Qu’est-ce qui est vrai ?

Cet article est un essai réalisé à partir du travail de Graham Priest. Toutes les critiques et compléments sont les bienvenus.

Les exemples concrets que je donne ont une importance très secondaire, ils ne servent qu’à illustrer le propos général. Merci de ne pas vous arrêter dessus et n’hésitez pas à me proposer des exemples plus justes et plus consensuels ;).

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Pourquoi avons nous tant de mal à être d’accord les uns avec les autres ? Nous vivons dans le même monde et avons accès aujourd’hui aux mêmes informations via internet et les médias.

Pourtant, il est difficile de trouver deux personnes avec les mêmes opinions sur tous les sujets et plus difficile encore de mettre d’accord deux personnes en désaccord.

Il y a une explication simple et insuffisante et une explication complexe à cela.

La vérité, Jules Joseph Lefebvre

I. L’explication simple, commune et insuffisante

Selon l’explication simple, nos désaccords ont pour source notre irrationalité et nos émotions guidées par des intérêts divergents.

On choisit (inconsciemment) de ne retenir que les éléments de la réalité qui vont dans notre sens.

On considère vrai non pas le propos le plus en adéquation avec le réel mais celui le plus en adéquation avec nos intérêts et nos émotions.

Nos émotions nous poussent à ignorer (ou douter) des éléments de la réalité qui vont à notre encontre et à voir en priorité (et peu douter) des éléments de la réalité qui nous servent.

Ce serait la raison pour laquelle les gens riches ont plus souvent des idées de droite et les pauvres plus souvent des idées de gauche (je ne fais ici aucun jugement de valeur).

Selon cette théorie, une personne parfaitement sincère devrait pouvoir affirmer « Je pense que la gauche dit la vérité, car je suis pauvre et que je préfère ignorer tous les éléments de la réalité en faveur de la droite» ou « Je suis de droite, car je suis riche et que ça m’arrange bien de croire que la droite a raison alors j’ignore tous les éléments de la réalité en faveur de la gauche » .

(Je remercie le lecteur de ne pas s’arrêter sur la réflexion politique grossière que je fais ici, ce n’est pas du tout le sujet du texte)

Cette explication implique que les erreurs logiques et les arguments fallacieux sont très courants et que les désaccords viennent avant tout de l’inintelligence ou de la mauvaise foi des uns ou des autres.

Mais si tous les désaccords étaient purement dirigés par des intérêts personnels les désaccords entre deux personnes du même milieu, du même âge, du même sexe et de la même religion devraient être rares voire inexistants. Or, ce n’est pas le cas.

Des tas de gens riches sont de gauche et inversement.

Deux personnes qui ont une expérience de vie et des intérêts très similaires peuvent avoir des opinions opposées sur plusieurs sujets.

Si l’explication des émotions aveuglant la raison humaine était suffisante pour expliquer tous les désaccords et les erreurs, les débats seraient faciles à mener et les gens les plus intelligents (ou les moins engagés émotionnellement) devraient assez facilement arriver à des positions communes sur la plupart des sujets.

Or, ce n’est pas du tout le cas.

D’où viennent ces désaccords qui, au lieu de se réduire avec le temps, semblent persister, voire s’accroître ?

Et si ces 2 candidats faisaient peu d’erreurs logiques majeures mais adhéraient simplement à des systèmes logiques différents ?

L’explication complexe : le pluralisme logique

Selon cette seconde explication, nous sommes rarement d’accord, non pas parce que nous avons une perception différente de la réalité mais parce que nous n’avons pas la même définition du vrai. Et nous n’avons pas la même définition du vrai car nous adhérons à des systèmes logiques différents, soit de manière temporaire (au gré de nos émotions et par intérêt) soit de manière permanente (par dogmatisme ou par habitudes).

Plus précisément, nous accordons tous un degré de priorité différent à chaque critère de détermination du vrai.

Selon cette explication nous commettons relativement peu d’erreurs logiques et utilisons peu d’arguments fallacieux pour défendre nos thèses, que nous défendons généralement en toute bonne foi. La source de nos désaccord serait ailleurs.

