Interactions entre Humains, le modèle des 5 Flux de Duc Ha Duong, contribution

Matière — Argent — Connaissance — Confiance — Émotion

Les 5 Flux

Duc Ha Duong définit 5 flux d’échanges ou d’interactions entre humains :
• 2 flux « marchands » : échanges de biens matériels, flux « Matière », et échanges de monnaie, flux financier, ou flux « Argent ».
• 3 flux « non marchands » : non quantifiables, abondants, donc perturbateurs du modèle économique mondial actuel, basé sur la rareté. Ce sont les flux de « Connaissance », de « Confiance », d’ « Émotion ».
Cette modélisation sert à “fournir un cadre de réflexion qui facilite l’aide à la décision”.

Je me la suis appropriée, très vite, ce qui est le propre d’un outil fondé, et par conséquent utile quelles que soient les décisions, petites ou grandes.

Ma « petite » histoire du jour

Une illustration personnelle, dans laquelle j’ai fini par m’apercevoir que j’étais en train de raisonner avec ce modèle.
Je replace rapidement le contexte.
Mercredi 17 juin 2015 soir, gros coup de blues. Auparavant, visite rituelle des publications d’Amnesty International, lecture des cas, des lettres, signatures, … Puis après midi hebdomadaire dans une association dont je fais partie, La Cimade (accueil et aide aux migrants et réfugiés), à tenter de démêler les démarches administratives de tchétchènes, arméniens, nigérians, béninois, algériens… (et que personne n’ose me dire qu’il est facile d’arriver en France pour “profiter du système” !). Puis écoute de Badinter qui s’exprime sur France Inter, et qui fait d’amers constats, tissant le lien entre le cancer du chômage et l’ « inhumanité » d’être incapables d’accueillir les migrants. Puis 2 documentaires sur France ô, sur l’Érythrée (Prix Albert Londres), et sur les passages en méditerranée Libye/Italie.
Jeudi 18 midi, pause Facebook, revue de presse via les « amis » suivis, arrivée sur le blog de l’AFP, découverte du reportage sur ce qui s’est passé à Tal Abyad, passage frontalier Syrie/Turquie.
Toujours cette cause que j’ai faite mienne, des migrants, des populations qui fuient, les guerres, les famines, la misère, pour ne pas crever sur place. L’Homme est ainsi fait qu’il refusera de mourir sur place, il se lève, il fait son ballot, il s’en va, il se déchire de son pays, de sa famille, de son climat, de ses parfums, de sa nourriture, … de tout ce qui l’attache à ses racines, ce qu’il a imprimé dans son disque dur, mais guidé par l’espoir qu’il y a peut-être une survie possible, ailleurs, une sécurité, une dignité.
Envie de partager sur mon FB, mais comment?
Je dois décider de quelque chose.
Pas envie de passer par le flux “Émotion” en 1ère intention, je m’en méfie un peu, de celui-là, il peut vite déraper vers la manipulation, le sensationnalisme, il ne fait pas suffisamment appel au recul et à la pensée.
J’ai plus envie de prendre avant tout le flux “Connaissance”. Je prends une image Google Maps de l’Espagne à l’Iran (je souhaite illustrer implicitement la « forteresse Europe » qui me fait horreur), je situe le village, petit cours de géo au passage… (biberonnée au « Dessous des Cartes », fan de Jean-Christophe Victor), et je mets juste en encadré “Tal Abyad, Mardi 16 juin 2015 (suite dans le commentaire)”.

Je sais par ailleurs qu’ Edgerank passe plus facilement les photos que les gros articles en lien.

Puis je mets en lien le reportage du blog AFP en commentaire. Là il y a le flux “Émotion” qui arrive “pleine gueule” avec les photos, et “Connaissance/Information” dans le texte.

Au passage, j’ai aussi utilisé le flux “Confiance” en choisissant l’article de l’AFP plutôt que celui de l’Obs ou d’autres médias (nombre d’entre eux avaient repris les images et une partie de la narration), car l’AFP me semble être une référence en matière d’info non biaisée.
Voilà pour ma petite histoire, et bien évidemment je n’étais pas dans les 2 flux marchands.

