Attention à l’attention

Portons collectivement pour cette nouvelle année un message de déconnexion salutaire.

Miracle reading

Voici une pile de livres. 24 romans, classiques, contemporains, de réflexion. Ce sont les 24 livres que j’ai lus depuis février 2018. J’en suis le premier surpris. J’ai 45 ans et la dernière fois que j’ai pu lire autant remonte sans doute à mes années d’études. L’idée de ce post n’est pas “Comment lire 24 livres, ou plus, en un an ?” mais plutôt “Sauvez le temps qui vous reste pour faire des choses que vous aimez, comme lire des romans, écouter des disques, aller au cinéma, partager du temps en famille…”.

A la recherche du temps perdu.. mission impossible

Le temps perdu est… perdu

Cette somme de lecture est le résultat d’une déconnexion lente et calculée, celui d’un temps, non pas retrouvé, non pas regagné (même s’il a fallu se battre un peu quand même), il s’agit d’un temps “soustrait”- in extremis - à ceux qui allaient me le prendre en 2018. Ces heures, ces jours, passés ces dernières années devant les écrans à scroller, à poster, à lire des informations inutiles dont je n’ai pas retenu le 100ème ne reviendront pas. C’est un temps perdu, définitivement. Il n’en reste que quelques bits et quelques data dans des serveurs lointains qui n’auront servi qu’à une poignée de publicitaires. Lire pour s’extraire, ou s’extraire pour lire, c’est en tous cas “un comportement salutaire” me disait récemment un ami.

Lesson number one : run !

Courir plus vite que les algorithmes

Aussi ces 24 livres sont comme 24 passagers clandestins, 24 paquets passés en contrebande d’un temps volé à ceux qui me l’ont piraté initialement, ces voleurs de l’attention, de mon temps de cerveau disponible. C’est non seulement du temps pour lire, mais aussi du temps pour faire du sport, du temps consacré à ma famille.

J’ai hacké les hackeurs si vous voulez. Petite victoire. Fragile. Car on ne sort pas non plus totalement de cette machine, c’est un combat permanent. Ou plutôt une course dans laquelle il faut surtout “courir plus vite que les algorithmes” comme nous y invite Noah Yuval Harari dans son dernier ouvrage (21 leçons pour le 21ème siècle), courir pour échapper à ces algorithmes, qui ne sont que de complexes combinaisons de calcul astucieusement distillées pour nous retenir par la manche alors que nous allions passer à autre chose.

Ma recette détox

Comment courir plus vite que les algorithmes ? Pas besoin de recettes compliquées. Exemple, Twitter. Celui qui m’en fait la première fois la démo en novembre 2010 me prévient tout de suite “attention c’est très addictif”. Effectivement je consulte, de plus en plus, trop et inutilement. Je réalise que non seulement je consulte plusieurs dizaines de fois par jour mais il n’y a pas un jour où je ne regarde pas. Aussi en janvier 2018, je décide de réduire le nombre de comptes que je suis : je passe de 350 abonnements à seulement 21. Désormais s’affichent sur mon fil les actualités de mon quartier, de l’école de mes enfants, je ne suis plus qu’un ou deux journalistes au lieu 20 précédemment et quelques amis. Sur Facebook idem, (qui n’est qu’un “outil qui incite les gens à interagir avec des contenus qui ne les concernent pas et qu’ils ne recherchent pas” (tout est formidablement expliqué ici ) j’ai désactivé toutes les notifications et tous les posts de mes amis, des groupes que je suivais, aussi désormais quand je me rends sur Facebook plus rien ne s’affiche et je n’y poste plus rien. Conséquence: je n’ai plus de raison d’y revenir.

Enfin plus récemment j’ai éloigné mon téléphone que je n’utilise plus comme réveil, je le recharge toutes les nuits loin de moi.

J’ai réduit les sources de distractions, tari l’infinite scroll, je nourris moins les algorithmes parasites qui me connaissent moins et, de facto, me sollicitent moins.

Thibaud Dumas, ce Bel-Ami de la digital detox

Des horreurs… avec le sourire

Thibaud Dumas, neuroscientifique de formation, est un jeune homme charmant et très souriant, il est désormais consultant pour une agence de “digital detox” (In to the tribe) qu’il a cofondée récemment.

Lors d’un atelier consacré à la déconnexion, pendant la conférence Ethics by Design que nous hébergions à EdFab en octobre dernier, il nous expliquait grâce à une présentation divertissante et amusante les effets indésirables et les illusions de la surconnexion.

Le décalage entre le ton didactique volontairement divertissant de sa présentation et les faits énoncés m’ont terrifié :

  • le défaut d’attention lié aux smartphones est devenu l’une des premières causes de mortalité sur la route aux Etats Unis pour les jeunes
  • La baisse de l’empathie est un effet secondaire de l’addiction aux écrans
  • la surexposition aux écrans diminue la créativité car elle est incompatible avec l’attention soutenue et permanente que requièrent les applications sociales
  • Le multitasking est une illusion : votre impression de pouvoir tout à la fois répondre à vos mails pendant une réunion et être attentif à ce qu’on vous dit est un mensonge.
  • Vous êtes statistiquement dérangé toutes les 4min au travail (et il vous faut en moyenne 24 min pour retrouver un niveau de concentration optimal…)
  • La moyenne du temps passé tous les jours sur internet est de plus de 6h..
  • Votre sommeil, et donc votre santé, est altéré par vos dernières consultations (ah ce scroll juste avant de dormir sur instagram, youtube, twitter qui devait durer de 5min qui se finit systématiquement par se terminer après 30 min.)
Les réseaux sociaux, plus forts que la mort ?

