L’activisme : ce fléau qui me pourrit la vie

Source : Banksy

Il y a des jours où j’aurais aimé rester ignorante.

Il y a des jours où je regarde derrière moi, où je revois celle que j’ai été pendant des années, où je me dis “Elle est bien plus heureuse que je ne le suis.” Il y a des jours où j’aurais aimé ne pas savoir, ne pas me soucier, ne pas souffrir de ces choses qui, au final, peuvent ne pas me concerner. Il me suffit juste de pouvoir me dire “C’est bon, c’est fini, chacun gère sa merde”.

Sauf que j’ai lu, j’ai regardé, j’ai entendu, j’ai écouté, j’ai appris, et aujourd’hui c’est un véritable fardeau. Je ne peux vider mon cerveau de tout ce que je sais et chaque jour, chaque page lue, chaque mot de podcast écouté, chaque tweet lu ou publié ajoutent quelque chose à ma réflexion, à ma perception de la réalité, à ma vision globale de ma position dans un monde dans lequel je ne suis en réalité rien du tout.

Il y a quelques années, rien n’avait plus d’importance que le dernier album de Chris Brown et l’éventuelle cover de la chanson phare par R Kelly, une cover qui aurait fait pâlir d’envie tant Chris Brown lui-même que tous les autres chanteurs de RnB du coin. Rien n’avait plus d’importance qu’être vue dans le dernier snack bar à la mode (le Maximum et la Canne à sucre à l’époque), faire sensation dans la boîte nuit où l’entrée n’était pas accessible à tous (l’Olympia), se vêtir de la dernière version de jean-slim à la mode (booty-cut si mes souvenirs sont bons), sinon où aurait été le fun ?

Rien n’était plus crucial qu’épiler ses sourcils comme Rihanna et arborer des lèvres aussi rouges qu’Angelina Jolie en mode séductrice face à Antonio Banderas. Rien. Ma vie était classique à mes yeux aujourd’hui, mais plus que palpitante à l’époque. Je me moquais de ma mère qui insistait pour regarder le journal de 20h 30 à la CRTV, je jonglais entre les cours et les apparitions obligatoires à des événements mondains, réputation oblige ! Je me revois à 23 heures à Mile 17 à Buéa, en train de chercher une voiture pour Douala pour passer 3 heures entourées de personnes destinées à être snobées toute la soirée alors que j’avais un examen le lendemain à 8 heures et qu’il fallait absolument que j’y sois présente.

Les discussions devaient être sexy. Sinon il était préférable de se taire. Qui couche avec qui. Qui a quitté qui. Qui drague qui. Qui trompe qui avec qui. Qui a osé avoir un sac Hermes à une soirée où je n’avais pensé qu’à arborer un Louis Vuitton. Qui n’était pas en boîte hier soir alors que Samuel Eto’o avait été annoncé des jours à l’avance tant par les radios qu’à la télévison !

Parfois je me demande comment aurait fini ma vie. En réalité je le sais. J’aurais été en paix. J’aurais eu mon Master, j’aurais décroché un petit stage de rien du tout, j’aurais rencontré un mec joli et abusif que j’aurais rêvé épouser, je l’aurais épousé, j’aurais trouvé un travail avec un salaire minable qui m’aurait fait briller les yeux car ceux qui auraient mieux gagné leur vie auraient pour moi fait partie d’une classe inatteignable, j’aurais fait de nombreux enfants que j’aurais délaissé parfois pour quelques virées en boite de nuit, j’aurais vieilli, puis je serai morte, la tête pleine de souvenirs d’une Beyoncé moins liposucée et d’une Kylie Jenner moins retouchée, celles qui auraient été mes modèles jusqu’au bout.

Savoir exactement où ira sa vie a quelque chose de rassurant. On ne se soucie que d’une chose : ne pas quitter le droit chemin. Le strict minimum. Soi-même. Les rêves sont inutiles s’ils incluent “l’autre”. Dior, Balenciaga ou encore Fendi font partie intégrante des projets à long terme : économiser au point de se priver parfois de quelques repas pour enfin pouvoir arborer des chaussures à semelles rouges. Louboutin. Le sésame.

