Ce fauteuil auquel est réduit ma vie !

Source : Teamr4v

Jusqu’où peut-on vivre pour soi ?

Quand j’avais 4 ou 5 ans, et ma soeur 7 ou 8, mon père racontait souvent cette histoire. Il disait ceci:

J’ai deux filles. Quand j’irai chez la première, je sais que je serai bien accueilli, son mari me servira du vin, ses enfants sauteront partout à travers la maison, et ma fille me servira à manger. Ce sera une maison familiale, chaleureuse, et je serai comblé. Quand j’irai chez la deuxième, j’irai avec mon journal et ma boîte de sardines et mon pain. Si jamais elle m’ouvre sa porte, je m’installerai dans un coin du salon, je lirai mon journal. Quand j’aurai faim, j’ouvrirai ma boîte de sardines, je les mangerai avec mon pain. Quand mon heure sonnera, je rentrerai chez moi. Tout simplement.

Ma mère se mettait parfois en colère. Et moi je riais.

Des dizaines d’années plus tard, les propos de mon père semblent avoir été des propos de devin. Hier encore, j’étais chez ma soeur, les enfants courraient partout, et j’avais un gros plat de nourriture devant moi. J’étais avec mon frère et sa femme qui m’a demandé “On vient manger chez toi quand ?” Ma réponse m’est venue naturellement, pour la simple raison que c’est la vérité : je ne suis pas en mesure de “recevoir” chez moi, je n’ai pas de salon.

Ce salon inexistant a déjà fait l’objet de nombreux reproches. Je vous explique.

Ma maison n’a pas de salon. En fait si, comme tout appartement normal, il y a une pièce supposée servir de salle de séjour. Sauf que chez moi elle est vide. Et je n’ai pas prévu de changer sa situation. Il y a dans cette pièce exactement ce que je veux voir dedans : un modem pour le Wifi (la chose la plus importante du coin), un téléphone, et un grand carton contenant des livres. Que demander de plus ? Que ferai-je d’un salon si je n’en ai pas besoin ?

Sauf que selon la société et certains membres de mon entourage qui en font partie, j’ai besoin de meubler cette pièce pour “recevoir des gens”. Pour moi ce n’est pas un besoin. C’est une gêne. Ce n’est pas prévu. Ça le sera sans doute un jour, mais ce jour n’est pas encore arrivé. A quel moment on s’installe chez soi dans le seul but de recevoir des gens ? Qui fait ça ? Pas moi en tout cas. Ma maison n’a que ce dont j’ai besoin parce que… c’est ma maison !

Passons à la seconde pièce qui pose problème. La deuxième chambre. Je l’ai rêvée et je l’ai matérialisée. Tout y est blanc, avec des touches de bronze. C’est tellement reposant ! Cette pièce est dotée d’un lit, un lit “une place” comme on le dit communément.

Une amie est passée me voir aujourd’hui, et elle m’a posé la question suivante : “Pourquoi ce lit est aussi petit ? Que se passe-t-il si des gens viennent passer la nuit chez toi ? Ils ne seront pas à l’aise.” Etant donné l’air sur son visage, je pense que ma réponse l’a scandalisée à tout jamais.

Cette “chambre” n’a de “chambre” que le nom. Elle n’est pas faite pour dormir. Personne n’y dormira. C’est ma pièce de travail, et ce lit n’est là que parce que je préfère parfois travailler couchée plutôt qu’assise. En plus c’est un bel objet déco (oui designé par mes soins). Moi-même je n’y dors pas. Je dors dans ma chambre.

Je vous épargnerai sa réponse.

Par contre j’ai envie de poser une question : vit-on pour soi ou pour l’entourage ?

Je me pose cette question depuis des années. Je me la pose encore plus quand on me dit ce que je dois faire pour “arranger” les autres, ou qu’on critique négativement ce que je fais parce que ça ne semble pas approprié pour les autres.

Alors je pose ma question de départ une nouvelle fois.

Jusqu’à quel point peut-on vivre pour soi ?

Jusqu’à quel point peut-on se préoccuper de nous-mêmes, de nos envies ? Jusqu’à quel point peut-on prendre des décisions qui ne concernent que nous et personne d’autre sans avoir des avis extérieurs, qui sont très souvent des avis non sollicités ? Jusqu’à quel point peut-on vivre selon ses propres termes et conditions sans que personne ne trouve rien à redire, sans que personne n’éssaie d’aménager notre vie pour son plaisir personnel, un plaisir dont la personne n’est pas certaine de jouir, mais qu’elle veut voir matérialiser… pour se sentir apaisée.

Prenons le cas de mon absence de salon. En quoi le fait que j’ai un salon ou non a un impact sur la vie de ces personnes ? En rien en réalité. Elles ont des salons chez elles, comme tout le monde, elle peuvent y passer du temps au calme. Pourtant elles exigent que j’aie un salon chez moi. Ma situation semble “anormale”. Il ne s’agit que de fauteuils, de canapés et de télévisions. Rien d’autre. En quoi le fait d’avoir une maison ou une vie complète dépend de ces éléments ?

Je pense que ce que mon père voulait dire en réalité c’est que mon couloir sera en marge de celui des autres. Il l’est.

Je me demande parfois comment durant des décennies j’ai fait pour trouver normal l’intrusion des autres dans ma vie, et la mienne dans la leur. Comment ai-je pu être à l’aise avec le fait de dire aux autres ce qu’ils devaient et ne devaient pas faire ? Aujourd’hui tout ceci me semble impensable, absurde.

Peut-on vivre en marge de la société ?

Je ne pense pas que ce soit une très bonne idée, étant donné que la communauté donne du sens à beaucoup de choses.

Mais doit-on tous être identiques pour appartenir à la même communauté ?

Quelle qu’elle soit, je suis sûre et certaine que non. En quoi est-ce que le fait que je n’ai pas de canapé m’empêche de vivre en société ? En quoi le fait de ne pas avoir de fauteuil me fait pousser des cornes ? En quoi le fait d’avoir une chambre qui n’en sera jamais une fait de moi une personne “bizarre” ?

Loin de moi le fait d’être dérangée par tout ceci. C’est ma réflexion de ce soir et je la partage tout simplement. Jusqu’où peut-on vivre pour soi ? Jusqu’où a-t-on le droit de décider de ce qui nous arrange en tant qu’individu, en tant que “singleton” ? Pourquoi l’autre a-t-il besoin de se rassurer d’être normal en nous forçant à être identique à lui ? A quel niveau est-ce bénéfique pour moi en tant qu’individu ?

Je pense que je vais arrêter le questionnement ici, sinon nous y passerons les prochaines semaines. Tout ce que je peux espérer c’est que plus de gens se rendront compte que nous ne sommes pas faits du même moule. C’est pourquoi nous ne naissons pas tous au même moment et nous n’avons pas tous les mêmes traits. Les particularités doivent être chéries. Mais ça, ce n’et que ma manière à moi de penser.

Hello mon nom est Befoune et je n’ai pas de salon. Applaudissez pour cette histoire si vous l’avez aimée. Applaudissez quand même si ce n’est pas le cas. J’ai besoin d’encouragements. Vraiment.