La question que je vais me poser dans un premier temps est la suivante : quels critères de vérité différents peut-on utiliser ? Puis, quel système logique doit-on choisir pour déterminer ce qui est vrai ?

Les critères de vérité classiques, selon la logique paracohérente de Graham Priest, sont les suivants :

a) L’adéquation empirique.

C’est le seul critère universellement admis dans tous les systèmes logiques.

Selon ce critère, la vérité d’un propos dépend de sa correspondance avec la réalité telle qu’on peut l’observer. C’était la seule définition de la vérité en occident au moyen-âge.

Si on peut vérifier ce que je dis avec les sens ou avec des instruments de mesure, alors ce que je dis est vrai. Sinon c’est faux.

L’adéquation empirique (ou correspondance avec le réel) ne suffit néanmoins pas à distinguer le vrai du faux pour les théories invérifiables empiriquement. Ce type de théories invérifiables empiriquement est aujourd’hui courant et nous en avons besoin pour comprendre le monde.

Personne n’a jamais observé et on n’observera jamais un primate ancêtre de l’homo sapiens donner naissance à un humain.

Pourtant, croire en l’évolution est la position la plus rationnelle car on a observé l’évolution chez d’autres espèces et cette théorie a un très haut pouvoir explicatif (critère de vérité c).

On ne peut pas non plus évaluer la température réelle à la surface du soleil avec un thermomètre ou en y trempant son petit doigt. On croit pourtant tous qu’elle est très élevée.

En outre, certaines théories doivent en partie faire abstraction du réel car quand on évalue la probabilité d’une prédiction, l’étude des faits passés est largement insuffisante : il existe même une école d’économie qui ne s’intéresse pas aux faits ou à l’observation empirique (l’école d’économie autrichienne).

Ainsi, dans de nombreux autres domaines, l’adéquation empirique ou la correspondance entre le propos et la réalité observable, bien qu’étant le premier critère universelle de vérité, est un critère insuffisant et parfois peu pratique.

b) La non-contradiction

C’est le deuxième critère de vérité auquel on attribue généralement le plus de poids derrière l’adéquation empirique.

C’est l’absence de contradiction interne dans une thèse. Aristote est le père du principe de non contradiction. Pour lui, et pour de nombreuses personnes encore, c’est un critère éliminatoire.

Aristote contemplant le buste d’Homère, Rembrandt

Attention : il y a 3 types de contradictions. Les 2 premières sont “externes” et la troisième, qui est “interne”, est la seule qui nous intéresse ici.

1) Il est courant qu’un même auteur se voie reprocher de se contredire d’un jour à l’autre. Ce n’est généralement pas un argument recevable mais une attaque ad hominem.

2) Une autre interprétation erronée du principe de non-contradiction est celle qu’en font les « conspirationnistes ».

Pour un grand nombre de personnes, il suffit de trouver un document ou un témoignage contradictoire pour ébranler une théorie bien établie, dite « officielle » appuyée par des milliers de documents et témoignages.

C’est une erreur logique, qui n’a rien à voir avec le principe de non-contradiction.

Nous reviendrons amplement sur le conspirationnisme ainsi que la supériorité de la méthode comparative sur la méthode hypercritique dans la dernière partie de ce texte.

En dehors des mathématiques et de la philosophie abstraite, dans le monde réel (en histoire, en biologie et même en physique), la découverte de quelques éléments contradictoires ne suffit pas à éliminer ou même à faire douter d’une théorie et à la classer comme fausse ou incertaine.

3) Les contradictions réelles :

Les contradictions réelles ne sont généralement pas tolérées dans la majorité des systèmes logiques. Par exemple, je ne peux pas dire que :

“(1) La consommation de viande est un facteur qui augmente l’espérance de vie pour la plupart des gens et que (2) la non-consommation de viande est un facteur qui augmente l’espérance de vie pour la plupart des gens.”

Selon ce critère, l’une de ces deux propositions au moins doit être fausse et la proposition (1)+(2), c’est-à-dire la phrase dans son ensemble, est fausse également.

