Gros culs, gros culs everywhere

Sommes-nous des dinosaures de l’esthétisme ?

Faudrait leur expliquer à pas mal de nanas, elles sont pas pulpeuses. Elles sont juste grosses”. Tels furent les propos exacts — et peu délicats j’en conviens, mais la diplomatie n’étant pas le sujet de ce billet, le caractère brut de décoffrage du langage utilisé ici ne fera l’objet d’aucun commentaire de ma part (merci de votre compréhension) — d’un ami qui, en juillet dernier, venait de se réinscrire sur un site de rencontres suite à une rupture et avait constaté, non sans effroi, qu’en à peine deux ans, le curseur du poids idéal (auto-défini dans ce cas précis) des femmes avait grimpé d’une bonne dizaine de barreaux sur l’échelle de l’obésité.

Avant de saluer/déplorer (rayez la mention inutile) la propension grandissante à s’assumer des personnes en surpoids, je vous propose d’essayer d’en comprendre les origines et d’en imaginer les conséquences à court, moyen et long termes sur notre perception du beau, du moche, du mince et surtout du gros. Car c’est un fait : jamais, en un siècle, nous n’avons adulé de “starlettes” ou autres icônes télévisuelles et cinématographique aussi objectivement fessues que durant la présente décennie. Et j’insiste sur le terme “objectivement” puisque subjectivement, il y en aura toujours une (parfois un mais ce fait est plus rare) pour brandir une Marilyn, une Brigitte, ou encore une Bettie, pin-ups autrement plus “en chair” que nos idoles “maigres, rachitiques, anorexiques, cadavériques, décharnées, camel-toefiées” du vingt-et-unième siècle, pour prouver par A + B au monde entier que tout se perd ma pauvre dame, c’était mieux avant quand les femmes mangeaient à leur faim et faisaient plus envie que pitié.

Objectivement donc, penchons-nous sur les mensurations de nos amies starlettes des années 50 :

Marilyn Monroe : de 92–64–88 à 95–62–95 selon les époques

Brigitte Bardot : 90–60–90 (ou même 91–57–89)

Bettie Page : 91–58–89

Évidemment, j’ignore les propres sources des sources ici présentées mais il faut bien partir d’un postulat (chiffré, c’est mieux) de départ. Premier constat : une taille 36 pour toutes les trois. Et non un 46 comme on le dit souvent de cette pauvre Marilyn qui a dû se retourner dans sa tombe des milliers de fois ces derniers temps. Si maintenant nous comparons ces mensurations avec celles, par exemple, de Christina Hendricks, beauté rousse et pulpeuse souvent comparée à Marilyn, on constate qu’avec son 110–90–110 cette dernière fait, effectivement et en revanche, un 46 et a ainsi une stature autrement plus imposante que les pin-ups d’en-tan qui, aussi bien en termes de proportions que de taille, avaient une allure somme toute plutôt semblable à celle de Lætitia Casta, ou même Kate Moss, en imaginant que la nature l’ait dotée d’obus et non de Smarties en guise de nénés.

Marilyn
Christina

Loin de moi l’idée de jeter la pierre de l’humiliation pondérale au visage de cette pauvre Christina Hendricks — excellente actrice au demeurant — qui n’a rien demandé et qui, surtout, ne m’a absolument rien fait. Néanmoins, cette comparaison illustre parfaitement un phénomène dont j‘ai souvent été témoin (voire victime, mais étant donné qu’à l’instar des propos indélicats de mon ami, ma personne n’est pas l’objet de ce billet, je ne vais pas m’étendre sur le sujet) depuis plusieurs années : le glissement progressif du politiquement correct : “c’est mal de se moquer des gros”, vers une inversion des diktats de la beauté avec une focalisation aussi bien logique que déplorable sur le corps des femmes : “c’est mieux d’être grosse parce qu’une vraie femme ça a des formes, les hommes aiment la viande, seuls les chiens aiment les os”. Les américains lui ont même trouvé un nom, même deux : le skinning bashing/thin shaming.

Il faudrait également leur expliquer que la viande de steak est surtout constituée de muscles et non de gras mais il s’agit là d’un autre débat.

Bon sang, mais c’est bien sûr ! Si ce sont eux qui ont été les premiers à qualifier le phénomène précité en lui trouvant non pas un, mais deux noms, cela veut dire que ce sont ces mêmes américains qui en sont à l’origine (ouch, j’ai cru sentir plusieurs connexions synaptiques imploser dans mon cerveau lors de cette “sidérante” révélation) ! Il n’est par conséquent pas étonnant que ce pays ait fini par accoucher d’une Kim Kardashian qui se targue de pouvoir casser l’Internet en y posant son auguste (et très gros) derrière, ou d’une Nicki Minaj, artiste gigacallipyge aux postures on ne peut plus distinguée ordonnant sans complexe aux filles minces d’aller se faire enc**er.

