Petites réflexions sur l’identité


C’est sûrement au moment de l’enfance que les questions du type « Qui je suis » ou « Qui est-il » prennent forme et, avec, des idées de ce qu’est l’identité. Cette identité, Larousse la définit comme « caractère permanent et fondamental de quelqu’un, d’un groupe, qui fait son individualité, sa singularité ». Cela suggèrerait donc que c’est au moment de l’enfance qu’un ou des caractères commencent à se définir de sorte à faire d’un individu ce qu’il est et en différence avec d’autres individus. Cependant certains termes de cette définition sont porteurs de questionnements. L’identité est-elle quelque chose de permanent, de constant ou, pourrait-on dire, quelque chose de fixe? Est-elle individuelle ou déterminée par le groupe ? Met-elle en opposition les individus ou bien est-elle signe de similarité et de rassemblement ? Cette définition implique une nature duelle de ce que l’on comprend par « identité », tâchons d’en explorer quelques ressorts à travers des exemples.

Une première dualité est celle que l’on trouve en associant « identité » et « identique ». D’après la définition du dictionnaire, le premier terme permet de désigner ce qui, dans un individu, est différent des autres. C’est donc une différence qui permet d’identifier une personne pour ce qu’elle est car le caractère n’est pas partagé par le reste. Le deuxième terme, un adjectif, s’utilise pour qualifier deux objets de semblable entre eux et qui présentent des caractères communs. Ainsi l’on peut se poser la question : suis-je moi-même car l’ont me reconnaît comme tel, ou bien suis-je moi car je ne suis pas les autres ? Une question tordue/alambiquée pour des enjeux sociaux et culturels, où il semblerait que la notion d’identité se situe au croisement de l’identité que le groupe et la société nous attribue, par différence envers ses autres membres, ainsi que de l’identité que l’on se donne.

La société a donc un rôle déterminant dans l’identité d’un individu, ce que l’on admet volontiers dans la mesure où l’humain est un animal grégaire dont les comportements sont partiellement régis par la communauté. Un problème survient lorsque il y a un conflit d’identités, c’est-à-dire lorsque un groupe reconnait un caractère identifiant à un individu, lequel ne le reconnaît pas comme caractère contribuant à son identité. En effet, en vue de cette nature dissonante de l’identité qui est à la fois personnelle et collective, est-il possible de juger un caractère « fondamental » lorsque celui ne s’y retrouve pas dans les deux conceptions d’une identité ? Former une identité semble, pour ainsi dire, conflictuel. C’est le cas de l’identité que l’on donnait — et donne encore — aux femmes, car avec l’identité donne-t-on un rôle, rôle qui permet en effet de dire que les caractères de cet individu son effectivement identifiés ceux du femme, connus et reconnus soit non-changeant dans le temps.

Dans Un peuple immense et neuf d’Alice Rivaz, notamment écrit par un individu qui ne se reconnaissait pas dans l’assignation de sexe de l’époque, il s’agit de rompre avec les caractères que la société (ici, parlons de majorité dans le mesure où toutes les femmes alors n’étaient pas féministes) reconnaissait aux femmes. On se trouve dans la situation où il y a un désaccord sur ce qu’un groupe est censé faire, sur ce qu’il est censé être. Des attentes naissent de a formation d’une d’identité attribuée à un groupe social formés d’individus semblables. Comment peut-on vivre avec des attentes qui sont en conflit avec ses propres sentiments et aspirations ? Ces attentes ont pour effet la répression d’une potentielle diversité, une réduction de la singularité de chacun. Paradoxalement, la création de groupes par la société tend plutôt à ôter une partie de l’identité propre à l’individu. Il s’ensuit un conformisme et l’exclusion de ceux qui ne le respectent pas.

L’exemple des femmes et du mouvement féministe est majeur dans la mesure où la moitié de l’humanité souffre d’un manque de liberté du à un conformisme. Cet exemple est par ailleurs l’étendard, le premier front, des nombreux autres exemples de la société contemporaine où des minorités souffrant de droits inégaux, discrimination, de stéréotypes, de marginalisation, sont en conflit avec une catégorisation sociale injuste. Recitons la créature de Frankenstein qui ne parvient à s’identifier comme un être humain car ceux-ci le rejettent pour son apparence hors-norme. Cependant, la créature de Frankenstein s’exprime, aspire et souffre comme des êtres humains. Il partage des caractéristiques que le lecteur considèrent comme bien humaines. Refusons-nous d’identifier la créature comme un humain car il ne partage pas certaines propriétés fondamentales ? Ou bien refusons-nous de la voir l’humain en la créature car celle-ci possède des caractéristiques trop différentes des nôtres ? La différence est déterminante dans la formation d’une identité, mais c’est aussi la peur de l’inconnu qui, indéniablement, génère l’exclusion par ceux qui observent cette différence. Rhinocéros, d’Eugène Ionesco, est une pièce de théâtre où les habitants d’une ville sont effrayés par une épidémie, la rhinocérite, qui transforme les gens en rhinocéros . La peur de la maladie est prépondérante au point que les spectateurs ne remarquent que cela et, très vite, la majorité des habitants sont transformés en rhinocéros violents, abrutis et aveugles. L’on peut voir cette condition de rhinocéros métaphoriquement, d’abord car la pièce traite de la montée des gouvernements totalitaires, mais aussi car les bêtes sont le fruit d’un conformisme exercé par un autre groupe. Le choix de l’animal est judicieux : le rhinocéros devient fou, fonce dans les murs et casse le décor de la scène. Il ne sait plus parler et ne reconnaît plus les siens. Cet exemple illustre également les conséquences liées à la catégorisation sociale : celle-ci empêche de voir ce qui unit et rassemble les personnes, toutes humaines, et fracture la société de manière de plus en plus polarisé. Aujourd’hui, à travers le débat sur « l’identité nationale », de tels enjeux sont mis en valeur par l’immigration, les communautés étrangères ainsi que les réfugiés. En effet, il semble plus difficile d’inclure que d’exclure par, sans doute, peur d’une culture qui n’est pas la notre. Cela crée des problèmes de société très importants, société qui se polarise, se tend, s’individualise.

Ne faudrait-il pas laisser une liberté dans l’identité ? On a vu que les questions d’identités amènent la discussion à des sujets d’exclusion, d’inégalité, de société fracturée. Laisser à l’individu, dès son plus jeune âge, le droit d’être différent, lui laisser embrasser ses premières idées de ce qu’est sa propre identité sans pression sociale semble être une stratégie permettant de reconsidérer les problèmes liés à l’identité. La liberté ultime est celle d’être libre de pouvoir devenir ce que l’on veut, sans que cela soit réprimé ou déterminé par autrui. Un bon exemple est le changement de sexe, qui constitue probablement une des épreuves les plus difficiles qu’un être humain ait à traverser, car cela signifie d’abord accepter cette différence fondamentale qui est de ne pas s’identifier à tel sexe, élément culturellement si important dans l’assignation de sexe, puis agir en conséquence afin de pouvoir être en accord, ainsi que la société, avec ses sentiments. Laisser l’opportunité aux personnes de changer de sexe suggère accepter que les différentes conditions humaines ne sont pas au nombre de deux, mais constituent un spectre largement inexploré. L’identité ne semble donc ni fixe ni fondamentale, mais surtout tout à fait plurielle et en constante évolution.