Ainsi, selon Einstein, la physique quantique était appelée à être rejetée avec le temps et considérée comme fausse car elle contient des contradictions qu’elle considère comme vraies.

La physique quantique n’a pourtant pas encore disparu.

Selon Graham Priest, de même que selon les systèmes de logique asiatiques, certaines contradictions peuvent et doivent être tolérées et considérées comme vraies.

Par exemple, selon lui, la phrase « cette phrase est fausse » est vraie, bien que contenant une contradiction interne.

Il défend et développe en détail cette idée dans le livre doubt the truth to be a liar.

Ainsi, le critère de non-contradiction, bien qu’important, ne constitue pas nécessairement un critère éliminatoire de vérité, encore moins un critère unique pour la déterminer.

c) Le pouvoir explicatif

En sciences, pour qu’une théorie soit considérée comme vraie, il faut qu’elle ait un intérêt.

C’est pourquoi on ne retient pas la théorie de Descartes selon laquelle la conscience humaine est produite par de petits êtres à l’intérieur de la glande pinéale du cerveau.

Cette théorie est considérée comme fausse car elle pose plus de questions qu’elle ne résout de problèmes : comment la conscience est-elle produite dans la glande pinéale ? Descarte ne l’explique pas.

A contrario, une théorie, même avec une relativement faible adéquation empirique avec un grand pouvoir explicatif sera admise.

C’est le cas de la théorie de l’évolution appliquée aux humains : il est impossible de retourner dans le passé pour voir nos ancêtres communs avec les autres animaux évoluer mais cette théorie explique quand même pourquoi on a des ongles (et plein d’autres choses plus importantes).

d) La simplicité ou rasoir d’Ockham

Entre deux théories si chacune a un degré de véracité équivalent à l’autre, on considère comme vraie la plus simple des deux.

C’est un principe esthétique et pragmatique.

Il est utilisé en mathématiques en priorité, mais ce critère de vérité est beaucoup plus difficile à considérer comme prioritaire en biologie.

En effet, rien ne garantit que la nature soit un système optimisé qui tende vers la simplicité plutôt que vers la complexité.

Comme tous les autres critères, il s’agit d’un critère de vérité insuffisant et dont l’importance varie d’un système logique à l’autre.

e) La réfutabilité :

Dans de nombreux systèmes logiques, on ne doit jamais croire une théorie irréfutable. L’idée que tous les hommes veulent coucher avec leur mère et tuer leur père et qu’ils le refoulent dans un inconscient inaccessible, n’est pas scientifiquement valide (et ne le sera jamais), car toute tentative de prouver le contraire est (1) impossible et (2) démontrerait l’existence d’un mécanisme de défense de l’inconscient irrité par la révélation au grand jour de désirs refoulés.

Ainsi, paradoxalement, plus on attaque une théorie irréfutable, plus elle devient « vraie » aux yeux de ses défenseurs.

Les théories irréfutables sont rejetées par les logiciens car dans le cas contraire, on pourrait tout affirmer : par exemple, que le monde a été crée par le monstre des spaghettis volantes qui est invisible et muet.

Néanmoins, tout comme rien ne prouve que le monde tende vers la simplicité, rien ne prouve qu’il ne peut pas exister des théories irréfutables mais vraies.

C’est d’avantage un principe de « vivre ensemble » (comme on dit à la télévision) que de logique : ne débattons pas et ne parlons pas de choses dont on ne peut de toutes façons pas débattre.

Les croyants d’une religion généralement décident d’accorder peu d’importance à ce critère de la réfutabilité. Les scientifiques lui accordent généralement une très grande importance.

f) Le pouvoir unificateur :

Si la science était une religion, elle serait monothéiste. Les scientifiques ont un fort penchant pour l’unification de toutes les théories à l’intérieur d’une seule et même grande théorie sur la vie, l’univers et le reste.

C’est un critère de vérité moteur pour la recherche scientifique dans tous les domaines, mais ce n’est pas un critère nécessaire.