Sauf que le chemin que j’ai choisi fait ma tristesse certains soirs, comme celui-ci. Je vis avec peu de regrets, mais il y a des soirs comme ça où je regrette profondément de m’être détournée d’un chemin clair et sans aucune embûche. Je me sens profondément seule et profondément incomprise. Le pire, comme je l’ai dit, est qu’il s’agit parfois de sujets qui ne me concernent pas directement, et qui pourraient ne même pas me concerner si j’avais la possibilité de le décider.

La paix dans le monde. La participation citoyenne. La résolution des problèmes nationaux pour de meilleures conditions de vie pour tout citoyen. La réduction de l’aide et la promotion du transfert de connaissances. La focalisation de nos économies sur les technologies nouvelles pour la promotion de nos richesses et l’amélioration de nos économies. Des choses qui, comme je l’ai dit, peuvent ne pas me concerner. Sauf que je n’y arrive juste pas.

Je n’arrive pas à me défaire de ce qui pour moi est clair et évident, des solutions à long terme actionnables immédiatement, qui semblent pour la majorité des habitants du monde inutiles, stupides, peu sexy, gênantes. R Kelly n’est plus la star du moment. On est passés à Kelani, Justini Bieber, Future, Miley Cyrus… Leurs frasques sont bien plus intéressantes que savoir que la sortie du FCFA ne se fera pas après quelques cris d’un Kemi Seba ou que la promesse de rapatriement de nos concitoyens esclaves en Libye est en réalité inutile étant donné que la traite des Noirs au Moyen Orient n’est pas un problème. C’est une conséquence.

J’ai été de ceux-là moi aussi, de ceux qui préféraient E Online à Africa 24. Je les comprends et parfois même je les envie. Je les envie quand je pense à toute la tristesse que je porte en moi et qui parfois explose, comme ce soir, de la pire des façons.

Je me revois presque en larmes appelant l’un des activistes que je considérais comme l’un des plus grands après tout le tollé fait autour de mes déclarations télévisées suite à l’explosion de la bombe “Crise anglophone” au Cameroun. J’avais été tellement été affectée par l’incompréhension de la majorité que je m’étais coupée du monde. Il était la seule personne à qui j’acceptais de parler. J’en étais tombée physiquement malade.

Comment mes concitoyens faisaient pour nier des évidences, pour ne pas voir ce qui se préparait, pour me jeter la pierre alors que je ne faisais que dire clairement ce que j’avais observé pendant 6 années de vie dans ce qui est considéré à tort comme le camp ennemi ? Nous sommes au bord d’une guerre civile, et je me retrouve parfois à envier ceux qui disent “Pffff ils fatiguent le monde avec tout ce bruit. On boit où ce soir ?” Je regrette ce soir celle qui se foutait éperdument que les anglophones soient marginalisés tant qu’elle, Francophone (notez l’utilisation de la majuscule), jouissait de ses privilèges de descendante de colonisés par la France. Oui, rien que ça.

Je n’étais pas prédisposée à cette vie, à être le whistleblower ou le town crier. Je suis trop faible et trop émotive pour ça. Je suis trop psychologiquement instable pour m’en sortir. Mais la connaissance est une drogue. Plus on sait, plus on a envie de savoir. Plus on voit le danger venir de loin, plus on a envie de le crier au monde dans l’espoir qu’un bloc se crée et fasse changer les choses, ces choses qu’il serait tellement facile de changer, tant les causes aux problèmes sont stupides et les solutions évidentes.

