi libre, la tolérance, la joie de vivre, l’amour, tout ça.

En tant que peintre, je commence à peine à révéler mon travail au public car il est le fruit de longues années de voyage intérieur dont je sors à peine. Jusqu’ici, je créais tout seule, je n’ai donc pas encore rencontré de difficultés majeures.

J’ai même eu parfois la chance d’avoir trouvé de la bienveillance fraternelle de la part des hommes qui ont su me transmettre quelques conseils avec joie, sans demande de retours autre que j’en fasse un usage vertueux. Je pense notamment au peintre Ernesto Novo qui m’a fait participer à deux « Play Me I’m yours » aux côtés de Fred Ebami. Il s’agit d’un évènement au cours duquel on peint sur un piano; ainsi qu’au rappeur M’tiss et au conteur Haitien Jude Joseph qui m’ont beaucoup soutenus.

Beaucoup de solidarité de la part des femmes artistes que j’ai pu rencontrer également qui n’ont jamais hésité à me faire part de leur témoignage de parcours afin de m’éviter certains pièges dans lesquelles elles ont pu tomber avant moi. Je crois surtout que j’ai eu ce privilège car nous servons le même idéal, celui de vouloir bâtir un nouveau monde aux valeurs cohérentes. Un haut idéal clarifié permet de se hisser bien au-delà de nos tendances négatives et égotiques dans les rapports humains.

Dans la musique en revanche, (car pour rappel je chante aussi), comme il m’a fallu collaborer avec d’autres pour matérialiser mon inspiration, les choses étaient plus floues dans mes débuts, car je ne me connaissais pas comme c’est le cas aujourd’hui. Durant mon évolution j’ai eu plus de difficultés en tant que jeune femme, à pouvoir partager ma musique d’égal à égal, en toute sérénité. J’ai pu y vivre beaucoup de peurs et de débordements émotionnels de part et d’autres.

D’ailleurs, c’est la pratique de la peinture, en complément, qui m’a permis de transcender ces mêmes peurs et émotions afin de persévérer dans mes projets. Ces victoires ont enrichi mon inspiration.

La bienveillance et les conseils de mes proches amis ou anciens collègues non artistes qui ont su croire en moi avant que j’y parvienne pour moi-même. Et en particulier mon père qui m’a transmis l’amour de la musique. Tous, ont été des clés essentielles dans ma croissance artistique.

Aujourd’hui, avec l’âge et plus de maturité, je vis cela avec nettement plus de détachement et de sérénité. Je fais le constat que lorsqu’on s’adresse à l’autre, homme ou femme, d’âme à âme, de cœur à cœur, au-delà des préjugés ou des projections, en sachant maîtriser son corps émotionnel, et en posant des pensées et intentions claires, tout se passe de manière constructive.

En fait, tous les arts que je pratique correspondent à plusieurs parts de moi. Certaines en moi sont plus matures et avancées que d’autres. J’ai su créer des ponts de bienveillance entre chacune d’elles afin qu’elles évoluent dans le même sens et qu’elles s’équilibrent. Afin que je devienne une femme complète et cohérente avec mes valeurs du mieux que possible, sans me mettre de pression pour autant. Oui, j’y travaille encore. Mais ça avance plutôt bien, et surtout j’aime ça, ça m’amuse au fond.

Est ce que cette problématique a déjà été illustrée dans vos œuvres ?

Oui. Mon œuvre entière repose là-dessus, sur ma quête de sens à travers toutes ces difficultés : comment entrer en relation authentique avec le Divin, avec le monde qui nous entoure ? Avec notre âme? Comment pratiquer les valeurs qui nous animent et les partager avec les autres vivants malgré les différences de point de vue, de codes, de cultures, de sexe ou d’espèces ? Comment créer des ponts entre les mondes ? Je l’illustre, l’écris et le chante dans mon livre « Les Chroniques de l’Espérance ».

D’après vous existe t-il un style typiquement féminin ?

Je ne pourrais évoquer le féminin sans le masculin, pour moi les deux sont indispensables.

À mon sens, la femme porte une part de masculinité, et, l’homme, une part de féminité. Chacun de ces deux principes eux-mêmes ont aussi leur aspect positif et négatif. Pour moi, l’homme et la femme ne sont pas la moitié de pomme l’un de l’autre. Chacun représente un être complet, mais qui, pour des raisons pratiques tout au long de l’Histoire a pris une polarité prédominante dans leur corps physique afin de garantir la reproduction de l’espèce humaine.

Nous avons donc vécu des millénaires avec une vision faussée car incomplète du masculin et du féminin.

Bien heureusement aujourd’hui, je fais aussi en parallèle le constat d’une évolution de conscience générale en Occident qui commence enfin à tenir compte de l’aspect sacré du féminin et du masculin. Et c’est surtout cela qui m’intéresse à vrai dire dans ma démarche artistique.

Donc pour répondre à votre question, je crois que le féminin est en chaque humain.

En cela, je dirais que le style typiquement féminin que je reconnais serait un art dans lequel l’artiste accepte d’accueillir en lui des informations à l’état brut, émotions, visions, ou idées provenant de l’extérieur, afin de l’alchimiser pour en extraire l’essence, puis passer le relais au masculin afin qu’il en délivre un message porteur de valeurs élevées, quelque chose de comprehensible et d’utile à l’évolution de ce monde.