Ce critère constitue l’une des raisons marquant la difficulté à faire accepter l’existence d’une physique quantique différente de la physique classique pour étudier certains phénomènes à des échelles différentes.

Ce genre de division théorique de la physique est vécu comme un recul par les scientifiques.

“Plus la théorie quantique a de succès, plus elle a l’air sotte.”

Pourtant, rien ne prouve que la réalité puisse être unifiée en une seule grande théorie cohérente.

C’est néanmoins un critère de vérité à prendre en considération dans la plupart des systèmes logiques.

g) La non ad hocité

Un argument est dit « ad hoc » lorsqu’il est ajouté artificiellement à une théorie pour répondre à une objection particulière.

Une théorie est ad hoc quand elle comporte de nombreuses adaptations artificielles aux objections.

Exemple:

— Désolé pour le retard, il y a eu une panne de métro !

— J’ai pris le même que toi, il n’y avait pas de panne quand je suis venu.

— Oui, mais j’ai pris le métro plus tard que toi, car je me suis fait agressé, on m’a volé mon portable. Cela m’a retardé !

— Mais je vois ton portable dépasser de ta poche.

— C’est parce que les voleurs l’ont fait tombé et que je l’ai récupéré !

La théorie du retardataire pourrait être vraie mais le fait qu’elle soit complexe et parfaitement adaptée à chaque objection la rend beaucoup moins crédible.

Ce genre d’accumulation d’arguments (cousus sur mesure pour répondre aux critiques) existe aussi en sciences et l’absence d’éléments ad hoc (ou non ad hocité) est un critère de vérité généralement de faible poids.

a+b+c+d+e+f+g = cohérence

La satisfaction d’un grand nombre de ces critère de vérité établit la cohérence d’une thèse. Plus la thèse est cohérente, plus il est probable qu’elle soit vraie.

Chacun des critères de vérité (a,b,c,d,e,f,g) sera défendu par des arguments. Ceux-ci seront valides ou non. Si l’argument est valide alors le critère est satisfait.

L’école d’Athènes, Raphaël (la diversité des philosophies, vient peut-être de la diversité des système logiques)

Comment savoir si un argument est valide ?

Les débats écrits sur internet se résument souvent à l’accusation mutuelle d’utiliser des arguments fallacieux.

Argument d’autorité abusif, attaque ad hominem, procès d’intention, homme de paille, sophisme de la solution parfaite… La liste des sophismes est infinie.

Mais, fondamentalement, qu’est-ce qui fait qu’un argument est valide ou fallacieux ?

C’est un autre sujet et j’invite le lecteur à googler ces différents sophismes et erreurs logiques, pour comprendre pourquoi certains arguments sont irrecevables dans un débat. Nous nous intéressons aujourd’hui à une question plus globale.

Je vais tout de même tenter, maintenant, de faire une approximation de ce qui détermine la validité d’un argument : un argument est fallacieux quand il ne concerne pas directement un propos mais ce qui entoure le propos.

Les arguments fallacieux n’attaquent jamais le propos en lui même mais l’auteur à l’origine du propos (de manière injustifiée), l’intention derrière le propos, un autre propos similaire au propos en question, une version exagérée ou simplifiée de celui-ci ou tout ce qui concerne non pas le propos en lui-même mais son contexte.

Qu’est-ce que est vrai ? Ce qui est cohérent.

Est vrai, ce qui est globalement cohérent L’ensemble des critères (a,b,c,d,e,f,g) défendus par des arguments valides permet d’évaluer la cohérence générale d’une théorie.

Graham Priest parle de “paracohérence” dans le cas des systèmes logiques tolérant les contradictions (le critère de vérité « b » de non-contradiction, devient faible).

Il est intéressant de noter que ce qui fait la véracité d’une thèse est sa cohérence globale selon l’ensemble des critères de vérité et non l’accumulation d’arguments aussi variés et nombreux que possibles.

Nous reviendrons sur ce point important et j’en profiterai pour faire une critique des débats dans la dernière partie.

Chacun des sept critères de vérité (a,b,c,d,e,f,g) est individuellement insuffisant pour déterminer le vrai et se voit attribuer un poids différent selon le système logique que l’on choisit.

