Partie I : l’Europe plus nécessaire que jamais !

Dans ses premières années, l’Union Européenne était apparue quasi-universellement comme un grand projet d’avenir, nécessaire et urgent. Aujourd’hui qu’une soixantaine d’années sont passées, elle est partout remise en question. Pourtant, les raisons qui ont fait dès 1950 apparaître l’Europe comme une nécessité n’ont pas disparu. Les années 2010 les ont même rendues plus urgentes.

Au sortir de la seconde guerre mondiale l’Europe n’était plus rien, et il apparaissait clairement que seule l’unité pouvait nous restituer notre lustre d’antan face aux deux «Blocs » issus de la guerre. Nous avons donc fait l’Europe.

Mais le succès économique de l’Europe unie nous a fait oublier les raisons de l’Union, et nous illusionne aujourd’hui sur notre avenir. Nous nous croyons bien assis dans notre place française de 5ème puissance économique mondiale. Nous nous disons alors qu’on pourrait bien continuer seuls, après tout … Stabilité illusoire ! La mondialisation et le progrès technique rebattent en ce moment même complètement les cartes du jeu économique.

La mondialisation actuelle a en effet trois conséquences majeures que nous devrons étudier

- Passage de la moitié de l’humanité de la pauvreté à un niveau de vie occidental à terme (dont je parlerai surtout dans cet épisode)

  • Apparition de grandes entreprises mondiales dont le poids financier est comparable à celui de certains États et qui arrivent à s’abstraire de certaines régulations étatiques (dont je parlerai plutôt dans le prochain épisode)

1. La fin de l’exception occidentale

Le grand retour du reste du monde

Le fait historique majeur de la mondialisation est qu’en permettant la libre circulation du savoir et de l’information et en facilitant les investissements internationaux, elle met fin à la supériorité historique de l’Occident, détenteur de l’avancée technique et du capital productif.

La Chine, l’Inde, le Mexique, la Turquie, l’Iran, le Nigeria, l’Afrique du Sud, le Brésil vont retrouver dans les grands équilibres mondiaux la place que leur population, que leur géographie, que leur taille leur donne naturellement. C’est d’ailleurs pour certains leur place historique : Chine, Inde, Iran, Turquie sont des empires plus anciens et plus prospères jadis que la petite Europe.

Aujourd’hui, la Chine forme 300 000 ingénieurs par an. L’Inde est aujourd’hui le plus grand vivier au monde d’ingénieurs informaticiens, alors que nous peinons (école 42, grande école du numérique, etc) à en former assez en France. Certes, aujourd’hui, nos ingénieurs prototypent les logiciels et laissent les indiens subir le code ennuyeux en C++. Mais cela n’est que temporaire, car si les Indiens savent coder, ils sauront demain innover. De même pour le Brésil ou l’Inde, qui nous achètent encore nos sous marins, nos avions, à condition que nous les construisions sur place… ils produiront eux mêmes la prochaine génération, soyons en surs. La Chine construit activement un rival à Airbus et Boeing (COMAC). Le Brésil produit ses propres avions régionaux et les vend déjà en Europe (Embraer). Les constructeurs automobiles chinois pensent déjà à leur arrivée sur les marchés occidentaux.

L’exception occidentale, qui voulait que notre avance technique capitalisée depuis la Révolution Industrielle se maintienne, est dynamitée. Désormais, seul le nombre d’habitants fera la puissance économique. Dès lors, si Inde, Chine nous dépassent (ce qui est déjà un événement géopolitique et économique considérable), cela veut aussi dire que nous, France, ferons jeu égal avec le Nigéria, le Mexique, la Turquie,en 2050.

C’est ce que montrent toutes les projections à ce sujet, comme celle ci que j’extrais d’une récente étude de PwC.

classement des Etats par PIB PPA en 2015 en 2050, source PwC

A remarquer sur ce tableau qu’il n’y aura plus un seul pays européen dans le G8 en 2050. Remarquer aussi que l’Union Européenne, en agrégé, se classerait devant les Etats Unis. Ce constat est en soi significatif.

La désunion serait un risque majeur

Il y a de nombreuses conséquences à cet état de fait : on peut en isoler quatre pour l’exemple qui montrent les risques de la désunion face à cette nouvelle mondialisation.

