2018, année chaotique.

Axelle TESSANDIER
Dec 25, 2018 · 7 min read

Quand on a vécu une année intense, parfois difficile, “confrontante”, la tentation de la laisser vite derrière soi est immense. « Pas mécontente qu’elle soit finie », « hâte de commencer une nouvelle année », « 2018 ne me manquera pas »… l’épuisement, les événements personnels ou collectifs peuvent être les mille et une raisons de mettre un voile sur 365 jours, de les poser loin de nous, derrière, ne jamais se retourner, en espérant que le meilleur est à venir.
2018 peut faire partie de ces années-là. Et pourtant, on devine déjà au moment où l’on prend un peu de temps pour soi, pour écouter le cœur, qu’elle a été celle qui vous a fait grandir, encore et toujours. Qui vous a appris, sans relâche. Appris à ne pas trop se mentir parce que cela ne finit jamais bien. Appris à se regarder droit dans les yeux, à repérer vos actions qui ne sont pas forcement portées par des raisons très saines. Appris à écouter de plus en plus la petite voix, celle des tripes, qui sait bien avant vous ce que vous voulez vraiment, ce qui est bon pour vous, ce qui vous nourrit, vous permet de remplacer les œillères par des ailes.

Mais bizarrement, ce n’est jamais très simple. Cela peut même se faire dans la douleur. Changer, se transformer, enlever les masques qu’on a enfilés depuis si longtemps qu’on ne fait plus la différence entre ce que nous devons paraître et ce que nous sommes, c’est une entreprise compliquée, et disons-le courageuse.
Je fais partie de celles et ceux qui sont souvent persuadés que le travail qui devait être fait a été engagé il y a longtemps, que je suis libre, que j’ai arrêté les compromis avec moi-même, qu’au jeu de la leçon de vie qui t’arrive dans la figure pour te montrer ce qu’il reste à guérir ou à explorer, j’ai moins de chance d’être surprise…. Puis 2018 arriva !
Je ne sais pas pour vous, mais elle m’a semblé si exigeante. Ne me laissant aucun répit. Aucune zone d’ombre à ne pas éclairer pour voir ce qui s’y cache, aucune rencontre fortuite, aucune situation dans laquelle je me retrouvée qui n’était là pour me renvoyer à une peur ou schéma ancien, aucune blessure, de l’ego ou de l’intime à ne pas comprendre. Une sorte de carré d’as. Tapis. On met tout sur la table, à toi de jouer. Tu peux te lever et lâcher cette manche, ou t’accrocher à ton siège et te dire « allons-y » .
Il a fallu s’accrocher oui. Ça a secoué dans tous les sens. Au point d’avoir une ou deux fois mis le genou à terre, peut-être même la tête dans les mains. D’avoir l’impression que les progrès n’en étaient pas, que le surplace était éreintant, qu’on avait juste envie de tout abandonner. Plus envie d’y croire, de se battre, de résister à sa zone de confort, de résister à ces besoins que l’on croit vitaux mais qui sont plus de protection. Le vital c’est l’inverse. C’est quand la lutte cesse.

Le vital, c’est quand l’intuition s’aligne avec nos actions, quand cette sensation d’oppression cesse, quand le malaise diffus s’arrête soudainement. Qu’il s’agisse du personnel ou du professionnel, chacune ou chacun d’entre nous qui a connu la bataille entre la raison et le cœur sait déjà, comprend, ressent ce dont je parle. Pour moi, cela a été ce genre d’année. Où du chaos, de la crise, naît l’évidence. L’évidence de ce que l’on doit faire, créer, lâcher, abandonner.
Choisir, c’est renoncer. La peur du changement me semble souvent plus liée à l’angoisse de la perte qu’une vraie défiance vis à vis de ce qui pourrait être. Et pourtant, la magie se cache dans ce chemin-là. Celui que l’on entame dans le noir, qui se construit pas à pas, qui oblige à ne plus voir des rives bien connues. Mais de l’autre côté? Qu’est-ce que je vais trouver?

Probablement sa vérité.
Et ça ne se fait pas sans casse, sans rupture, sans se délester d’une ouate dans laquelle on s’était enveloppé. On ne relance pas les dés uniquement par goût du jeu ou pour s’offrir une petite dose d’adrénaline. On le fait souvent parce que c’est cela ou se perdre, mourir à soi. On le fait parce que la vie nous y contraint, nous met dos au mur, nous oblige à nous écouter, à entendre ce que le corps crie, quand il a mal, se tord, envoie des signaux dans tous les sens, quand nos rêves nous parlent, quand la peur de faire mal à l’autre ne peut plus compenser ce que l’on s’inflige. Ce que l’on se fait subir pour ne pas faire de vague, pour rentrer dans une case, parce que « c’est aussi bien comme ça », parce que s’ouvrir à son authenticité apparaît trop comme la boîte de Pandore, qu’il sera impossible à refermer, parce qu’il y a des chapitres de vie, des livres entiers qu’on n’a décidé de ne pas ouvrir. Pourtant, la seule souffrance est bien celle-ci. Celle d’une vie empêchée. « Tout ce qui ne vient pas à la conscience…Ce qu’on ne veut pas savoir de soi-même…Ce que nous évitons de reconnaître en nous-mêmes, ne le rencontrons plus sous la forme du destin. » Tout le monde doit faire face à son Voldemort…à la cicatrice visible ou invisible. Et si 2018 m’a donné l’impression parfois d’être ce mega troll qui s’agrippe à ta jambe et qui ne te laisse jamais tranquille, je crois qu’au fur et à mesure des mois, je voyais la chance qu’elle représentait.