Pluralisme logique : illustration

Pour illustrer le pluralisme logique, voici les classements imaginaires (et à titre purement explicatif) des trois premiers critères de vérité, par ordre d’importance, pour différents individus :

Le physicien

  1. Adéquation empirique
  2. Pouvoir explicatif
  3. Réfutabilité

L’historien

  1. Adéquation empirique
  2. Pouvoir explicatif (l’histoire doit permettre de comprendre le monde)
  3. Simplicité

Le religieux

  1. Pouvoir unificateur (La religion explique le monde dans sa totalité)
  2. Pouvoir explicatif
  3. Simplicité

Le mathématicien

  1. Non-contradiction
  2. Simplicité
  3. Non-ad hocité

Le juge

  1. Adéquation empirique
  2. Non-contradiction
  3. Pouvoir unificateur

Le psychanalyste

  1. Pouvoir explicatif

Ces classements (qui sont assez arbitraires) illustrent le pluralisme logique et la variété des définitions du vrai.

On comprend ainsi mieux que des désaccords puissent demeurer entre les individus, alors même qu’ils ont accès aux mêmes informations, et ne font pas de raisonnements fallacieux.

Pour ma part, j’estime que la plupart des désaccords entre personnes éduquées vient davantage de l’adhésion à des systèmes logiques contradictoires que de l’accès à des informations différentes.

La question se complique encore si l’on considère, qu’en réalité, chaque individu n’a pas un système logique fixe, mais passe d’un système logique à l’autre en fonction du temps, de ses émotions et de ses intérêts.

Comment concilier les systèmes logiques entre eux ? Doit-on choisir un seul système logique et comment?

Le problème est que pour évaluer les systèmes logiques, il faut utiliser un système logique… Mais lequel ?

Graham Priest estime que si l’on croit en l’existence de la vérité (et il y a une obligation morale à croire en son existence et en son unicité pour les gens qui expriment une opinion et débattent : C’est l’argument périnomique d’Aristote), il y a forcément un système logique vrai et des systèmes logiques faux.

Pourquoi il faut croire qu’il y une vérité (donc un bon système logique) ou se taire.

À défaut de trouver comment déterminer le bon système logique universel, on peut, temporairement, évaluer chaque théorie nouvelle à la lumière de tous les systèmes logiques pertinents.

Si une théorie est considérée comme vraie par le système logique la favorisant le plus mais aussi par le système logique la favorisant le moins, alors on peut la considérer comme universellement vraie.

Inversement, une théorie fausse dans tous les systèmes logiques sera considérée comme universellement fausse.

Mais une théorie peut-elle être considérée comme universellement vraie, parce qu’elle est vraie dans la majorité des systèmes logiques ?

Doit-on mettre tous les systèmes logiques sur le même plan et leur attribuer le même poids pour déterminer la véracité d’une thèse ?

Ce sont des questions complexes, auxquelles je n’ai évidemment pas de réponse.

On peut néanmoins, sans trop prendre de risque, avancer des critiques sur certains systèmes logiques : tous les systèmes logiques qui négligent l’adéquation empirique ou ceux qui considèrent la simplicité comme le critère de vérité le plus important doivent probablement être rejetés.

Seuil de véracité : à partir de quand est-ce vrai ?

La vérité sortant du puit, d’Edouard DEBAT-PONSAN

Une autre différence majeure entre les systèmes logiques est la position, plus ou moins élevée, de leurs seuils de véracité.

À partir de quel moment doit-on cesser de considérer une théorie comme vraisemblable et l’accepter comme vraie ?

Dans un tribunal, où une condamnation est lourde de conséquence, le seuil de véracité doit forcément être très élevé, car l’absence de condamnation est possible et n’entraîne pas de conséquences négatives majeures par rapport à une condamnation abusive (comme celle de Jacky de Clash of Jacky par exemple).

Dans un véritable état de droit, le degré de véracité nécessaire pour envoyer quelqu’un en prison doit être très élevé.