Quelques commentaires sur les 5 flux

Atteinte par l’ « idiotisme de métier » cher à Diderot, ne vous étonnez pas de mon prisme récurrent de vétérinaire (mon métier « fondateur »). Je vois souvent la vie à travers cette focale, un monde d’animaux, qui interagissent, survivent, communiquent.

Les Suricates du Kalahari, petits animaux grégaires, passionnants à observer, en particulier pour le rôle des sentinelles et des “super sentinelles”, la répartition des “métiers” dans le groupe…

C’est toujours le cas, un prof voit la vie comme un enseignement, un psy comme une analyse, un informaticien comme un logiciel, on est rattrapé malgré nous par ce qu’on a appris comme 1er métier. C’est même un réflexe de survie, quand on est « perdu » dans le chaos, la seule chose qu’on sait encore faire, c’est son « métier », on passe en mode réflexe, une mère sous les bombes sait faire à manger et bercer les enfants pour qu’ils s’endorment.

Matière :

Duc fait référence au troc initial. L’une des interventions très pertinente sur FB rappelait le fait que ce n’est pas le troc qui est l’ancêtre de la monnaie, mais la « mise au pot commun ».
L’observation de la révolution du paléolithique fait bien le distinguo entre ce communautarisme (parfois même formulé « archéo marxisme »), les échanges de monnaie, et le troc.
Je vous passe l’énumération des exemples animaux de la mise en commun de matière (alimentaire surtout) et de services (nursery, élevage, guet, …).

Argent :

Duc pense qu’il serait possible de confondre « Argent » et « Matière », ces 2 flux non marchands.
J’ai un avis différent car tant que l’argent correspond à un bien ou un service, d’accord.
Mais quid alors de la spéculation ? Je ne suis pas très forte en économie, mais j’ai des piliers sur lesquels je m’appuie (en espérant qu’ils ne soient pas faux). Par exemple :
- Si on prend tout l’argent du monde, pour acheter tous les biens ou services achetables au monde, on ne dépense que 10 % de cet argent. Que signifient alors les 90% restants ? Qui ne correspondent plus à rien ?
- Dans son rapport en 2000 la FAO montre que la terre est capable de nourrir 12 milliards de personnes. Nous ne sommes que 7 milliards, et dans le même temps plus de 100 000 personnes meurent de faim par jour et 800 millions souffrent de malnutrition. Revoir le film monument « le cauchemar de Darwin ». Spéculation…

Connaissance

Essentiel, et si dangereux pour les systèmes, les régimes, les organisations qui se maintiennent en place grâce à l’ignorance, à l’inculture, à la désinformation, à la propagande, au refus d’envoyer les enfants, en particulier les filles, à l’école.
Les réseaux sociaux, et par extension les blogs, sites, web médias, sont d’extraordinaires outils de diffusion de connaissance, il y a d’innombrables exemples de ce que peuvent apporter les algorithmes, l’étude des données, la soumission d’idées aux autres, la conversation mondiale, la réalité de plus en plus palpable du concept d’intelligence collective.
Le flux « Connaissance » a d’étroites imbrications avec Confiance et Émotion.
Apprendre grâce à d’autres aboutit à terme à l’attribution de la confiance à ces autres.
Apprendre procure des émotions, joie, euphorie, bien être, satisfaction…

Confiance

L’image du post « partagé » sur Facebook est bonne, quand on n’a pas confiance, on va vérifier, si c’est un fake, une désinformation, savoir d’où est venu le post partagé, de qui, dans quel but. Et avec bien des surprises.
A l’inverse, lorsqu’on a confiance, on partage, sans même parfois prendre le temps de vérifier l’info, tant on est sur qu’elle est fondée et pertinente, mais sans non plus occulter le libre arbitre.
Nous nous sommes tous élus des « leaders d’opinion », des individus que nous allons lire, ou relire s’ils sont morts, ou que nous écoutons s’ils sont nos contemporains, que nous allons chercher dans les moments de doute, dont nous creusons la pensée, les arguments, ce sont des référents.
Cela mène aux Moocs, à ce partage de connaissance grâce au numérique, avec le choix possible d’accéder à ces maîtres à penser, ces Jedi dont nous sommes les Padawan.

