Retour sur les événements d’ATUGE Initiative

Le racisme en Tunisie, parlons en !

Alors que la Tunisie est le premier pays du monde arabe à avoir aboli l’esclavage, les mentalités, et la réalité sont loin d’être idylliques, sachant que la population tunisienne compte environ entre 10 et 15% de noirs.

Dans le but de soulever ce tabou et de condamner les prénotions, ATUGE initiative a organisé, le mardi 12 avril 2016, une conférence intitulée « le racisme en Tunisie, parlons-en ! ».

Cette rencontre, animée par Syrine Ben Youssef, a réuni Maha Abdelahamdid, co-fondatrice de la première association pour les droits des noirs en Tunisie, et doctorante en géographie sociale à Paris X, ainsi que Salah Trabelsi, directeur adjoint de GREMMO (Groupe de Recherche et d’Étude sur la Méditerranée et le Moyen-Orient), maître de conférence en histoire médiévale des pays arabes à l’Université Lumière Lyon 2 et ex vice-président du comité scientifique International du Projet la Route de l’Esclavage à l’ UNESCO.

La parole a d’abord été donnée aux intervenants, les invitant à nous conter des anecdotes qu’ils ont pu vivre en tant que militants, noirs tunisiens, et actifs associatifs.

A Djerba, par exemple, il y a un cimetière réservé aux noirs uniquement.

A Médenine, les enfants noirs et les enfants blancs se rendent à l’école dans deux bus différents.

Bien que la Tunisie fut en avance pour l’abolition de l’esclavage, avant même la France, le Brésil et les Etats-Unis, le fait que ce débat n’émerge que récemment illustre que nous sommes en réalité en retard.

Les intervenants nous ont fait un rappel historique en indiquant le fait que si le Bey de Tunis a aboli l’esclavage, c’est grâce au débat autour de la problématique de la cohésion sociale. On sait que la Tunisie avait été le lieu de la cohésion sociale, surtout grâce à l’invention de l’imprimerie qui a favorisé l’essor de nombreux intellectuels tunisiens du moment.

Salah Trabelsi a rappelé qu’au-delà du rôle mené par les anglais à travers le monde entier pour libérer les esclaves, l’abolition de l’esclavage tout comme la modernisation de l’administration, de l’armée et du système scolaire sont venues, dans le cas de la « tunisianité » des choses.

Dans le monde arabe, dit-on, on ne peut concevoir la remise en cause de l’esclavage sous prétexte que l’Islam ne l’interdit pas : en Mauritanie par exemple, l’esclavage existe toujours et au Qatar, ça a existé jusqu’en 1970.

L’histoire nous apprend cependant à nous méfier de ce genre de discours contraire aux libertés et aux fondements de l’Islam.

De plus, quand on parle d’abolition, on a l’impression que c’est venu des intellectuels, et des élites, mais les archives montrent de réelles surprises. En effet, on y trouve des articles qui montrent que l’esclave n’a pas toujours été un être résigné attendant son sort ou attendant que Dieu et son maître se chargent de son sort. Les esclaves tunisiens ont fait des révolutions pour avoir leur libertés.

Salah Trabelsi invite le public à se rendre à Tunis, aux archives où il y a de nombreux documents sur ce sujet — par exemple, à Tozeur, un contrôleur civil annonce l’évasion d’un groupe d’esclaves femmes d’un camion à Tunis.

Il y a eu aussi pas mal de tentatives de rébellion des esclaves durant les routes de trafics depuis la Lybie vers le nord de l’Afrique ; par exemple une femme avait demandé à descendre à Tunis alors que le reste des esclaves voulaient rester chez leurs maîtres ; trois autres esclaves ont pris la fuite et sont allées se réfugier au Consulat d’Angleterre et les archives regorgent d’autres histoires assez surprenantes.

De l’histoire, les conférenciers sont passés au présent : Maha Abdelhamid a parlé d’une politique sans une véritable volonté de faire des lois en faveur des noirs et d’institutions continuant à les marginaliser.

Des questions ont été posées par le public sur le rôle de l’état, celui des médias et celui des écoles dans la lutte contre le racisme.