Pour déterminer le danger d’un aliment, c’est différent : le seuil de véracité pour dire qu’un aliment est « mauvais pour la santé » doit être faible car les conséquences négatives d’une erreur quand on décide de retirer un aliment de son assiette sont mineures, voire inexistantes car il existe, pour le remplacer, une infinité d’aliments dont on sait qu’ils ne présentent très probablement aucun danger pour la santé.

En effet, si j’arrête de manger de la viande rouge, du sucre raffiné et des aliments bourrés de pesticides, il y a peut-être une chance que j’augmente mon espérance de vie et très peu de risque que mon espérance de vie diminue.

Un seuil de véracité peu élevé dans ce domaine est donc le choix le plus rationnel.

Ces considérations semblent purement pragmatiques mais les nutritionnistes et les juges ont-ils pour autant des systèmes logiques différents ? Il me semble que oui.

L’une des critiques principales lorsque l’on parle de nutrition et de l’arrêt de la consommation de certains aliments est la suivant : « On ne peut pas vraiment savoir si cette aliment est toxique, il faut faire plus de recherches avant de se prononcer ».

Cette critique (souvent vraie d’un point de vue logique) ne prend pas en compte le fait qu’on a de toutes façons une infinité de choix alimentaires et qu’on risque généralement peu en éliminant un aliment précis de son régime.

Ainsi, on peut rationnellement déplacer le curseur de la véracité vers le bas pour décider de la toxicité d’un aliment.

On peut considérer un aliment mauvais avant d’en avoir une certitude absolue, alors qu’on ne peut considérer un accusé coupable que lorsque l’on en est sûr à 100%.

Le positionnement de ce curseur de véracité n’est, en d’autres termes, un choix entre :
- L’ arrogance : un seuil de vérité bas et le risque de souvent se tromper, et d’agir trop vite.
- La prudence : un seuil de vérité haut, et le risque de rarement avoir raison, et d’agir trop lentement.

Choisir un seuil de véracité bas est un manque d’humilité, choisir un seuil de véracité élevé est un manque de courage.

Il faut probablement choisir un juste milieu, mais je pense que chacun doit savoir vers quelle erreur il préfère tendre : l’arrogance ou la lâcheté ?

Exemple d’un système logique avec un pondération des différents critères et un seuil de vérité.

a) Y a-t-il des arguments valides en faveur de l’adéquation empirique (observation directe de la correspondance avec la réalité) de la thèse ?

+5 points

b) Y a-t-il des arguments valides qui montrent que la thèse présente des contradictions internes ?

-4 points

c) Y a-t-il des arguments valides qui montrent que la thèse a un pouvoir explicatif important ?

+3 points

d) Y a-t-il des arguments valides qui montrent que la thèse a un pouvoir unificateur important ?

+2 points

e) Y a-t-il des arguments valides qui montrent que la thèse est irréfutable ?

-4 points

f) Y a-t-il des arguments valides qui montrent que la thèse est plus complexe que nécessaire ?

-3 points

g) Y a-t-il des arguments valides qui montrent que la thèse en grande partie ad hoc ?

-2 points

Seuil de véracité : 6 points.

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La somme totale des points (a+b+c+d+e+f+g) nous donne la valeur de la cohérence de la thèse.

Je considère la thèse comme vraie si elle obtient un score de cohérence supérieur à six points.

Précision : évidement, je ne prétends pas qu’il faut utiliser cette grille de notation pour raisonner, c’est très peu pratique et quasiment inapplicable. Cela permet simplement de résumer de manière simple tous les points évoqués jusqu’à présent.

Comment trouver la vérité ?

Considérations sur la méthode comparative et la méthode hypercritique

Je ne l’ai pas précisé plus tôt, mais il va de soi que l’on considère comme vraie une hypothèse en la comparant à toutes les autres hypothèses contradictoires et non en critiquant une théorie adverse uniquement. C’est pourquoi on estime que la théorie de l’évolution est vraie, malgré certaines lacunes explicatives et quelques observations contradictoires.