Émotion

Bien sûr, c’est le flux qui me passionne le plus, chez les humains comme chez les animaux. C’est d’ailleurs pour cela qu’au lieu du terme sentiments, je préfère émotions.
Sentiment est un mot très humain, incluant trop le pathos (« vision dramatique et souffrante des choses ») qui n’existe pas chez les animaux (ce serait de l’anthropomorphisme, une imbécilité totale).
Ce qui est très particulier, dans les émotions, c’est que leur ressenti n’a aucun besoin de vocabulaire, de verbalisation. La finesse des émotions d’une personne qui possède 500 mots de vocabulaire sera aussi riche que celle d’un individu au champ lexical bien plus élevé. Contrairement à l’élaboration d’une pensée, qui elle a besoin de mots, l’émotion n’en a pas besoin. C’est la verbalisation qui sera différente, mais pas le ressenti.
C’est ainsi que les vétérinaires observent, comme les pédiatres observent les nourrissons, comme Dolto a révolutionné l’approche psychanalytique des enfants. C’est l’immense et fascinant monde non verbal des émotions, de leur richesse, de leur complexité, et des langages universels. Je pourrais décrire et développer à l’infini la peur, la douleur, l’anxiété, la fureur, la soumission, l’attention, la surprise, la curiosité, la joie, l’affection, le bien-être, … (Darwin 1890, « l’Expression des émotions chez l’Homme et les animaux »)
Ces émotions/informations, se transmettent d’une multitude de façons, des phéromones des abeilles aux oreilles des juments dominantes, l’attitude, le faciès, la distance entre individus, se mettre de face ou de profil, la partie du corps où le regard se pose, les sons et vocalises…
Ce qui devient alors fascinant à observer aujourd’hui, dans notre monde numérique, c’est la dématérialisation des émotions, leur partage qui passe au-delà du « moi physique », et arrive dans le « moi numérique ».

Les langages universels sont connus depuis l’existence des 1ers hommes, musique, danse, sculpture, peinture, … Aujourd’hui on assiste à l’émergence d’un nouveau langage universel, le langage Emoji, qui offre à la fois une capacité de synthèse étonnante, accompagnée d’une réelle finesse. Et pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple, ce sont toujours les mêmes smileys qui traduisent les émotions, partout dans le monde : sourire, rire, rire aux larmes, colère, clin d’œil, triste, aimant…Voyez les snapchats de nos pré ados ou ados, ils alignent les émoji non stop, et toutes les formes de cœur possibles et imaginables.

Ce flux émotionnel est aussi le plus manipulable, par des algorithmes qui auraient vocation à nous rendre stupides, à nous focaliser sur des problématiques de « vaches à hublots » (la dernière connerie en date), pour nous rendre aveugles…

Car c’est par l’émotion que nous redevenons animaux, que nous perdons aussi notre particularité d’Homo sapiens sapiens.

Nous sommes capables de libre arbitre, d’un esprit métaphysique, d’une créativité inouïe, et de « mutations » (génétiques ? innées ou acquises ? hasard ou nécessité ?) qui font apparaître des Mozart (s) , assassinés ou pas, mais intrinsèquement capables de changer le monde. Seuls parfois, mais le plus souvent ensembles.

Hâte donc de voir apparaître ça et là quelques “mutants”, qui vont annoncer un nouveau genre, ou une nouvelle espèce, différente d’Homo sapiens sapiens. Néandertal et Sapiens ont cohabité, des milliers d’années, et contrairement à ce qui a été cru longtemps, ce ne sont pas 2 espèces différentes, ils se sont croisés entre eux, puis seul Sapiens est resté, à quand le prochain? Lui laisserons nous le temps de vivre?

Ayant travaillé en entreprise pendant quelques années(état de grâce, boulot boulot, puis job out fracassant, mais quelques apprentissages inoubliables) j’avais appris à fonctionner avec des modèles très utiles du type “Rationnel/Émotionnel/Politique”, des outils de PNL, les 3 freins à la communication “Justification/Critique/Confirmation”, …
Sans s’y opposer, bien au contraire, le modèle des 5 flux me semble plus fin dans son élaboration, plus vaste dans la prise en compte de l’ensemble des interactions, et plus large dans son champ d’application.

Merci à Duc Ha Duong, et à mes « inspirateurs », les Barbares Bienveillants