Bastille, République, Sarcelles: la nouvelle géographie de l’antisémitisme

Du conflit israélo-palestinien tel qu’il se déroule sur place, je ne dirai rien. Je parlerai uniquement de la tentative de le rejouer ici, en France, dans le cadre d’une guerre que l’on peut qualifier de psychologique. Pourquoi tenter la psychanalyse de ce conflit, et qu’est-ce que l’on doit comprendre par l’étude de cet aspect particulier du conflit ? Par psychanalyse, je cherche à voir les différents motifs de manifester des uns et des autres, et en particulier, ce qui, dans l’imaginaire collectif, est un facteur déterminant de l’envie de manifester.

Manifester est un droit, et un devoir qui, malheureusement, s’accompagne souvent de bavures, d’affrontements, d’interpellations, caractérisés par la figure du casseur. Boulmich’ des futurs bobos en mai 68, CPE en 2006, (Bastille en 2012 pour l’élection de Hollande, Trocadéro pour le PSG en 2013 ?), Palestine today. On peut manifester pour la Palestine, c’est un droit, et plus encore, un devoir moral si l’on considère que l’intérêt et le but de la Palestine, c’est la paix. Plutôt que des manifestations pour la Palestine, ou de soutien à Israël, il faudrait manifester pour la paix, avec des représentants des deux camps. Ce qui semble assez difficile, étant donné les débordements récents en marge (et pas que) des manifestations pro-Palestine. Actuellement aux Etats-Unis, j’ai eu écho d’une manifestation qui s’est tenue le 24 juillet à Palo Alto, en Californie, où les deux camps étaient présents sans violence (bonne chose) ni bonne entente : sans s’insulter, on s’invective, on se passe la patate chaude et la responsabilité des morts. C’est déjà mieux que chez nous, mais c’est pas top non plus. Passons.

L’intéressant dans les débordements qui ont accompagné la plupart des manifestations récentes pour la Palestine, c’est que ce sont les mêmes acteurs qui crient « mort aux juifs » et « Israël assassin » et qui font des quenelles sous les portraits de juifs aux nez crochus suceurs de sang, ceux-là même qui ont dû manifester lors du « Jour de colère », Dies Irae symptomatique de la déliquescence de la société française, ceux-là qui n’ont pour culture générale et connaissance historique du conflit israélo-palestinien (et d’autres choses) que les paroles de Dieudonné, Soral, Faurisson (même s’ils ne connaissent pas les noms des deux derniers). D’ailleurs, petite parenthèse, ce qui est marrant (enfin je ris jaune), c’est l’incohérence inhérente à ce corpus de pensée : d’une part on rit de la Shoah, de l’autre on nie son existence. Passons encore. Ah oui, j’oubliais : ces mêmes casseurs débiles sont ceux qui ont attaqué les CRS à Sarcelles, qui idolâtrent Merah et Nemmouche (qu’on considère à tort comme des loups solitaires, il y a toute une folie destructrice et un imaginaire incendiaire collectifs derrière leurs actes ; il est intéressant de noter d’ailleurs que Mahmoud Abbas, président de l’autorité palestinienne, avait déclaré à la suite de l’affaire Merah qu’il en avait marre que l’on prenne les enfants palestiniens morts pour prétexte hors de la Palestine pour justifier l’antisémitisme et les crimes sous-jacents).

L’autre jour, je me suis dit : quand est-ce que les gens vont prendre conscience de l’antisémitisme latent qui sévit en France ? Quand des juifs français seront morts ? C’est déjà fait (Toulouse le 19 mars 2012). Antisémitisme : mot grave et lourd, dont les symptômes sont nombreux (mais qu’une grande partie de la population se refuse à regarder en face), mais qui n’est lui-même qu’un symptôme d’un syndrome bien plus grave, j’ai nommé le dangereux clivage dans lequel s’enfonce notre société. On rejette l’autre, on l’insulte, on se bat contre lui. Chaque groupuscule déploie la même rhétorique débile, le problème c’est quand elle s’étend à des couches nombreuses de la population. Ça, je m’en suis rendu compte à la sortie de plusieurs soirées de mon école, quand aux cris de « J’encule Israël » ont succédé les ignominieux « Mort aux Juifs » (encore) et autres allusions au « lobby-juif-sioniste ». Or mon école, HEC, est censée former de futurs leaders responsables et citoyens…