La théorie de l’évolution n’est pas vraie parce qu’elle serait parfaite et inattaquable, mais parce que c’est la théorie avec le plus haut degré de cohérence générale parmi toutes les théories jamais proposées pour expliquer la variété du vivant.

Cette méthode d’évaluation de la vérité est la méthode comparative. À l’inverse, la méthode hypercritique, qui n’est pas une méthode logique, permet de prouver toutes les théories imaginables : l’inexistence des chambres à gaz (négationnisme), du moyen-âge (récentisme), du 11 septembre (conspirationisme), etc.

Avec la méthode hypercritique, il suffit de critiquer la thèse « officielle », en remarquant un rétroviseur d’une couleur un peu louche ou un profil psychologique atypique, pour affirmer un complot (que l’on ne définira jamais précisément pour éviter toute comparaison rationnelle entre les thèses) qui sera irréfutable, car « on ne peut pas le prouver, parce qu’ils sont vraiment fort et qu’ils sont partout ».

Néanmoins les théories du complot (et je ne prétends pas du tout qu’il n’y ait jamais de complots) sont populaires car elles reposent sur l’ignorance totale des critères objectifs de vérité (la cohérence générale d’une théorie et non l’accumulation de contre-arguments réfutant une thèse particulière : la thèse « officielle »).

La théorie récentiste (l’idée que le Moyen Âge n’a pas existé, car oui, il y a des gens qui croient cela) ne peut pas être considérée comme vraie uniquement parce que la théorie « officielle » de l’histoire possède des imperfections et des zones d’ombre et que le récentisme a — localement — un pouvoir explicatif supérieur (pour expliquer une certaine stagnation architecturale, par exemple, ou encore l’absence de certains documents et édifices).

Le récentisme est faux, car globalement, c’est une théorie moins cohérente que la thèse officielle, selon laquelle Clovis a bien été baptisé il y a plus de 1500 ans.

Cette considération permet de pointer plus facilement le problème principal des débats : le choix d’une logique négative et locale au lieu d’une logique comparative et globale.

Le baptême de Clovis n’a pas eu lieu il y a 500 ans

Le problème avec les débats

Logique globale, logique locale et complotisme.

Dans un débat classique chacun expose sa thèse et ses arguments puis chaque argument est analysé et contredit.

Ainsi, chaque thèse n’est pas considérée dans son ensemble et n’est pas évaluée sur sa cohérence globale ( adéquation empirique, non-contradiction, simplicité, non adhocité…) mais sur le nombre total d’arguments non-réfutés qu’elle possède.

Faut-il croire qu’une thèse est vraie (1) lorsqu’elle a une cohérence globale supérieure selon tous les critères de véracité ou (2) lorsqu’elle dispose d’un plus grand nombre d’arguments en sa faveur (qui n’ont pas été réfutés) ?

Si l’hypothèse (2) était vraie, alors la véracité d’une thèse dépendrait non pas de la réalité mais d’avantage de la capacité d’imagination de celui qui la défend.

La croyance en l’hypothèse (2) (selon laquelle le plus grand nombre d’arguments valides détermine la véracité d’une thèse) explique pourquoi les théories les plus farfelues voient le jour et ont une popularité toujours croissante, notamment sur Internet, et ce malgré leur ad hocité maximale, leur simplicité inférieure, leur irréfutabilité, leur absence de pouvoir explicatif, leurs contradictions internes et leur faible adéquation empirique.

Les théories abusivement complotistes n’ont, en effet, aucune cohérence globale mais elles ont un nombre d’arguments en leur faveur toujours croissant, grâce à l’imagination collaborative de nombreux internautes.

Pour ne pas donner l’impression d’être un anti-complotiste primaire, je précise que, à titre personnel, je crois en l’existence et la possibilité de “complots” dans la santé et la géo-politique, par exemple.

Je remarque néanmoins que les thèses les plus évidemment fausses peuvent provoquer une adhésion massive de la part de ceux qui ne se sont pas formés aux bases de la logique.