Je me souviens d’une activiste gambienne qui avait physiquement dépéri lors de la bataille pour le départ de Yayah Jammeh du pouvoir que nous avions bien cru qu’elle en mourrait. Je me demandais Mais pourquoi elle s’inflige ça ? Elle pleure encore aujourd’hui lorsqu’elle parle de cette bataille invisible et inconnue. Qui sait quoi de ceux qui travaillent et militent dans l’ombre pour fournir des gros titres aux médias internationaux, des titres annonçant des changements suite à des discussions d’ordre diplomatique. Des discussions qui en réalité ne sont rien sans le travail acharné de ceux qui, comme cette jeune dame, ont mis leur vie en danger pour le changement.

Mes rêves sont aujourd’hui conditionnés par les informations que je détiens, et les changements que je veux voir s’opérer. Des changements qui ne me concernent pas et avec ou sans lesquels j’ai de la nourriture à ma table et des vêtements sur le dos. J’ai quitté mon travail. Je me demande tous les jours comment je fais pour ne pas avoir un compte en banque au rouge. Mon rêve de décrocher un doctorat en terminologie semble aujourd’hui une grosse blague. J’ai une activité qui me prend tout mon temps et ne me rapporte pas un seul radis. J’ai créé le type de média qui marche le moins, un média d’éducation et d’opinions, dans un univers où la gestion d’un média est la meilleure manière de s’appauvrir, sauf s’ils’agit de potins de stars.

La question que je me pose ce soir est pourquoi ? Pourquoi je me suis détournée de ma vie facile ? Pourquoi je me suis détournée de mes amis, de ma famille parfois, pourquoi j’ai abandonné un bon salaire et des rêves de Louboutin pour devenir cette femme qui porte ce poids dans la poitrine et qui est totalement incomprise de son entourage tant direct qu’indirect ? Pourquoi je m’inflige cette solitude ? Je dors mal. Mon cerveau ne s’arrête jamais et je me réveille dans la nuit en plein milieu d’une réflexion sur des sujets qui sont risibles pour la majorité : comment désamorcer le conflit au Cameroun, comment faire comprendre aux gens que les réseaux sociaux peuvent changer le monde quand ils sont utilisés autrement que pour des selfies et des nudes ? Pourquoi moi ? Pourquoi je ne peux pas retourner à cet état d’ignorance qui m’aurait rendu la vie plus agréable un soir comme celui-ci ?

J’ai essayé d’arrêter. De nombreuses fois. Pas plus tard que la semaine dernière je me suis déconnectée de tous les comptes de mon média, en me disant qu’il était temps de mettre fin à cette folie, qu’il est temps de cesser de rêver grand et de revenir à ma seule personne, d’assurer mon bonheur et de me foutre du monde. La semaine dernière j’ai essayé l’insouciance. Mais je n’ai pas réussi. Attablée avec des Zimbabwéens, des Kenyans et des Camerounais lors d’un déjeuner, tout ce qui m’intéressait était “Que présage l’après Mugabe ?”, “Raila Odinga annonce qu’il sera lui aussi investi au Kenya, que prévoit la Constitution dans ce cas ?” “Les élections au Cameroun c’est bientôt, des projets de société sont-ils déjà disponibles ?”.

Je suis condamnée. C’est ainsi que je ressens la chose des soirs comme celui-ci. Je ne peux pas m’en sortir et je ne vais pas m’en sortir. Mes aspirations sont intimement liées aux destins de nos pays. Une personne se définit par ses rêves et ses ambitions, et les miens ne tournent qu’autour d’une seule question : des citoyens suffisamment informés capables de prendre des décisions éclairées. C’est difficile. Vraiment.

L’ignorant n’a qu’une grâce : l’immensité des possibilités qui s’offrent à lui pour changer sa condition. Sauf que lorsqu’une possibilité est choisie, il est impossible de retourner à l’état euphorique qu’est le non-savoir. Je me demande ce soir si j’aurais choisi le même chemin lors de ma sortie de cette innocence. Aurais-je préféré de faire demi-tour une fois que j’aurais réalisé les difficultés à venir ? Aurais-je choisi de porter sur mes épaules les misères d’un monde que je ne peux pas sauver ?