Salah Trabelsi est alors intervenu en précisant qu’« il ne suffit pas de légiférer pour que les choses changent du jour au lendemain » et a rappelé que l’abolition de l’esclavage en Tunisie s’est faite en trois temps.

1) en 1932 : ça concernait uniquement les esclaves blancs (المماليك) — ce sont les consulats étrangers qui avaient exigé de la Tunisie de libérer les blancs

2) 1942 : la loi ne concernait que les noirs (العبيد), il y eu une fermeture du marché aux esclaves ainsi que le droit à l’affranchissement, mais ce n’était pas une libération totale car une sorte de lien clientéliste et de tutelle du maître envers son esclave restait fortement ancrée.

3) 1946 : l’abolition

L’essentiel du travail reste à faire au niveau des mentalités, souligne Maha Abdelhamid. Au Maroc par exemple, il n’y a pas de loi, « l’esclavage est tombé tout seul » — l’élite de l’armée marocaine était noire.

Alors comment devrait-on faire pour lutter contre le racisme anti-noir en Tunisie ? Quel plan d’actions devrait-on mettre en place et quelles mesures devrait-on prendre ?

Il faut en effet introduire la question du vivre ensemble. La Tunisie est un petit pays avec une richesse culturelle inouïe. « Pour comprendre où l’on va, il faut comprendre d’où l’on vient » et « ça nous concerne tous ».

Il y a tout un travail d’instruction et de révolution des mentalités, et cela ne peut se faire qu’avec une grande révision des programmes scolaires, un bouleversement dans l’éducation des enfants que ce soit à l’école ou à domicile et ceci passe notamment par une grande prise de conscience et un questionnement sur le contenu culturel et artistique tunisien que ce soit dans le cinéma, dans la télévision ou dans la rue.

Enfin, certes le rôle de l’état est important notamment au niveau de la législation mais celui de la société civile l’est encore plus. La lutte contre le racisme en Tunisie ne peut se réduire à un seul acteur/ responsable : institutions, médias, entreprises et associations doivent coopérer pour une lutte structurée et basée essentiellement sur un changement de mentalités.

Chez ATUGE initiative, nous y croyons. Parler du tabou, agiter les idées, ouvrir les débats, chercher les solutions et influencer pour les mettre en place, c’est l’engagement que nous portons.

Rencontre entre les parlementaires et les Tunisiens de France Nord

Dans le but de tenir informé(e)s les Tunisiens de France de toute l’actualité du pays, et en vue de leur offrir un espace pour faire parvenir leurs voix à leurs représentants dans l’Assemblé des Représentants du Peuple, ATUGE Initiative a organisé la 2ème édition de la rencontre entre les parlementaires et les Tunisiens de France Nord le mercredi 11 mai à dans les locaux de Télécom ParisTech.

Trois élus parlementaires ont répondu présents à l’invitation : Houcine Jaziri, Mohamed Ghannem et Marouene Felfel. Les deux fauteuils féminins sont restés vides : Sayida Ounissi a décliné l’invitation en raison de ses obligations dans la commission Finance; quant à Khawla Ben Aicha, elle s’est excusée deux jours avant le débat de ne plus être en mesure d’y assister en raison de sa convocation à une plénière sur la loi bancaire au sein de l’ARP.

Le public, tout comme l’année dernière était au rendez-vous.

Le débat a donc naturellement été lancé sur les questions d’absence et présence des élus à l’ARP et dans les régions.

Houcine Jaziri a parlé d’une assemblée en plein chantier, critiquée pour son modèle de travail. Il a également évoqué la difficulté du député d’une circonscription étrangère à vivre deux vies mais sa responsabilité de le faire « On ne peut pas justifier l’absentéisme, c’est compliqué pour les députés de l’étranger mais nous savions ça avant d’être élus ».

Marouan Felfel qui a pris ses fonctions à l’ARP depuis 3 mois évoque une pression du calendrier parlementaire et des convocations à des sessions de travail et des plénières avec des délais très courts (moins de 24h avant).

Mohamed Ghannem a évoqué la nécessité de garder son poste pour aider les Tunisiens de loin et a souligné un manque d’efficacité au sein de l’ARP en citant à titre d’exemple une commission santé et une commission des affaires sociales qui ne sont jamais réunies. Il a également évoqué le fait qu’il a demandé une réduction de son temps de travail pour pouvoir être plus présent à l’ARP.

