Question bête : peut-on avoir une croissance infinie dans un monde fini ?

Avouons-le, la punchline est plutôt efficace : “une croissance infinie dans un monde fini”. Cela paraît insensé de croire en une telle contradiction !

Pourtant, quelque chose ne sonne pas bien... Voyons ce qui se cache derrière cette phrase en approfondissant le sujet.

Si tu es pressé, la réponse est OUI : on peut croître infiniment dans un monde fini. Le truc, c’est que ce n’est pas la bonne question à se poser.

Qu’est ce que la croissance ?

On parle ici de croissance économique et non pas de croissance démographique (augmentation de la population). Pas besoin d’écrire un article pour expliquer qu’on ne peut pas nourrir 100 milliards d’êtres humains sur Terre !

On définit d’abord la croissance économique comme l’augmentation des richesses créées. Ces richesses sont aussi appelées “valeur ajoutée” car elles n’existaient pas avant le travail du producteur.

Pour calculer la valeur ajoutée du boulanger, on soustrait la farine et l’électricité du prix de sa baguette (image: INSEE)

On mesure cette valeur ajoutée sur un territoire et pendant une période donnée avec un indicateur bien connu : le PIB (Produit Intérieur Brut). En gros, on ajoute toutes les richesses produites ensemble : les baguettes qui sortent du four, les iPhones fabriqués, et même toutes les coupes de cheveux réalisées par les coiffeurs.

A-t’on besoin de produire plus de richesses ?

Beaucoup disent que non. Pourtant nous jugeons nos chefs d’Etat à la croissance qu’il ont su apporter au pays.

Une chose est sûre, les pays qui produisent le plus de richesses sont ceux qui ont l’IDH (Indice de Développement Humain) le plus élevé. A part quelques exemples extrêmes comme le Qatar (gros PIB, faible IDH), la tendance est assez claire.

Relation entre IDH (vertical) et PIB (horizontal), Chaque point représente un pays. Source: Wikimedia Commons

Malgré tout, une augmentation de PIB ne veut dire en aucun cas que ces nouvelles richesses seront mieux réparties.

Un système basé sur la croissance

Les banques proposent des “crédits” aux entreprises pour qu’elles se développent afin de générer plus de richesses. En échange, elles recevront des intérêts : une partie de ces richesses qui n’ont pas encore été produites. Les investisseurs fonctionnent d’une façon similaire : ils semblent également convaincus que les richesses futures seront bien plus abondantes qu’aujourd’hui.

Cette affirmation n’a pas toujours été vraie dans nos esprits. Prenons l’exemple suivant : 3 entreprises se partagent un marché. Pendant longtemps nous pensions que si l’entreprise A se développait, c’était forcément au détriment de B et de C.

C’est seulement à partir des grandes découvertes que l’être humain a commencé à penser que le gâteau pouvait grandir. Les nouvelles terres et ressources découvertes on instauré la vision d’un avenir optimiste dans lequel il y a toujours plus de richesses : le capitalisme.

Le système est resté le même depuis, avec ses avantages et ses inconvénients. Une croissance permanente est nécessaire pour rémunérer les investisseurs, banques et autres spéculateurs.

Je dis bien croissance permanente. Ni status quo, ni récession. Si le gâteau arrête soudainement de grandir, c’est tout le système qui s’effondre. Ce qui nous amène à notre question initiale : Est-ce le gâteau peut grandir infiniment ?

Un monde fini

La notion de “fin” est subjective. En regardant les étoiles un soir d’été ou le discours d’Elon Musk annonçant son plan de colonisation de Mars, le monde ne paraît pas vraiment avoir de fin. Mais restons dans ce qui nous est accessible aujourd’hui : notre planète Terre.

La Terre a une fin. Certaines de ses ressources aussi : des combustibles comme le pétrole, le gaz ou le charbon, des matières premières minérales comme le cuivre, l’or, et beaucoup de métaux rares qui finissent par “um”.

On les utilise dans de nombreux domaines aujourd’hui : l’énergie, la construction, l’électronique… Ces ressources ont mis des millions d’années pour se créer et nous les consommons beaucoup plus rapidement.

Notre économie repose énormément sur ces ressources limitées. L’extraction et la transformation de ces ressources naturelles limitées représente jusqu’à 85% du PIB de certains pays.

Pourtant leur fin et plus ou moins proche : beaucoup de ces ressources seront épuisées dans notre siècle. Ce gâteau là ne pourra pas grandir éternellement.

L’impact de la croissance sur la consommation de ressources

Est-ce qu’une croissance économique entraine une consommation supérieure de ces ressources naturelles limitées ? Pas forcément.

Prenons un exemple concret : depuis les années 70, le PIB de l’Allemagne a largement augmenté (à gauche) tandis que sa consommation d’énergie a bien diminué (à droite).

Gauche : PIB de l’Allemagne ($ US courants), Droite : Utilisation d’énergie en Allemagne (kg d’équivalent pétrole par habitant). Source: World Bank

Ok ok, vous allez me dire “…Et la délocalisation ?” Effectivement, la délocalisation de la production a réduit la facture énergétique des pays développés comme l’Allemagne pour l’augmenter ailleurs. Si l’on regarde la Chine, on s’aperçoit que PIB et consommation d’énergie sont beaucoup plus liés.

Bref, ce qu’il vaut voir ici, c’est que ces deux indices ne sont pas forcément liés. Non seulement l’Allemagne consomme moins malgré sa croissance, mais le pourcentage de carburants fossiles utilisé est passé de 97% à 80% durant cette période.

Donc théoriquement, oui, on peut avoir une croissance infinie dans ce monde fini.

Cette question est nulle

Le problème n’a jamais été d’avoir une croissance infinie, c’est un raccourci trompeur. La croissance économique est une invention humaine et n’a pas de limites. Par contre, une grande partie de notre économie est basée sur des choses qui ont une fin, et ça, c’est un problème.

Pour continuer à croître, nous devons donc basculer progressivement vers une économie basée sur des ressources durables.

Facile à dire ! Nous avons toujours été motivés par les bénéfices à court terme, quitte à mettre notre futur en péril. Mais tout au long de notre histoire, nous avons su innover pour avancer. Et si cette innovation était la clef ?

Des avancées technologiques pourraient nous sortir de l’impasse : utiliser l’énergie plus efficacement, remplacer les matériaux rares par d’autres plus abondants, etc.

Si nous avons besoin de ces avancées technologiques pour résoudre nos problèmes, nous devons nous en donner les moyens. Les découvertes se font rarement par sérendipité (sauf le Velcro) et nos politiques doivent le prendre en compte. Le rôle des Etats ne doit pas se limiter à réguler la consommation d’énergie ou de ressources limitées comme aujourd’hui. Les Etats doivent stimuler la recherche et l’innovation afin de faire de nouvelles découvertes.

Ce nouvelles découvertes permettront de faire tomber les barrières. Ainsi, nous pourrons enfin mettre tout le monde d’accord : écolos, banquiers et entrepreneurs !