Pardonne-moi, mon enfant

Source : fr.igihe.com

Je suis forcé de baisser les yeux. Je ne peux plus regarder ton visage. Je dois me contenter du souvenir de ton air poupon, de ton sourire attristé par le poids de mes manquements. Pardonne-moi.

Je suis forcé de baisser les yeux. Pas parce que tu appartiens aujourd’hui à un autre, mais parce que j’ai honte. J’ai honte de ce que je verrai dans ton regard.

J’ai honte de l’image de moi que tu me renverras. Pardonne-moi, mon enfant.

Tes frères. Je l’ai fait pour tes frères, je l’ai fait pour tes mères. Il a promis de prendre soin d’eux, il a promis de prendre soin de moi. Je t’ai donnée pour notre survie. Non. Je t’ai vendue pour cacher aux yeux du monde l’homme incapable que je suis. Incapable de prendre soin de vous, incapable de prendre soin de toi.

Pardonne-moi, mon enfant.

Il a promis de prendre soin de toi. J’ai voulu le croire. J’ai dit le croire pour pouvoir te céder plus facilement. En réalité il te battra. Il te violera. Il te torturera. Et un jour peut-être, il te tuera.

Non, il ne te tuera pas. Je te tuerai de sa main.

C’est la coutume, ai-je dit. Elle n’est ni la première, ni la dernière ai-je dit. J’ai prétendu être sourd aux supplications de tes mères, aux cris de tes frères. Je suis l’homme, ai-je dit. Je suis celui qui prend les décisions ai-je dit. Je n’ai pourtant rien décidé. La honte m’a guidé. La peur m’a obligé. Pardonne-moi, mon enfant.

J’ai dû choisir entre porter toutes vos morts sur la conscience et ne porter que ton malheur. Non, ne porter que la tienne. Je prie pour que tu vives. Mais je ne sais plus. Je ne sais plus si cette prière est pour que tu conserves le souffle de vie ou pour que le contrat ne soit pas rompu. Car si tu meurs, il détournera ses yeux de nous, il ne prendra plus soin d’eux, et j’aurai tout perdu.

En réalité j’ai déjà tout perdu, mais mon honneur est sauf.

Ils ne voient pas mon coeur meurtri, ils ne voient pas la culpabilité qui me ronge de l’intérieur, ils ne voient pas la haine que je voue au triste père que je fais, ils n’entendent pas les cris de ma conscience que j’étouffe, mais qui ne meurt pas. Ils voient de beaux habits sur mon dos, de la nourriture à ma table, du vin à ma coupe. Et ils ne te voient pas.

Personne ne te voit, mon enfant. Tout comme eux, j’ai fini par ne voir que ce que tu vaux. Pardonne-moi.