  • Les « effets d’échelle » deviendront plus importants : Dans ce monde fortement concurrentiel ou nous aurons non pas 2 ou 3 concurrents de même niveau technique mais 5 à 10, il deviendra crucial de proposer de meilleurs produits, moins chers. Or la capacité de baisser ses prix comme celle d’innover sont liées largement à « l’effet d’échelle » : il est plus facile de mettre 100 millions de R&D sur la table quand on sait qu’on vendra 10 000 exemplaires d’un produit que quand on espère en vendre 100. 
    Or la quantité qu’une entreprise sait pouvoir vendre avec certitude correspond souvent à un marché national plus ou moins captif (on achète plus de Peugeot en France qu’ailleurs, plus d’Airbus en Europe qu’aux USA, etc.) : dès lors, la taille du marché « local » est essentielle pour la compétitivité des entreprises : face au milliard de consommateurs chinois qui servira de base aux entreprises chinoises, nos firmes françaises auront plus intérêt à avoir comme « marché local » les 500 millions d’Européens plutôt que les 60 millions de Francais.
  • La vulnérabilité économique des entreprises francaises dans cet environnement de géants : Nos entreprises françaises, si elles ne fusionnent pas avec d’autres pour former des champions européens, seront de taille moyenne, et seraient vite rachetées par des grands groupes venus de cet ex-Tiers-Monde : on a déjà vu Mittal, groupe indien, prendre le contrôle d’Arcelor, mais ce n’est là qu’un prélude. La prise de contrôle des entreprises françaises par des capitaux étrangers peut avoir de graves conséquences quand il s’agit de maintien de l’emploi en France, par exemple. Sans même parler de la baisse d’influence notable que cela occasionnerait.
Arcelor Mittal , issu du rachat par Mittal, premier sidérurgiste indien, des aciéries francaises et belges
  • La vulnérabilité géopolitique d’une Europe désunie dans ce monde hautement multipolaire : On l’a vu a de nombreuses reprises, il est facile de diviser l’Europe : les Etats-Unis en sont spécialistes, que ce soit sur l’industrie de défense (diviser pour régner y est leur devise … pourquoi est ce que la plupart des pays européens achètent des avions, des fusils américains… alors qu’il existe du matériel européen de prix et qualité équivalente?) ou leurs guerres (la guerre en Irak avait divisé en deux camps l’Europe). 
    Transposer ce modèle à un monde avec 3 ou 4 puissances dominantes est aisé : on se retrouverait avec une Europe divisée en zones d’influence, théâtre plutôt qu’acteur des conflits entre les « Grands » (comme au temps de la Guerre Froide, mais avec 3 ou 4 « Grands ») : le risque de guerre sur le continent deviendrait, dans ce cadre, relativement élevé. Comme il l’est aujourd’hui dans l’ Asie orientale prise dans la rivalité USA-Chine.
  • Sans aller jusqu’au risque de guerre, les négociations commerciales seraient bien plus difficiles dans un monde ou nous serions a égalité avec Chine, Inde, Mexique, Turquie, etc.
     Une négociation commerciale, c’est essentiellement une série de chantages : “si tu n’accepte pas mon poulet aux hormones, je refuse ton vin”. Par là donc, le pouvoir de négociation est très dépendant de la taille de marché qu’on représente. La négociation est équilibrée si on a de part et d’autres autant de produits à proposer. Sinon, elle est déséquilibrée et on risque de se voir imposer des produits de qualité douteuse, de peur de représailles commerciales.

A l’inverse, les bénéfices du fait de rester toujours plus unis sont symétriques. Des grands groupes européens capables de rivaliser à armes égales avec la concurrence. Une force géopolitique dédoublée qui nous permettrait de conserver notre indépendance stratégique et de continuer à peser sur le monde.

2. Pourquoi la mondialisation ? Peut on démondialiser ?

On peut dès lors se poser une question égoïste mais légitime : Pourquoi avoir mondialisé si c’est si évidemment dangereux pour la petite France ? Ne peut on pas démondialiser ?