La modération a ensuite rappelé les sujets abordés lors de 1ère édition de la rencontre entre les parlementaires et les Tunisiens de France Nord organisée en 2015 : les services consulaires, l’émission de radio pour garder les Tunisiens informés de l’actualité du pays, le centre culturel, le Conseil National des Tunisiens Résidents à l’Etranger, etc.

Concernant le centre culturel, Mohamed Ghannem a confirmé la création d’une association loi 1901 et l’envoi d’un dossier à l’ambassade pour la négociation des locaux (Rue de Rome). Il a également souligné le rôle important que pourrait jouer ce centre dans la concentration des efforts et l’unification des Tunisiens de France autour de la promotion du tourisme tunisien non pas à travers les spots publicitaires mais à travers la culture, le patrimoine et l’histoire.

Concernant le Conseil National des Tunisiens Résidents à l’Etranger, les députés ont évoqué la création d’une nouvelle commission mixte pour avancer sur les travaux du projet de loi en cours . La modération a rappelé la composition proposée de ce conseil et le public a posé la question sur la pertinence de la présence des syndicats dans ce conseil. Les députés étaient partagés sur ce sujet : Marouene Felfel ne voyait pas de pertinence à la présence des syndicats dans le conseil étant donné qu’ils n’ont aucune représentation ni présence dans les circonscriptions étrangères quant à Houcine Jaziri, il a souligné la nécessité de composer avec les syndicats et les patronats tunisiens « on ne peut pas s’en échapper » a-t- il dit.

Des questions ont été ensuite posées sur la stratégie de déficit budgétaire : « est-ce qu’on veut recruter en masse dans la fonction publique ou est ce qu’on veut encourager les entreprises privées à recruter et à se développer ? »

Marouene Felfel a répondu en rappelant le grand taux de chômage et le rôle que joue la fonction publique dans son absorption en partie et a évoqué le manque d’équilibre d’effectif entre les administrations : certaines sont en sureffectif alors que d’autres sont en sous-effectif.

D’autres voies dans le public se sont élevées pour dénoncer une politique d’exclusion des jeunes Tunisiens vivant à l’étranger de la vie politique et économique en Tunisie.

Houcine Jaziri a affirmé que l’une des plus grandes représentations dans le parlement est celle des Tunisiens de l’étranger qui représente 10 % des membres de l’ARP. Il a également évoqué la nécessité de proposer un projet de loi pour contrôler la fuite des compétences.

« ll ne faut pas attendre qu’on vous propose de vous engager, il faut occuper le terrain et aller dans les partis et dans les associations.. » a commenté Marouene Felfel

De nombreuses autres questions ont été posées par le public sur les démarches administratives en ligne, la situation de la TF Banque, la loi bancaire, la justice transitionnelle, les problèmes environnementaux, la corruption à la douane etc.

Des réponses plus au moins précises ont été apportées par les députées :

« Gabes et Sfax ont été tuées par la pollution par l’ancien système mais nous œuvrons pour faire bouger les choses, nous soutenons par exemple le projet de loi de nos amis d’El Hora pour interdire les sacs plastiques » a répondu Houcine Jaziri à la question relative aux problèmes environnementaux.

« Il est de la responsabilité de chaque citoyen de dénoncer la corruption » a souligné Mohamed Ghannem en répondant à la question relative à la corruption

Le débat a été assez riche et a duré deux heures et demi au lieu d’une heure et demi prévu : le public a été exigeant et challengeant dans ses questions avec des fois de la frustration voire de la colère et les députés ont été à l’écoute apportant des réponses des fois assez précises et des fois assez vagues. Quant aux impacts et aux résultats de cette rencontre sur le terrain, les jours à venir nous en diront plus.

ATUGE initiative a joué son rôle de trait d’union entre les élus et les électeurs en encourageant la démocratie participative et sera toujours à l’écoute pour proposer d’autres rencontres sous différents formats dont l’objectif premier est le développement de la Tunisie qui ne peut se faire autrement que d’une manière participative.

Pour visualiser l’intégralité du débat, veuillez cliquer sur le lien suivant (lien)

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