Quelle alternative au débat ? Le débat plurilogique

Si le débat est inutile et favorise une méthode illogique de détermination de la vérité (la méthode hypercritique ou l’accumulation maximale d’arguments non-réfutés) alors comment discuter de la vérité pour mieux la trouver ?

Je propose ici quelques étape de le débat plurilogique

1) Choisir de discuter, non pas pour changer l’opinion de la personne en face, mais pour changer sa propre opinion en découvrant des arguments nouveaux. Cela permet d’éliminer la plupart des arguments fallacieux (attaque ad hominem, procès d’intention, homme de paille, sophisme de la solution parfaite…).

Il est important que ce ne soit pas un simple posture mais une véritable volonté de changer d’avis en discutant avec l’autre.

2) Exposer dès le début de la discussion son système logique; en disant explicitement la priorité que l’on attribue aux différents critères de vérité (adéquation empirique, non-contradiction, pouvoir explicatif, pouvoir unificateur, simplicité, etc.) et exposer le seuil de véracité que l’on choisit (plutôt élevé et prudent ou bas et courageux) dans le domaine dont il est question.

3) S’entendre, dans le cadre du débat, sur un système logique commun pour évaluer selon des critères communs la cohérence d’une thèse.

Si aucun accord n’est trouvé, évaluer chaque thèse selon les deux systèmes logiques et définir comme « vraie » la thèse la plus cohérente dans l’ensemble des 2 systèmes logiques.

4) Invalider tous les arguments qui ne concernent pas la thèse directement mais ce qui est autour d’elle (attaque ad hominem, procès d’intention, argument d’autorité abusif, exagération, simplification abusive)

5) Évaluer le niveau de cohérence (selon tous les critères de vérité du ou des systèmes logiques choisis) à la lumière des arguments valides.

Le nombre d’arguments valides a moins d’importance que le poids de ces arguments valides à l’intérieur des systèmes logiques choisis.

Par exemple, si le critère premier de vérité retenue est la simplicité, l’argument en faveur de la simplicité d’une thèse doit avoir plus de poids que tous les autres. Si le dernier critère de vérité est le pouvoir unificateur avec d’autres thèses admises, alors un milliers d’argument en faveur du pouvoir unificateur sont sans importance.

6) En fonction du nombre d’arguments invalidés mais surtout de leurs poids selon le système logique choisies, évaluer la cohérence globale de chaque thèse.

La thèse avec la note de cohérence la plus haute (ou la somme de cohérence la plus haute si il n’y a pas eu d’accord pour un seul système logique) est la thèse la plus vraie des deux.

Et si elle dépasse le seuil de véracité du ou des systèmes logiques choisis, alors elle doit être considérée comme vraie.

Exemple : si une thèse se voit attribuer une note de cohérence de 4 et 2 dans deux systèmes logiques différents, alors la somme de sa cohérence vaudra 6.

Si une autre thèse a une note de 2 et 3 dans ces 2 mêmes systèmes logiques, sa cohérence globale vaudra 5. La première thèse sera donc plus vraie que la deuxième (car 6 > 5 ).

Si dans les deux systèmes logiques, les seuils de vérité sont respectivement 2 et 1, alors la première thèse doit être considérée comme vraie (car 4>2 et 2>1).

Considérations finales

Le débat plurilogique que je propose peut sembler compliqué à mettre en oeuvre. Il peut sûrement être simplifié et la solution idéale serait plutôt de trouver le système logique le plus probablement vrai (en dehors de toute considération pragmatique) et de ne raisonner qu’à l’intérieur de ce système.

Mais comment pourrait-on évaluer le meilleur système logique sans en choisir un pour ce faire ?

Il semble que nous ne pourrons jamais savoir avec certitude quel est le bon système logique, ni toute la vérité mais seulement une partie : celle qui fait consensus parmi les différentes systèmes logiques.

Cela ne signifie pas que la vérité n’existe pas. Seulement qu’elle est difficile à trouver.

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Pour aller plus loin: cet essai est un résumé et un développement libre d’une partie du livre de Graham Priest : doubt the truth to be a liar.

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Texte relu et corrigé par L’enlivrée http://lenlivree.blogspot.fr/

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