Ce n’est jamais agréable ces moments où tes décisions t’engagent, où tu devines que le fait de rester ou partir, accepter ou renoncer, écouter ou nier, t’emmène sur une trajectoire plutôt qu’une autre. Ma plus grande peur n’est pas forcément de me confronter à mes pires angoisses, mais qu’elles m’éloignent de la vie qui me ressemble. Les remords, les échecs, les anxiétés, les moments à terre, on s’en relève toujours. J’en suis certaine, la vie me l’a prouvé tant de fois, surtout si l’on a autour de soi les ressources, les ami.e.s qui comprennent tout, qui vibrent en même temps aux mêmes choses de l’existence. Si on a aussi l’art, la création, pour faire de cette bataille personnelle une aventure plus universelle qu’elle n’y paraît.

Mais les regrets, les « et si », les mille autres vies que la mienne, ça, ça ronge de l’intérieur j’en suis certaine. On est transformé par les expériences que l’on ne refuse pas, même si elles sont complexes, douloureuses. Mais on est terrassé par le résignation, d’autant plus quand c’est un secret que l’on garde pour soi. Mais cela aussi c’est un leurre. Quand le « je » se noie, il ne peut plus rien pour le « nous ». On croit protéger l’Autre en enfouissant ce que l’on est, alors que l’on prive de notre singularité et de notre envie de participer.

Être à sa place parmi les autres implique de connaître celle que l’on veut prendre. Pas de collectif équilibré, généreux, sans des individus qui ont respecté leur processus d’individuation. La philosophe Cynthia Fleury écrit même dans son livre « Les Irremplacables » :

“L’homme n’est que l’individuation qu’il tente. À trop rester hors de cette tentative, il perd l’accès à sa propre humanité. (…) Partant, l’autre nom de l’individuation est l’engagement, cet agir de l’implication personnelle.”

L’engagement, c’est la connaissance de soi…

« un individu qui n’a pas travaillé à faire émerger une juste individuation ne se souciera pas de préserver la démocratie. Le souci de soi et le souci de la cité sont intimement liés. »

Alors, ce qui apparaît comme un luxe, un sujet intime, un petit arrangement avec nous-même, prend une toute autre dimension. Ce n’est pas l’égoïsme de se plonger à la recherche de son authenticité, c’est peut-être le premier pas vers l’autre, avec un point de départ solide. L’éducation devra sûrement s’y atteler un jour, cela nous évitera quelques détours et un autre rapport à celui qui n’est pas moi.
Ce n’est donc pas un hasard si cette année qui a donné lieu à des introspections multiples, des interrogations compliquées, des changements personnels est aussi celle où l’engagement, le partage aux autres, le pourquoi, pour quoi?, comment, dans quel but, s’est encore posé, toujours comme une constante. L’impact, le sens, vient de ce que l’on sort de soi, de penser plus grand que soi. Mais il faut partir de là pour penser sa contribution. De nos talents, de notre histoire, hobbies, envie, nature, blessures transformées, obsessions, passions, naissent notre vocation. Alors oui, du chaos naît les étoiles. Parce qu’on ne se retrouve pas mêlé à son passé aujourd’hui pour imaginer le futur, sans jouer à l’alchimiste.

Alors, chère année 2018, merci pour les leçons, les douleurs, les libérations, les révélations, les larmes, les fous rires, la force qu’on retrouve d’un coup, l’épuisement d’avoir été la chercher si loin, l’exploration sans interruption des limites qu’on croit haïr, mais qui ont fini par devenir des repères réconfortants. Tu te conclues si loin de là où je t’avais commencée, ce que je trouve toujours être bon signe. Entre, des rencontres ont eu lieu, des personnes m’ont inspirée, aidée, m’ont donné envie de créer, inventer, m’ont aussi confrontée à ce que je cache, à ce que je dois encore régler. Merci pour l’ombre et la lumière. Merci pour l’inédit, merci pour le courage que tu m’as donné, l’amour reçu, merci de m’avoir rappelé que c’est aussi celui qu’on se porte qui change la donne. Merci de toujours remettre le respect au cœur de tout : celui pour soi, pour les autres, pour cette planète, tout étant probablement lié.
Je te quitte, sans regrets. J’ai pris ce que j’avais à prendre. Et je me tourne vers la suite, plus forte je ne sais pas, mais avec une envie folle d’accueillir ce qui se construira sur ce que toi et moi avons cultivé tout au long de cette année : la vérité.
Je ne doute pas que je ne serai pas la seule à avoir envie d’y croire. Parce qu’il n’y a pas de petits pas, quand on les fait chacun, ensemble, vers la bonne direction, c’est-à-dire celle de notre chemin.

2019, nous voilà.

Axelle TESSANDIER

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Déterminée à imaginer et construire le 21ème siècle. Fondatrice Axl Agency. Auteure. #empathie #résilience #curiosité #confiance

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