Non, la technologie et les innovateurs ne suffiront pas à sauver la Planète…

Bertil
Bertil
Sep 1, 2018 · 6 min read

L’article de Nicolas Colin dans Forbes revient sur la démission de Nicolas Hulot pour proposer des pistes d’action qui permettraient de sauver la Planète. Le sujet est trop important pour qu’un diagnostic partiel et un solutionnisme technologique occultent un débat sur les causes profondes et les changements à mettre en œuvre.

Je résume la thèse de Nicolas Colin. La démission de Nicolas Hulot, qui s’ajoute à la longue liste des démissions d’autres ministres de l’environnement, prendrait son origine dans la présentation qui est faite du sujet écologique. Environnement et économie sont présentés comme nécessitant des compromis, ce qui bénéficie à l’un nuisant à l’autre : renoncer à la fiabilité quotidienne du nucléaire pour limiter les déchets toxiques ou encore abaisser les rendements agricoles pour préserver la biodiversité. Selon Nicolas Colin, ce sont les termes même du débat qui sont mal posés. Il cite alors Michael E. Porter, professeur en stratégie d’entreprise (sic) qui explique que les « compromis stratégiques » doivent être questionnés, car ils peuvent souvent être dépassés, par la technologie notamment. D’après lui, la bonne question est : comment exploiter la technologie pour échapper aux compromis du passé ? Citant alors d’autres travaux, il prend position pour un rôle renouvelé des gouvernements, qui doivent fixer un cadre d’objectifs stratégiques, dessiner [des axes d’action ?] et trouver les ressources pour les atteindre, afin que les innovateurs, publics et privés, puissent résoudre les problèmes et sauver l’environnement. Il conclut en invitant les leaders européens à miser sur l’entrepreneuriat.

Revenons d’abord sur son point de départ. La cause de l’environnement n’avancerait pas car, telle qu’elle nous est présentée — par Nicolas Hulot comme ses prédécesseurs — elle obligerait à choisir entre l’environnement justement, et l’économie. Cette présentation des choses est partielle. Elle néglige en effet les travaux menés depuis plusieurs années dans le champ de la transition écologique, qui démontrent que les filières vertes sont souvent des filières intensives en emplois et présentant bien d’autres bénéfices (économie circulaire, agroécologie, rénovation thermique des logements, mobilités actives etc…). Dans de nombreux cas, il n’y a pas à choisir entre se couper une jambe ou un bras. « On peut choisir dans l’économie ce qui participe à la solution », disait Nicolas Hulot mardi dernier. En revanche, l’un des 2 constats les plus forts de son propos, c’est la résistance des pouvoirs établis, les lobbys. Il mentionne ce terme à 5 reprises dans son intervention. Ce qu’il pointe, ce n’est pas la difficulté de choisir entre deux maux (la productivité ou la biodiversité) mais, au contraire l’impossibilité d’engager la transition vers un autre modèle agricole « intensifs en emplois et non en pesticides », à cause de ceux qui jouissent du modèle actuel. C’est la dérive des liens entre politique et économie qu’il dénonce.

Ensuite, Nicolas Colin nous explique que les entrepreneurs, en exploitant le potentiel de la technologie, vont atteindre les objectifs stratégiques fixés par l’acteur public. D’abord, il est légitime de se demander pourquoi cela n’a pas déjà été le cas. Prenons l’exemple de la mobilité, un secteur où l’innovation est foisonnante depuis une dizaine d’année. Les objectifs stratégiques sont clairement définis : la commission européenne les a fixé dès 2008, avec les objectifs « 3x20 », qui ont été déclinés ensuite dans la loi à l’échelle française puis, à l’échelle locale, dans les documents stratégiques des collectivités, précisément les plans de déplacements urbains. Le cadre existe et l’innovation a été féconde. Prenons l’arrivée de Vélib à Paris comme point de départ en 2007 et repensons à l’essor de l’ auto-partage, de Blablacar et du covoiturage, d’Uber et des VTC, des vélos et trottinettes en free-floating, des véhicules connectés, jusqu’à l’entrée fracassante des géants du numérique… Le cocktail est parfait : des objectifs stratégiques, des innovateurs, des nouvelles technologies, du numérique partout, des investissements publics et privés surabondants (repensons aux levées de fonds des Uber, Tesla, Lyft, Lime etc). Et pourtant les émissions de CO2 du secteur continuent de progresser. .. Ca coince… Pour au moins trois raisons. Parce que les usages de la technologie différent souvent des attentes, voire parce que les usagers détournent la technologie, pour reprendre l’expression de Michel de Certeau. Blablacar permet certes de remplir les voitures, la réduction des émissions de CO2 parait évidente. Mais l’abaissement des coûts des déplacements amène les usagers à se déplacer plus et à se détourner du train vers la voiture. Le gain environnemental est quasi-nul. Ensuite, les innovateurs se montrent plus intéressés par certains publics plus solvables et par certains territoires plus attractifs que d’autres. Le foisonnement des innovations en mobilité urbaine est le fait des métropoles (et pas toutes) et délaisse les villes petites et moyennes, sans parler du rural. Enfin, il est naïf de croire qu’une fois fixés les objectifs stratégiques par l’acteur public, les entreprises vont exploiter la technologie pour atteindre ces objectifs et sauver la planète. L’exemple le plus frappant est celui de l’automobile. L’acteur public (en l’occurrence la commission européenne) a fixé un cadre très clair d’objectifs et d’incitations économiques pour abaisser les émissions de CO2 des véhicules. Qu’ont fait les innovateurs ? ils ont effectivement « exploité le potentiel de la technologie », mais pour tricher. L’écart entre les émissions en laboratoire et celles en conditions réelles à grimper de +17% à +42% en 10 ans. Et la triche continue.

