Ta gueule, liberté d’expression?

Quelques précisions sur la liberté d’expression, d’un point de vue philosophique et juridique:
La liberté d’expression est relative à chaque pays, d’un point de vue empirico-juridique. Mais du point de vue de la philosophie et de la morale, voilà ce que les philosophes en pensent:
Pour Spinoza, dans le Traité Théologico-Politique, les opinions extrêmes tomberont d’elles-même, dans le débat public. Ce qu’il oublie de rajouter, c’est que le débat, ses participants, sont une élite intellectuelle, la République des Idées. Pas les abrutis qui traînent à partager les Dieudonniaiseries putrides sur Facebook.
La liberté d’expression est une liberté kantienne: elle est autonome, se fixe ses propres limites. Si un homme ne peut pas le faire par lui-même, que la justice s’en charge.
C’est pourquoi nos pères fondateurs ont ainsi énoncé leur Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, en 1789: « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi » (article 11). Plus tard, la loi du 29 juillet 1881 relative à la liberté de la presse, et la convention européenne des droits de l’Homme abondent en son sens. Lisez-bien, pas d’ambigüité ici, pas besoin de lire entre les lignes: « Toute personne a droit à la liberté d’expression. Ce droit comprend la liberté d’opinion et la liberté de recevoir ou de communiquer des informations ou des idées sans qu’il puisse y avoir ingérence d’autorités publiques et sans considération de frontière. (…) L’exercice de ces libertés comportant des devoirs et des responsabilités peut être soumis à certaines formalités, conditions, restrictions ou sanctions prévues par la loi, qui constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité nationale, à l’intégrité territoriale ou à la sûreté publique, à la défense de l’ordre et à la prévention du crime, à la protection de la santé ou de la morale » (Convention européenne). La loi de 1881 stipule que « l’imprimerie et la librairie sont libres », avec comme exceptions, l’injure, la calomnie, la diffamation. Poursuivons. Ses articles 23 et 24 nous apprennent que “seront punis comme complices d’une action qualifiée de crime ou délit ceux qui, soit par des discours, cris ou menaces proférés dans des lieux ou réunions publics », étant entendu que ces propos sont « l’un des crimes et délits portant atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation » (le vivre-ensemble est un tel intérêt), « la provocation à la discrimination, la haine ou la violence envers des personnes “en raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée” » (les juifs), « l’apologie des crimes contre l’humanité » (la Shoah). J’ai repris ici l’article du Monde « « Charlie », Dieudonné… : quelles limites à la liberté d’expression ? » (14/01/2015) que je vous invite à lire en entier. Il y est aussi fait mention du cas particulier de l’humour, et du cas normal de la politique (donc de l’humour utilisé à des fins politiques).

DifférenceS entre Charlie Hebdo et Dieudonné
Les différences entre Dieudo et Charlie? A part le fait que l’un est mort et l’autre en pleine forme? Ah oui, j’en vois deux-trois qui pointent le bout de leur nez:
Les intentions: rigoler (parfois en blessant, ici surtout les musulmans, dont certains ont été plus choqués — en toute raison — par les caricatures sur les musulmans que par celles du Prophète) chez Charlie Hebdo, rigoler (toujours en blessant et pour blesser, voire tuer, ne faisons pas preuve d’angélisme) chez Dieudonné. La différence étant que Charlie, hebdomadaire de gauche à peu près anti-tout, se moquait sans haïr, alors que Dieudo utilise le second degré pour faire passer un message du 1er degré, un message politique, non pas seulement pseudo-informatif, mais incitatif: la haine. Charlie est un journal de gauche majoritairement anti-raciste, anti-clérical, anti-tout, qui se fout de la gueule des racistes au rire gras et beauf. Dieudonné est antisémite et antisioniste. C’est typiquement le genre de gars dont Charlie Hebdo se foutait.
Qu’ont-ils à y gagner? Charlie Hebdo a fait des caricatures dès avant ses problèmes d’argent. C’est un journal qui n’a pas d’argent plein les poches et n’a jamais cherché à l’être. Dieudonné, au contraire, est assez porté sur l’argent, et il faut dire qu’il gagne bien sa vie.
Les conséquences pratiques: Leurs mots irritent les gens et peuvent se retourner contre eux (procès ou attentats). Ils savent à quoi s’attendre. Ce sont des gens responsables, de ce point de vue-là, des conséquences que leurs prises de parole peuvent avoir sur eux, sur les possibles retours de bâton. Au niveau des conséquences sur la société cette fois, Charlie Hebdo ne donnait pas aux extrémistes, aux racistes (de tous genres), etc. une justification pour passer à l’acte. Il ne mettait pas les gens dans une disposition mentale nouvelle, embobiné que ces gens seraient par la propagande de Dieudonné. Dieudonné crée un climat de merde. L’arme de Dieudonné est théorique, c’est une influence malsaine, un remugle de nos pires heures. Dieudonné peut avoir des conséquences sur la population bien plus grande que ne pouvait en avoir Charlie Hebdo, dont le lectorat est bien moindre que l’audience de Dieudonné. C’est au niveau des intentions et des conséquences que se situe la principale différence.
La loi: la liberté d’expression pour dire des choses qui sont des délits (ici l’antisémitisme ou le négationnisme) n’est pas la liberté d’expression, mais un appel à la haine. Ce n’est plus de l’humour. La loi est faite de jurisprudences, de ré-interprétations. C’est la justice qui tranchera, dans ce qui n’est pas qu’un trade-off entre vivre-ensemble et liberté d’expression, mais entre liberté d’expression et délit, et qui n’est certainement pas un système de « deux poids, deux mesures » entre libertés d’expression des pro-Dieudonné et ceux des ‪#‎jesuischarlie‬ comme on a pu l’entendre ces derniers jours.
Le contexte: Charlie Hebdo est un journal, Dieudonné est un ex-humoriste reconverti dans le politique et qui utilise son « humour » à des fins politiques, car il a enregistré un parti, a participé aux élections européennes dans sa liste anti-sioniste (soit dit en passant, il adore l’amalgame juif/sioniste/israélien), et fait un tabac à la télé iranienne (applaudissons l’usage qu’il fait de la liberté d’expression dans cette grande démocratie).
Dieudonné insulte la mémoire des morts de la Shoah. La mémoire de mes ancêtres (arrière-grand-parents et grands-oncles et tantes). Tout simplement. Peut-être que ça ne le touche pas lui mais nous ça nous fait mal. Retourner le couteau dans la plaie c’est assassiner une deuxième fois. J’aime les blagues sur les juifs. Mais dites par un antisémite, non. On rigole pas avec ça, pas en France du moins. On peut rire des religions par contre, car, contrairement à la République démocratique du Pakistan, il n’y a pas de blasphème en France. On rigole d’un peuple, on rigole d’une mémoire, des morts — même si ça peut heurter et choquer — dans les limites légales, dans le cadre imposé par la loi. On rigole (ou pas) de ce dont on a le droit de se moquer. Il est vrai que cela peut heurter que de se moquer des religions, je ne le fais pas personnellement, mais c’est un droit en France.