Des monstres (au sens curiosité tératologique du terme, nul n’étant affublé naturellement de telles proportions fessières) engendrés par une société à présent dénuée de tout repère pondéral, les deux tiers de sa population étant en surpoids. Pire : 38% des adultes (40% des femmes !) et 17% des adolescents souffrent d’obésité aux États-Unis. Or, si vous vivez dans un monde où la plupart des personnes que vous croisez chaque jour sont enrobées à l’excès, le surpoids finit par devenir la norme et la minceur la monstruosité. Le “skinny bashing” en est une conséquence logique et par-là même inquiétante eu égard à l’impact sanitaire que pourra avoir une obésité généralisée et assumée. Un désastre de santé publique dont les media auront été le catalyseur voire l’amplificateur par leur propension à se jeter chaque jour sur la première Instagrameuse/Twitteuse obèse décomplexée venue pour l’ériger en nouvel étendard de la beauté et de la confiance en soi.

Ainsi, a-t-on vu fleurir ces derniers mois de nombreux articles montrant, pêle-mêle, des personnages féminins de jeux vidéo au corps “réaliste” (on peut tout de même se demander comment Lara Croft pourrait bien courir aussi vite si elle était en surpoids…), des princesses Disney au tour de taille “réaliste”(RIP nos rêves de petite fille), des superhéros au corps “réaliste” (notez que cette fois les hommes ne sont pas épargnés : vive le dad bod?). Et les autres exemples sont légions. Le vocabulaire utilisé (toujours le même) montre le glissement du “trop” vers le “normal” ou pour reprendre le terme qu’ils aiment à répéter à l’envi, le “réaliste”. Il est ainsi devenu irréaliste (voire surréaliste ?) de ne pas souffrir de surpoids. Outre l’aspect pessimiste du mot utilisé (N’est-il pas rare d’entendre, chez les plus pessimistes d’entre nous, parler de réalisme pour esquiver la réalisation d’un rêve ou, du moins, l’atteinte d’un objectif ?), c’est la complaisance dans l’obésité et la marginalisation de la minceur qu’elle implique qui est préoccupante.

Les derniers symptômes en date de cette généralisation du “skinny bashing” furent les insultes subies par un mannequin “plus-size” suite à la publication d’une photo la rendant, par une prise de vue en plongée, bien trop mince au goût de ses abonnés Instagram, et le buzz planétaire généré par le “ras-le bol” d’une cliente d’une chaîne de prêt-à-porter suite à l’essai infructueux d’un pantalon dans lequel la malheureuse n’a pas réussi à loger son derrière. Une aubaine pour les media, qui n’ont pas hésité à qualifier ce coup de gueule d’acte courageux de dénonciation du culte de la minceur. Celui-là même qu’on accuse, depuis une vingtaine d’années, d’engendrer une épidémie d’anorexie, maladie qui, en France, toucherait environ 1,50% des personnes de sexe féminin âgées de 15 à 35 ans. De son côté, l’obésité touche 10% des français. Mais à chaque combat son temps médiatique et dire à ses fans Facebook ce qu’ils veulent entendre en surfant sur la tendance du “big is beautiful” est source d’un engagement salvateur à l’heure où les sites d’info peinent à jouir d’une visibilité constante et à fidéliser leur audience dans la cyberjungle des buzz éphémères. Nul n’a ainsi remis en cause le fait même que la marque de prêt-à-porter en question étiquetait effectivement “44” sur ses modèles de pantalon taille 42. Personnellement, pour m’y être rendue plusieurs fois, je peux témoigner du phénomène inverse (et je ne suis pas la seule au vu des nombreux commentaires en ce sens suscités par l’anecdote en question) : tous mes vêtements H&M affichent une taille de moins sur leur étiquette que le reste de ma garde-robe. Il faut dire qu’en vingt ans, nos tailles de vêtement n’ont cessé d’évoluer dans ce sens :

  • Chez Décathlon, le 38 est passé du “Medium” au “Small” au début des années 2000
  • L’année dernière, Petit Bateau a également revu ses barèmes, supprimant le XXL et faisant passer le 34 de XS à XXS.
  • En 20 ans, chez Levi’s, la taille 36 est passée de 27 à 25, taille qui n’existait pas dans les années 90, le 26 de l’époque correspondant alors à la taille 34.

Le courageux combat de l’anglaise un peu replète face aux diktats de la mode n’était peut-être pas autant justifié qu’on ne le pense. Mais qu’importe, puisqu’à ce rythme, nous allons très probablement rattraper les américains dans la grande course à l’obésité et plus aucun d’entre nous ne pourra rentrer dans un 44. Le 40 sera alors devenu le mètre-étalon de la minceur et le 36 signera la difformité.

En revanche, cela aura très probablement pour bénéfice de régler la question des retraites puisque notre espérance de vie se trouvera amputée de dix ans. Pendant ce temps, notre gouvernement légifère contre les mannequins trop maigres. Normal.