Je précise ici que mon propos n’est pas de dire que l’innovation est inutile, que la technologie ne peut rien et que les entrepreneurs sont tous cyniques. L’innovation a un potentiel effectivement énorme et les entreprises sont des acteurs essentiels pour sauver la planète. Mais les politiques publiques fortes, que dénigrent Nicolas Colintop-down policies created by a few officials »] sont absolument indispensables pour orienter l’innovation.

Cela nous amène au dernier ingrédient de la recette de Nicolas Colin, les moyens justement. Je suis d’accord avec son propos : il faut des moyens et on ne les trouve pas. Nicolas Hulot, mardi dernier, a expliqué que les sommes destinées à la rénovation thermique des bâtiments, ont été réduits de moitié par le gouvernement, ce qui nous empêchera évidemment d’atteindre les objectifs nationaux. Nicolas Colin conviendra de l’importance de ces investissements publics, puisque son article cite en exemple le New Deal de Roosevelt. Il oublie toutefois de préciser que c’est par une politique de relance keynésienne, contracyclique, que le New Deal fut un succès. Une politique de ce type est rendue extrêmement difficile par la discipline budgétaire européenne. Je cite Nicolas Hulot à ce sujet, son propos est essentiel :

« Est-ce qu’on essaie un peu d’être disruptif, d’investir dans la transition écologique ? Les investissements qui permettent de réduire nos dépenses énergétiques ne sont pas des dépenses mais des investissements. Est-ce qu’on s’est autorisé à essayer de sortir un peu de l’orthodoxie économique et financière ? Est-ce que la finance de spéculation qui spécule sur les biens communs on l’a véritablement remise en cause ? ».

Nicolas Hulot est clair : « c’est le modèle économique qui est la cause de tous les maux ». J’en arrive au point central de mon désaccord : l’article de Nicolas Colin suggère un remède simpliste (« it’s time to embrace the entrepreneurial way ») fait de foi naïve dans l’innovation et dans l’entrepreneuriat. Bien sûr, la technologie peut apporter des solutions. Bien sûr, certains entrepreneurs responsables et éclairés peuvent contribuer à sauver la planète. Mais nous n’avons pas le temps de passer à côté des vrais enjeux. Ce qu’il manque à la transition, c’est un changement du logiciel économique et financier. Une réorientation massive des incitations économiques et une activation de tous les leviers monétaires et fiscaux. Il s’agit d’une “révolution copernicienne” qui remet l’économie et la finance à leur juste place mais qui s’accompagne aussi d’autres changements paradigmatiques (notamment de notre système socio-économique, de nos valeurs individuelles, de nos représentations et de nos croyances). Cela commence par la réforme des règles budgétaires et de la politique monétaire de l’Union Européenne. Voilà un vrai champ d’innovation : le chemin est à inventer bien que de nombreux travaux l’aient éclairé[1]. Certes, c’est moins simple qu’une brin d’innovation techno et de libéralisme supplémentaire. Mais indispensable si l’on ne veut pas tuer l’avenir.

[1] Je pense notamment au travail de sape de l’économie orthodoxe faite par Steve Keen (« L’imposture économique ») pour déconstruire le dogme du libéralisme et aux propositions contenues dans les travaux d’Alain Grandjean, de Gaël Giraud, de Mireille Martini, de Christian de Perthuis ou encore de Jacques Richard sur la comptabilité. La liste est évidemment loin d’être exhaustive.

DG @groupeChronos et @AuxiliaConseil Etiam si

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