Pourquoi Dieudonné?
Un mot, Coulibaly, placé derrière la célèbre phrase Je suis Charlie, déclenche une avalanche de commentaires, d’attaques, de défenses, de maux. On ne devrait pas avoir à utiliser notre liberté d’expression pour débattre de telles choses aussi longtemps, car on se répète, mais des obstinés nous y forcent depuis des années. C’est néanmoins l’occasion pour nous de nous interroger sur le sens de la liberté d’expression, ses modalités, donc finalement, on peut les remercier de leur entêtement (pas pour les raisons auxquels ils pensent bien sûr) ! C’est un cas pratique de droit, de philosophie, de morale et de sens civique auquel nous assistons aujourd’hui, ayant été invités à la table par des gens qui croient dur comme fer à LEUR définition de la liberté d’expression, surtout quand il s’agit de défendre leur idole, ou plutôt le type qui revêt le masque de leurs fantasmes inavoués et indicibles. Soyons clairs: y en a marre des abrutis, tel Dieudonné et ses soutiens (les vrais racistes et les autres qui jouent aux originaux, défenseurs de la liberté d’expression) mais il y en aura toujours. Ca s’appelle l’homme. J’aimerais ne pas avoir à écrire sur un tel type, il ne mérite pas notre attention. Pourtant, une clarification est de mise, car j’en ai plus qu’assez de voir des gens normaux, qui se pensent très intelligents, le protéger au nom de la liberté d’expression, voire faire des quenelles, toujours au nom de la liberté d’expression. Reste un problème: Dieudonné, cause, symptôme ou catalyseur? Dans tous les cas, il est présumé coupable de racisme. Donc finalement, peu importe, son rôle, car il est toujours néfaste. Je pencherai pour catalyseur/transformateur ou créateur personnellement. Je n’ai jamais regardé un sketch de Dieudonné, à ma (dé)charge et pour mon plaisir, et je n’ai besoin que des propos relayés par la presse, mes amis, les citoyens, ces propos n’ayant pas besoin d’être mis en contexte, rien ne les excusant, justifiant ou quoi que ce soit d’autre. J’entends de ces trucs… Pas besoin d’aller plus loin, de se documenter de manière scientifique. Croyez-vous que l’on parle de lui parce que ça nous amuse?

Les risques de l’opinion
Ce sont des gens comme Dieudonné qui divisent la place publique, d’une part en astreignant les juifs (dans le cas de Dieudonné) à être des juifs — que l’on doit haïr donc -, en utilisant de manière abject le racisme anti-noir pour montrer qu’il n’est pas raciste, donc pas antisémite (il ne devrait désormais plus jouir du bénéfice du doute) et d’autre part qui divisent sur leur cas, sur la décision à prendre, de par l’engouement populaire qu’ils soulèvent. Ce n’est pas parce qu’une partie de l’opinion est pour ou contre un mec que la moralité de ce mec, ce qu’il peut faire (ou inciter à faire) en pratique, est bien ou mal. Autrement dit, ce n’est pas parce que Dieudonné est soutenu/dénoncé par des gens qu’il exprime une bonne/mauvaise pensée (avec toutes les limites que l’expression « bonne/mauvaise pensée » contient). L’opinion est du genre du cri. Seulement, nuance hyper-importante, tous les avis (ici, les pour et les contre) ne se valent pas. Il en est certains qui peuvent avoir des conséquences dramatiques. De toute façon, ce n’est pas l’opinion qui sera juge ou jugée, sinon la conformité à l’idée que l’on se fait de la liberté d’expression, et de la liberté en général.

La Colombe, le Crapaud et le Chasseur
La bave du crapaud n’atteint normalement pas la blanche colombe. Si la blanche colombe est salie, ce n’est plus la blanche colombe que l’on connaissait, et pourtant cette salissure n’est pas un révélateur d’une quelconque vérité antérieure, mais une invention, un mythe pervers. La blanche colombe, salie, devient pour le chasseur désorienté une cible dès lors qu’il ne voit pas en elle un symbole de paix, mais un ennemi à abattre à tout prix.
La blanche colombe dont je parle ici est un peuple, quel qu’il soit, essentialisé par son adversaire, pas une idée, un dieu ou D.ieu.

Dieudonné, au nom de la liberté d’expression: “Fermes un peu ta gueule/Vas me faire un steak-frites” (Booba, Killer, in Lunatic)