Je vis de l’autre côté

Photo: Malyka Diagana

J’ai cru être perdue.

J’ai marché, pas très longtemps, mais j’ai cru être perdue. Le décor ne m’était pas familier, il était totalement différent. Je n’avais pourtant pas marché très longtemps, mais il ne semblait pas possible de sortir de cet endroit. J’aurai pu rebrousser chemin, mais je ne voulais pas. Je ne pouvais pas. J’étais captivée par le décor. Il n’avait rien d’enviable et n’était certainement pas envié, mais je voulais le découvrir. “Nous sommes perdues”, m’a dit ma nièce de trois ans et demi apeurée. “Oui, nous sommes perdues”, lui ai-je répondu sans vraiment y penser.

Il était 10 heures et elle avait peur. Il ne pouvait pourtant rien nous arriver en plein jour.

Une femme. Elle a levé la tête, nous a regardées sans nous voir, puis a poursuivi sa lessive. Des intruses. Nous n’étions pas chez nous. Nous détonnions avec nos airs de “femme bien qui promène sa fille bien”. J’aurai pu faire demi-tour, mais je n’ai pas pu. Et s’il n’y avait pas de chemin ? Alors il n’y en aurait pas eu, tout simplement.

Un rire d’enfant. A ma gauche. Je tourne la tête. Je ne le vois pas, mais je la vois. Ma cité. Toute belle, toute propre, et des balcons ornés de fleurs. Elle est juste là, de l’autre côté du grillage. Je vis de l’autre côté. Là où tout semble si beau. J’ai souvent vu ce grillage lorsque je balade ma nièce dans la cité, sans vraiment y prêter attention. De quoi nous sépare-t-il ? Je ne me suis jamais posée la question. La petite s’arrête parfois pour regarder les chevaux de l’autre côté. J’ai toujours pensé que ce n’était qu’un grand terrain vague où les chevaux étaient attachés. Ca n’avait de toute façon aucune importance pour moi.

Ils étaient bel et bien là, ces chevaux. Nous étions de leur côté. Et ce terrain n’était pas vague. “Je veux aller les voir !” m’a dit ma nièce. J’ai serré sa main encore plus fort pour qu’elle ne puisse pas m’échapper.

Avais-je peur ? Je ne sais pas. Je ne pense pas. Je ne sais pas.

Deux rangées d’abris de fortune, l’une face à l’autre. Un mélange de bois, de tôles, de bâches en plastique, et une route de terre caillouteuse au milieu pour ne pas toujours avoir à marcher dans le sable. Des câbles électriques qui servent de cordes à linge, des pagnes défraîchis mais fraîchement lavés étalés.

Un jeune homme avec un casque audio rouge lave ses chaussures. Il ne lève pas les yeux une seule fois pour nous regarder. Nous n’existons pas. Des filles, chacune portant un bébé sur le dos. Des mamans avant l’âge, car maman doit travailler. Elles nous lancent des regards étonnés, inquisiteurs, sans chaleur.

“Que font-elles là ?”, semblent-elles se demander.

Une charrette, puis une deuxième, puis une troisième. J’ai du mal à faire le rapprochement, puis, tel un Eureka : “Ahh des bonhommes-charrette vivent ici*”. Je les vois tous les jours sur la route. Je me plains du fait qu’ils perturbent la circulation et ne cèdent pas le passage. Une fois descendue du taxi, je n’y pense plus. Ils sont étrangers à mon monde.

Photo: Malyka Diagana (un bonhomme-charette)

Pourtant ils existent bel et bien et aujourd’hui je suis chez certains d’entre eux. De l’autre côté. Du côté où tout n’est pas forcément beau, où tout n’est pas forcément propre. Du côté si loin de ma réalité et pourtant si proche de chez moi. Et je subis ce que nous leur faisons subir au quotidien.

Certains regards me traversent sans me voir. D’autres m’accusent d’être là ou je ne dois pas être. Ils me font comprendre que ce n’est pas chez moi, que je n’ai pas le droit d’être là, que je ferai mieux de partir rapidement. Je détonne. Je dois partir. J’appartiens au monde de l’autre côté du grillage. J’appartiens au monde qui ne les accepte et ne les respecte pas toujours.

“Ce n’est qu’une petite mendiante.” “Elle n’est que ma lingère.” “Il n’est qu’un bonhomme-charrette, il ramasse mes poubelles et puis c’est tout.”

QUE. Ce seul mot qui fait de tout un pan de la société des intrus. Je n’ai vécu ce mot que trois minutes, le temps de traverser cette route de terre entre deux rangées d’habitations de fortune que j’ai souvent vues en photo. Elles semblaient alors irréelles. Pendant ces trois minutes, cette épée de Damoclès qu’est le QUE m’a suivie le long du chemin. “Ce n’est qu’une des femmes qui vit de l’autre côté. Il est possible que ce soit elle qui m’a crié dessus sur la route l’autre jour parce que mon cheval, bien fatigué par cette journée chargée, n’avançait pas assez vite à son goût.

Mais ils sont tellement nombreux à me crier dessus ! Si ce n’est pas elle, alors c’est quelqu’un d’autre. Elle n’est qu’une parmi tant d’autres.

Ils n’ont jamais été qu’un parmi tant d’autres de mon côté. Je les vois sans les voir, comme aujourd’hui ce jeune homme qui lave ses chaussures me voit sans me voir. Je n’existe pas. Pourtant je vis là. De l’autre côté du grillage. Je vis de l’autre côté.

Merci à Malyka Diagana pour ces merveilleuses photos.