La mondialisation est plus le fait d’évolutions techniques que de choix politiques

Il faut bien comprendre que la mondialisation actuelle n’a pas été le simple résultat de décisions centralisées de quelques élites mondiales «ultralibérales», mais avant tout la conséquence d’évolutions techniques.

Bien plus que les idées libre-échangistes (qui sont appliquées depuis 1945 ! les années 60 n’ont pas vu décoller ni la Chine ni les super-multinationales, pourtant), ce sont les télécommunications intercontinentales, puis Internet, ainsi que les révolutions logistiques permises par le container et l’ordinateur qui sont à l’origine de la mondialisation actuelle.

Leur apport c’est avant tout le fait que l’information puisse circuler facilement et que la logistique puisse être précise et sûre. Ce n’est qu’à ces conditions que l’industrie peut organiser ses chaînes de production de manière internationale comme c’est aujourd’hui la norme. Telle usine de pièces détachées ici, tel assemblage final là.

Cette division internationale du travail est ce qui permet la montée en puissance des grandes multinationales et leur avantage décisif sur les firmes « locales ». C’est aussi ce qui fait l’indépendance de ces firmes par rapport aux États. Si un pays n’est qu’un maillon de la chaîne de production, substituable à un autre, alors le pouvoir de négociation des États sur les multinationales devient très réduit.
 C’est aussi cette division internationale du travail qui permet le développement rapide de la Chine ou de l’Inde : ils gagnent en compétences et en capital à travers ces procédés de sous traitance : on le voit dans le domaine des smartphones par exemple ou la Chine, de simple assembleur pour Apple, est passé concepteur de certaines marques (Huawei par exemple).

Pour démondialiser il faudrait le faire tous ensemble !

Cependant, ces avancées techniques n’auraient eu qu’un impact limité si les droits de douane étaient restés élevés et si le capital ne pouvait que difficilement circuler. Dès lors, peut on imaginer « démondialiser » en restaurant ces barrières que les cycles de négociation depuis 1945 ont peu a peu effacées ?

Le problème est le suivant : les négociations de l’OMC depuis 1945 se sont faites entre tous les Etats du monde entier. Si nous les dénonçons aujourd’hui de notre côté, nous serons seuls à appliquer des taux de douane forts dans le monde. Dès lors les chaînes de production des multinationales s’organiseront en évitant notre pays.
 Nous serions les parias du monde. Et il nous faudrait longtemps pour reconstituer douloureusement un appareil productif national, qui serait, on l’a vu dans la première partie, moins innovant et plus cher, ne serait-ce qu’a cause des effets d’échelle.

Autrement dit, on peut démondialiser, mais seulement si on le fait tous ensemble, ou du moins en masse suffisante… il faudrait donc, même pour démondialiser, faire l’Europe avant !

Remarquons par ailleurs que démondialiser, ce serait vouloir remettre les pays en développement dans la misère d’où ils sortent à peine : ce serait moralement condamnable, et remarquablement égoïste. C’est d’ailleurs le programme de Trump aux Etats-Unis (“America First”). Mais de toute façon, c’est largement inenvisageable, les pays en développement pèsent déja trop dans l’échiquier mondial : ils sauraient s’opposer à toute tentative de démondialisation en châtiant durement le démondialisateur : c’est le sens du discours du Président chinois à Davos après l’élection de Trump.

Conclusion provisoire

La mondialisation actuelle est un véritable bouleversement. Et on ne peut pas inverser ce processus qui est surtout lié à des changements techniques.

Dès lors, le plus probable, pour l’avenir, reste donc que la mondialisation se poursuive, avec des ensembles régionaux de grande taille qui auront la taille critique pour rétablir un certain protectionnisme limité. Dès lors, nous devons considérer que l’émergence des pays en développement ainsi que de grandes multinationales va être un des faits majeurs, inévitables, du monde de demain, et nous devons nous y préparer.

Ca passe largement par plus d’Europe !

Voilà ! c’est la fin de cet épisode ! j’espère qu’il vous a plu ! le prochain qui devrait préciser et compléter le tableau en parlant des conséquences de la mondialisation sur la capacité des Etats à réguler l’économie et les multinationales. J’attends avec impatience vos commentaires et vos remarques !