La seule question qui vaille

La campagne présidentielle entre dans sa dernière ligne droite. Nous avons sous les yeux les programmes des différents candidats, nous avons vu un début de débat d’idées s’affirmer, et il est probable que nous n’aurons guère mieux à nous mettre sous la dent. Alors, comment choisir ?

Nous pouvons commencer par disséquer les programmes, espérant la « mesure phare » qui saura nous séduire, ou comptant le nombre de propositions que nous y validons. Nous pouvons aussi écouter les déclarations des uns et des autres, et laisser aller notre sympathie pour les personnes et les discours. Voire voter « comme d’habitude ».

Toutes ces méthodes ne constituent guère, on s’en rend bien compte, un critère objectif de choix. La « sympathie » est, on le voit bien, l’outil même du démagogue. L’habitude n’est que paresse. Allons donc voir ce qui constitue pour la plupart d’entre nous le critère « objectif » : le programme

Tout « programme » a une faille: il oublie que la politique est un art de gouverner dans l’incertain. L’économie n’est pas une science exacte : nul ne peut vraiment prévoir comment réagira la société, les marchés, les partenaires commerciaux/stratégiques, les entreprises, à telle politique. Dès lors, même le programme le plus « réaliste » verra son application compromise à chaque minute. Des engagements entreront en conflit, d’autres en concurrence budgétaire. A la fin, il faudra arbitrer.

Dans cet arbitrage, la « mesure phare » qui nous plaisait tant (revenu universel, quitter la CEDH, taxe sur les transactions financières, etc.) peut très bien disparaître purement et simplement : plus elle sera « phare (et donc souvent un peu risquée), plus elle disparaîtra vite.

La pratique du « score » sur chaque programme que nous proposent tant de comparateurs souffre des mêmes torts. Si ce que nous préférons chez un candidat ce sont les mesures qui ne seront pas appliquées, alors nous sommes floués (et ça arrive souvent ! cf. les « frondeurs » )

Il faudrait donc, si nous voulions faire un choix rationnel, trouver le candidat dont l’ordre des priorités, la hiérarchie des objectifs nous convienne le mieux. Puisqu’a la fin, c’est cette hiérarchie intime qui décidera du sens des arbitrages. 
Seulement, aucun candidat ne révèle vraiment ce genre de hiérarchie. Plus encore, nous ne savons pas vraiment nous mêmes quelle serait la notre. Il est donc d’ordinaire extrêmement difficile de faire un choix « rationnel » de vote.

D’ordinaire… car il est des circonstances historiques où cela devient possible. Il est des moments construits par l’accumulation des risques et des crises, où une question, une seule, peut constituer un enjeu central pour l’avenir de la Nation. 
Dès lors, le choix d’un candidat de mettre ou non cette question en tête des priorités peut constituer un critère majeur, rationnel et simple pour déterminer notre choix. Même si par ailleurs le reste du « programme » ne nous plaît pas tant que ca.

Un exemple archétypal est le 10 mai 1940 quand le Parlement britannique préfère le belliqueux Churchill au pacifiste Chamberlain. Churchill ne fut pas choisi pour son programme économique ou social, qui n’était pas majoritaire du tout (Churchill perdra le pouvoir dès mai 1945) mais parce qu’en tête de sa hiérarchie des priorités, il y avait la détermination de se battre et qu’a ce moment là, seule cette question comptait.

Bien sur nous ne sommes pas aujourd’hui en 1940, avec l’horreur nazie à nos portes, mais je crois fermement que nous sommes à un de ces rares tournants de l’Histoire ou une seule question compte.

Aujourd’hui il s’agit de savoir si l’Europe sera unie, politiquement, économiquement, socialement, pour le prochain siècle ou si elle ne le sera pas. 10 années de crise depuis 2008 ont tissé en une toile de crises entremêlées ce moment décisif ou les Européens, et les Francais au premier rang d’entre eux, seront appelés à faire un choix : continuer l’Union, ou arrêter. J’espère vous convaincre — vous prouver dans les lignes qui suivent — qu’il n’y a pas de demi-mesure possible, que le choix est devant nous, et qu’il constitue, par son caractère crucial, la seule question qui vaille la peine d’être posée devant l’urne, le 23 avril prochain.

Et la question qui est devant nous n’est pas de savoir si cette Union sera sociale, libérale, conservatrice ou progressiste. L’Histoire a sa sagesse sur ce point que résume cette phrase de Rilke : « tout jeu crée son contre jeu » : si l’Union était libérale hier, elle sera sociale demain, au changement de majorité au Parlement Européen, qui viendra un jour car l’alternance est une des rares régularités statistiques de toute démocratie. Donc, non, ce qui est en jeu pour les 5 ans à venir est bien plus important que la couleur politique de l’Union : c’est son existence même.

Je voudrais donc essayer, en trois parties que je publierai successivement dans les jours qui viennent, de vous faire partager cette simple conviction. Tout d’abord que l’Union Européenne n’est pas parfaite, mais qu’elle est la seule voie d’avenir qui ne mène à un avenir meilleur. Ensuite, que l’Union est en danger mortel pour les 5 années à suivre, et que la crise est proche, même si nous ne le voulons pas toujours le voir. Enfin, que seule une politique mettant en tête de ses priorités une relance active de la construction européenne, pour une Europe plus forte, plus démocratique, plus protectrice, peut éviter la décomposition de l’Union : que cette politique doit donc être en tête des priorités de notre candidat idéal.

Voilà, vous avez le programme, la suite va venir, j’attends vos réactions, vos réponses, vos idées, avec impatience !