Grève des facultés de chirurgie dentaire : la profession en danger ?

Depuis plus d’un mois, la majorité des étudiants des facultés de chirurgie-dentaire de France sont en grève. Ils protestent contre les revalorisations insuffisantes des soins dentaires proposées par l’Assurance Maladie qui affecteraient tant le patient que la profession en elle-même.

By Herry Lawford under CC BY 2.0

Alors que plus de 95% des étudiants en chirurgie dentaire de France se déclarent actuellement mécontents de l’issue des négociations tarifaires entre l’Assurance maladie et les syndicats représentatifs, un vaste mouvement de protestation a lieu depuis la mi-janvier. Les étudiants s’inquiètent de l’avenir de la profession qu’ils jugent mis en danger par les négociations actuelles. Ils dénoncent également les propositions insuffisantes du Ministère de la Santé pour revaloriser les soins dentaires.

Au cœur de la protestation, les étudiants demandent une meilleure prise en charge des soins conservateurs (caries, détartrage..) par l’Assurance Maladie. Une revendication à l’enjeu double : celle-ci permettrait aux patients d’éviter d’avoir à recourir à des soins plus importants comme la pose de prothèse, mal remboursée et très chère, et aux dentistes de baisser le coût d’une prothèse tout en effectuant mieux ces soins qui deviendraient alors rentables. En effet, selon Virginie Debernard, étudiante en 4ème année de dentaire à Clermont-Ferrand et élue nationale CNOUS : “A la fac on apprend des technologies de pointe pour soigner les patients au mieux, avec des produits toujours plus évolués. Le patient est très bien soigné à l’hôpital. Le problème ? Quand on s’installe en cabinet, il est impossible de pouvoir utiliser la même technologie car elle est trop chère. Pourquoi ? Parce que les tarifs des soins dentaires n’ont pas été réévalués depuis 30 ans”.

Des fonds insuffisants débloqués par l’Assurance Maladie

Tous les 5 ans, les syndicats dentaires et les caisses d’assurance maladie se rencontrent afin de définir les tarifs des différents soins dentaires, leur réévaluation et leur prise en charge par la Sécurité Sociale. Or, au niveau des soins conservateurs, les plus courants, il n’y a pas eu de réévaluation tarifaire de la part de l’Assurance Maladie depuis 1980 alors que les technologies ont évolué, entraînant des coûts de fonctionnement supplémentaires pour les dentistes. Pour mieux comprendre, un cabinet dentaire coûterait, avec un matériel de base, de 150 à 200 euros de l’heure pour fonctionner. Ainsi, selon Virginie Debernard “un détartrage est facturé 28,92 euros. Pour le faire bien il faut 30 minutes. Sachant qu’un cabinet coûte de 150 à 200 euros de l’heure, si tu fais que ça tu perds de l’argent”. Les dentistes vont ainsi compenser ces pertes grâce aux soins prothétiques dont le tarif est plus flexible pour le dentiste qui peut y appliquer ce que l’on appelle des “honoraires libres”. Alors que de plus en plus de patients se plaignent de ces tarifs jugés trop élevés, le Ministère de la santé a proposé de plafonner ces soins prothétiques.

Si les dentistes ne s’opposent pas fondamentalement à cette volonté de plafonnement, ils demandent en contrepartie une réévaluation à la hausse des soins conservateurs dans un objectif qualitatif. Problème : l’enveloppe de 806 millions d’euros actuellement débloquée par l’Assurance Maladie leur apparaît trop peu conséquente pour compenser le plafonnement de la prothèse et permettre de soigner le patient selon les données acquises de la science. De plus, alors que l’absence de réévaluation des soins dentaires est pointée du doigt par la profession, le recours au plafonnement des soins prothétiques inquiète : “en tant qu’étudiants on est pas contre le plafonnement (des soins prothétiques) mais on a aucune garantie qu’ils seront réévalués en fonction du coût de la vie ultérieurement” estime Virginie Debernard. De plus, les dentistes craignent que cette mesure ne favorise l’émergence d’une médecine à deux vitesses : “obliger les dentistes à avoir les mêmes pratiques, il y a deux issues : les patients auront normalement plus accès aux soins prothétiques et payeront moins mais en échange, les soins seront de moins bonne qualité puisque le dentiste va devoir réduire ses coûts de fonctionnement”. Ainsi, seuls les dentistes “non-conventionnés” c’est-à-dire qui ne sont pas liés à la Sécurité Sociale et donc aux tarifs définis par celle-ci, vont pouvoir garder leurs tarifs et prodiguer des soins de qualité réservés à une population financièrement apte à y accéder.

Les négociations dans une impasse

Ainsi, les étudiants en dentaires souhaitent que “les soins (conservateurs) soient réévalués à leur juste valeur” mais aussi qu’une prise en charge des soins préventifs soit mise en place afin d’éviter au maximum le recours à des soins curatifs, plus coûteux et contraignants.

Ils manifestent également contre la décision du Ministère de la Santé de désigner un arbitre extérieur à la profession, face à l’échec des négociations, pour rédiger entièrement une convention d’accord en 1 mois. Or, le délai couramment appliqué dans ce cas de figure est de 3 mois. En réaction, les étudiants ont organisé de nombreuses marches et des sit-in dans les Caisses d’Assurance Maladie de leurs départements fin janvier. Une manifestation nationale de la profession est, quant-à-elle, prévue le 3 mars à Paris, à proximité du ministère de la santé. Virginie Debernard résume bien leur combat, alors que dès le 10 janvier, les syndicats dentaires dénonçaient dans un communiqué la “logique purement comptable et macroéconomique” de l’Assurance maladie : “Aujourd’hui on soigne le patient dans une optique de rentabilité et pas de qualité. Car il faut faire tourner le cabinet avec les tarifs en vigueur”. Selon elle “la solution actuelle c’est de faire des propositions correctes : on ne peut pas demander l’impossible à la sécu. Mais 800 millions d’euros, alors qu’on avait estimé le montant à 3 milliards, c’est bien, mais sur 30 ans c’est que dalle”.

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