On peut penser ce qu’on veut du conflit au Proche-Orient (à condition d’user de sa raison et de se renseigner objectivement, ce qui demande des efforts), mais pas ce qu’on veut des juifs. Nombreux sont ceux qui croient que l’argument selon lequel antisémitisme ≠ antisionisme vaut pour prétexte à de nombreuses dérives, et qui critiquent le fait que d’autres, juifs comme non-juifs, éructent contre les manifestations anti-Israël au nom de l’antisémitisme qui peut facilement y trouver sa place. Comme je l’ai dit, manifestez pour la Palestine si vous voulez, mais s’il vous plaît, discernez dans vos rangs ceux qui le font par humanité de ceux qui le font par haine et folie antisémites, et chassez ces derniers. Rendez à votre cause sa pureté et sa noblesse. Renseignez-vous dessus et ne vous laissez pas influencer par la merde que l’on peut trouver sur les réseaux sociaux. Manifestez comme des êtres humains doués de raison et de morale, pas comme moutons, pas comme soldats d’une cause que vous ne connaissez pas ou mal. J’aimerais poser comme question à chacun des manifestants : êtes-vous dans la rue pour la Palestine ? Contre Israël (ce qui est différent) ? Contre les juifs (encore différent) ? Voilà un premier type de sondage personnel auquel il faudrait que chaque individu raisonnable et rationnel s’astreigne avant que d’entrer dans ce type de manifestation. Mais bon, qui voudra participer à cet exercice subjectif de psychologie ?

Les risques sont grands : d’une part un choc des individus, risque avéré et qui s’est d’ores et déjà produit, car c’est un point d’achoppement entre personnes qui peuvent avoir beaucoup de choses en commun à part ça (amis, membres d’une même famille, etc.) un peu comme à l’époque de l’affaire Dreyfus avec les pro et les antidreyfusards (selon le géopolitologue Pascal Boniface), le problème étant que chacun veut avoir son mot à dire et défendre son opinion, mais que ni la personne ni son avis ne sont toujours rationnels et défendables; d’autre part, un choc des communautés, ici juive et musulmane, comme j’ai pu le lire dans le magazine marocain TelQuel.

La France, c’est pas comme ailleurs : en Espagne, personne ne manifeste, aux Etats-Unis, on manifeste sans violence, en Israël, on manifeste par nostalgie d’une proximité perdue avec le voisin ou par devoir moral au vu des morts d’en face, des bavures et manquements de sa propre armée. Heureusement, à Paris, on a eu une manifestation non-violente qui s’est tenue le 23 juillet, et qui s’est déroulé dans le calme, faisant taire certaines des critiques, sauf que, car il y a un sauf, il y avait toujours la même rengaine antisémite par-ci, par-là, cette rengaine ayant été canalisée et marginalisée.

Sachez distinguer entre la critique à faire du gouvernement israélien actuel, de son attitude et des changements à mettre en œuvre en Israël et en Palestine, et un antisionisme qui tend dangereusement vers l’antisémitisme ancré dans les mentalités ou qui fait juste le jeu des politiques en place dans différents pays (comme le disait sagement feu Hassan II du Maroc, Israël est l’opium du peuple arabe, et le juif est ainsi renvoyé à son éternel rôle de bouc émissaire), ou encore un antisémitisme qui ne se cache pas et puise ses racines dans des millénaires de haine contre un peuple déicide et qui décide de ne pas abdiquer ses traditions, sans pour autant renier l’hospitalité des nombreux pays qui l’ont accueilli.

Si, je vais reparler du conflit : ce n’est pas parce qu’il y aura un cessez-le-feu que l’antisémitisme français et la connerie vont stopper… A bon entendeur

S’il-nous-plaît, réveillons-nous, sortons de ce cauchemar annoncé, de ce climat de merde !

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