Egalité salariale, ou l’art d’envoyer valser les horaires de travail

Markowicz Aviva
May 10 · 7 min read

Si nous ne sommes pas tous égaux face à l’horloge biologique, nous pourrions beaucoup plus facilement le devenir face à celle du travail. Quand on sait que les femmes actives continuent d’assumer les 2/3 des tâches ménagères en plus de leur métier à plein temps, on a bien envie de s’incliner et de ranger nos Marvel au grenier: pas besoin de cape, la super-héroïne moderne peut te mettre K.O n’importe quel Godzilla entre 19h30 (quand elle nourrit les enfants) et 19h57 (l’heure où elle étend le linge).

N’empêche, porter son costume à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, ça démange sévèrement et elle aurait peut-être envie de dédier son temps à autre chose, super-Simone. Participer à la réunion de 18h sur la nouvelle stratégie commerciale ou boire des pintes avec les collègues, elle ne dirait pas non. Ne dit-on pas que la capacité de se créer un réseau en entreprise est un des critères d’avancement les plus puissants? Dommage, le petit avait poney!

Ainsi, si les choses commencent à évoluer au sein du foyer français, il est tout à fait possible d’accélérer le mouvement avec le soutien de l’entreprise.

En d’autres mots, pour éliminer la discrimination faite aux mères, les normes relatives au temps et au lieu de travail doivent changer et s’appliquer à tous les travailleurs.

1- Le présentiel en entreprise, c’est so 90s.

Oui Français, je pense particulièrement à toi, si friand du présentiel et des petites remarques de bureau « Dis donc Alfred il est seulement 18h, tu prends ton après-midi? ». Pour répondre à ces réactions mi-moralisatrices mi-ironisantes, comme le raconte la plateforme de recrutement Welcome To the Jungle: “Certains salariés déploient des trésors d’ingéniosité et de duperie pour montrer qu’ils sont investis : laisser sa veste sur le dossier de sa chaise pour faire croire à sa présence, programmer des envois de mails à 21h, inventer une réunion pour s’éclipser…”

Ingénieux, le salarié français. Mais il semblerait que les supercheries commencent à lasser cette nouvelle génération qui arrive massivement sur le marché de l’emploi, avec des exigences fortes sur la flexibilité dans les temps et lieux de travail.

Et les géants du web l’ont très vite compris. Selon une étude de KPMG, 70% des salariés issus des 4 grandes entreprises américaines travaillent sur une base de lieu et horaire flexibles. Définir leurs propres horaires de travail, avoir accès à des espaces de détente aménagés, le télétravail, la généralisation des crèches d’entreprise… et n’allons même pas sur le terrain des cours de sport ou des massages gratuits (jalousie).

Et bien ma chère Simone, qui aurait pu imaginer que le bien-être d’un salarié pouvait impacter positivement son travail? Augmentation de la productivité, meilleur taux de satisfaction au travail, réduction de l’absentéisme… les études se multiplient et les chiffres sont éloquents. Sans compter qu’un salarié heureux est un salarié plus fidèle. Quand on connaît le coût du turnover en entreprise — entre 6 à 9 mois de salaire en moyenne (selon étude SHRM) — on se dit que bon nombre de dirigeant(e)s pourraient être tentés d’aller masser eux-mêmes quelques plantes de pied, pour limiter la casse.

2- Le 4/5ème, la fausse bonne idée pour l’égalité salariale?

“Mais ma bonne dame, nous n’avons pas attendu l’arrivée des GAFA pour adopter des contrats flexibles, en France nous avons le 4/5ème! Et oui Simone, nous sommes la Révolution » seriez-vous tenté de me dire.

Il est vrai qu’à l’origine, ces contrats aménagés ont été créés pour fidéliser les femmes à haut potentiel dans l’entreprise, alors que le nombre de démissions était en forte croissance chez la femme autour de la trentaine.

La France à l’instar d’autres voisins européens, a réussi le pari de l’adoption de ce contrat aménagé: dans les grandes entreprises, il est aujourd’hui nettement assimilé que le mercredi est la journée des enfants, et qu’il est préférable d’éviter de positionner des réunions ou des évènements importants ce jour-là. Jusque là nous pouvons considérer qu’il s’agit d’un progrès et d’un premier pas vers la flexibilité du temps de travail — donc pour l’avancement des femmes. Sauf que dans la pratique et sans grande surprise, la journée des enfants reste encore largement celle des mamans, comme nous l’explique une étude menée par WGEA en 2015: sur les 18% de Français qui ont choisi cette option, 80% sont des femmes.

Et c’est là que le bât blesse: réaliser tous les aspects des conséquences de ce choix. Seulement 7% des rôles de management s’accordent avec un contrat à temps partiel, limitant ainsi fortement les possibilités d’avancement. Une autré réalité porte sur les conséquences financières, entre la perte de salaire d’environ 20%, la baisse des indemnités chômage et retraite, sans parler de la nécessité d’une vaste réorganisation de son quotidien. Des femmes interviewées sur le sujet expriment la culpabilité ressentie, notamment si le contrat aménagé intervient juste après un congé maternité, et la difficulté de dire non à la charge de travail associée à un plein temps.

Donc en fait, c’est un peu comme se tirer une balle dans la culotte. Vous me comprenez. Sous couvert de flexibilité de temps de travail, les femmes qui sont les principales concernées, peuvent se retrouver avec une charge mentale beaucoup plus importante, moins de salaire et de possibilité d’avancement.

3- Travailler mieux pour être plus productif… enfin surtout toi, Alfred!

Face à ce constat, des entreprises tentent d’offrir une alternative au 4/5ème, en donnant à leurs salariés plus de flexibilité sur le temps et le lieu de travail, s’adaptant ainsi un peu mieux aux contraintes de la vie personnelle.

Mais là encore, femmes et hommes ne sont pas égaux. Une étude publiée aux Etats-Unis en 2013 a révélé que les employeurs sont plus enclins à approuver les demandes des hommes en matière d’horaires flexibles et à rejeter les femmes, en particulier les salariées à faible revenu ou peu qualifiées, qui ont souvent le plus besoin de contrôler leur emploi du temps.

Mais alors, qu’est-ce qui nous échappe? Mon petit doigt me dit que lorsque les résultats d’observation sur la question homme-femme manquent de pragmatisme, il est intéressant de se tourner vers les normes sociales et professionnelles; Et sans grande surprise, on peut y trouver un début de réponse: Il apparait que les patrons attendent de leurs employés masculins qu’ils utilisent ce temps libre pour se former et faire du développement personnel, et ainsi augmenter leur productivité au travail. Quant aux femmes, ils supposent qu’elles utilisent ce temps pour les tâches ménagères et les enfants, qu’ils jugent comme une distraction de leurs obligations professionnelles.

Bien entendu, la stigmatisation n’est pas réservée aux femmes, et les stéréotypes liés aux genres pénalisent autant les hommes qui souhaitent s’écarter des normes. En 2018, Harvard Business Review publiait des recherches qui démontrent que les hommes aussi sont confrontés à des réactions hostiles quand ils ne respectent pas les stéréotypes masculins: faire preuve de vulnérabilité, d’empathie, de tristesse, de modestie ou se proclamer féministe au travail n’est pas aujourd’hui encore complètement accepté. Et il en va de même lorsqu’il s’agit de demander plus de temps pour s’occuper des enfants et des tâches ménagères.

Ainsi, proposer à ses salariés de vraies options de travail flexibles et équitables nécessite un contrôle renforcé des politiques RH sur l’avancement professionnel et salarial de chacun, pour permettre l’égalité des chances et ne pas au contraire renforcer les inégalités.

4- La solution qu’on adore: la semaine de 4 jours POUR TOUS

Travailler 4 jours pour le prix de 5. Je perçois d’ici une crise aiguë de haussement des sourcils de l’autre côté de vos écrans, attendez je vous explique.

Loin d’être une utopie, cette pratique devient de plus en plus courante dans certains pays: des entreprises en Suède, aux Pays Bas, aux Etats-Unis et même en France ont déjà adopté ce fonctionnement. Aux Pays-Bas, réduire son temps de travail et pouvoir l’organiser librement est une philosophie de vie, et il est tout à fait courant de voir des personnes occupant des postes à grandes responsabilités travailler à temps partiel.

Jean-Emmanuel de Neve, professeur d’économie à l’université d’Oxford, au Royaume-Uni, a réalisé une étude sur le bonheur au travail en se basant sur l’expérience de 5000 personnes travaillant 4 jours par semaine chez British Telecom. Et les résultats sont sans appel: travailler 4 jours par semaine améliore la productivité de l’entreprise. Les salariés concernés sont moins soumis au stress donc plus heureux, ils sont plus productifs et la satisfaction client est impactée positivement. De plus, supprimer une journée de travail oblige à hiérarchiser et à se concentrer sur les tâches les plus importantes.

Pour lire plus sur la semaine de 4 jours, vous pouvez commencer par ici.

N’est-ce pas ça aussi, la récompense de notre révolution technologique? Etre plus performant pour pouvoir s’offrir plus de temps libre? Alors oui Alfred, n’hésite plus à rentrer chez toi à 18h pour profiter de tes enfants et leur préparer leur plat favori. Enfile la cape étendue à 19h57 la veille par Simone, et participe à cette mini-révolution, qui commence par la maîtrise du temps et sa juste répartition.

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