James Williams, ex-employé de Google nous avait pourtant averti l’année dernière :

“Personne sur son lit de mort ne se dit jamais “j’aurais aimé passer plus de temps sur les réseaux sociaux !” Et iI ajoute notamment que ce phénomène “se manifeste par de la distraction, de l’addiction pour certains, de la confusion, un sentiment d’éparpillement… Et au niveau de la société, cela se traduit aussi par de l’impulsivité, qui prend la forme d’une certaine violence.”

Twitter, Facebook, sont-ils devenus “Bonjour tristesse” ?

Vous savez cette violence qui surgit dans les échanges sur les réseaux sociaux, cette violence à laquelle vous vous êtes peut-être même surpris d’avoir cédé, ces insultes proférées pendant les élections, ou au sujet d’une actualité parfois même fausse, pendant un échange au départ anodin, avec des amis et même des parents, de la famille. Pire cette violence à laquelle nous sommes en train de nous habituer, qui déchire pourtant souvent ceux qui sont d’accord entre eux et réunit les extrêmes.

Notre monde partira t-il en lambeaux ?

Donc, si on résume, l’économie de l’attention démultiplie les distractions. Avec des conséquences incalculables : de vraies victimes, diminution des interactions sociales, physiques dans les couples et tension dans les familles autour de l’usage des téléphones, diminution de l’empathie, baisse de la créativité, fatigue voire épuisement, hystérisation des débats, trouble de l’ordre public, harcèlement moral des plus fragiles, violences verbales…

La distraction fait des Ravages…

La tyrannie de l’instant et de la distraction, le Mal du siècle ?

Il n’y a pas à tortiller. L’addiction aux écrans, cette tyrannie de l’instant et de la distraction qui se manifeste par une surconnexion est LE mal du siècle, celui qui nourrit le modèle économique des réseaux sociaux qui ne sont que des vendeurs de publicités, celui sur lequel jouent les populistes qui soufflent sur les braises de fakenews, celui des hatters qui trouvent un exutoire à leur frustration, celui des manipulateurs qui jouent leur partition sans difficultés, celui qui permet aux harceleurs de se défouler souvent sur de fragiles adolescents. Cette tyrannie de l’instant, c’est cette soumission de l’information sans les sources, d’une injonction permanente à réagir à des contenus créés pour provoquer une réaction émotionnelle.

Et le plus fascinant ? C’est notre apathie, notre incapacité, et celle des pouvoirs publics, à dire stop, à imposer des règles à ces plateformes qui pourtant bousculent l’ordre public, altèrent la santé des plus jeunes, hystérisent les débats. Ne demandons pas aux plateformes de faire ce travail, c’est comme si vous demandiez à Coca Cola de vendre moins de bouteilles.

Une épidémie de diabète digital ?

D’ailleurs la comparaison avec Coca n’est pas anodine : s’il y a une analogie à faire entre ce qu’il se passe aujourd’hui avec d’autres phénomènes équivalents dans le passé, il faudrait se pencher sur le rôle du sucre dans notre alimentation et sa généralisation dans l’industrie agroalimentaire. (Il faut voir le film Sugarland pour bien comprendre) Rien ne ressemble sans doute plus aux effets de l’économie de l’attention sur notre cerveau que les effets du sucre sur notre organisme. Ainsi tout comme le diabete est le résultat d’un excès de sucre dans le sang, notre cerveau serait victime d’une sorte de “diabète digital” : il ne réussit pas à réguler la pression, la somme d’informations, il en résulte une distraction continue, un manque d’attention, une défocalisation de nos centres d’intérêts.

La solution : l’Opération lecture ?

Solutions individuelles et collectives

Quelles solutions ? Abandonner ces outils ? Interdire l’infinite scroll, l’autoplay des vidéos, l’accès aux applications addictives pour les plus jeunes ?

Il y a les solutions individuelles. Et vous pouvez vous inspirer de l’expérience de Jack Knapp. Il y explique de quelle manière il a réduit depuis plusieurs années son iphone à un simple outil utilisant moins de 10 applications, en supprimant toutes celles qui aspirent l’attention (que ce soit twitter, facebook, instagram, et même ses mails ainsi que Safari)

Il est aussi important de comprendre que nous sommes des modèles pour les plus jeunes : une solution individuelle consiste non seulement à comprendre que nous devons donner l’exemple et à saisir que l’attention de nos enfants est de notre responsabilité : celle-ci ne doit pas être l’enjeu d’applications marchandes.

Et il y a les solutions collectives. Le RGPD est le début du commencement d’une solution. Interdire les téléphones portables pendant les cours au collège est aussi une belle initiative.

Les pouvoirs publics ont leur rôle à jouer ainsi que tous ceux qui ont un rôle éducatif, et d’inclusion. C’est à la communauté de se saisir de ce problème critique aux enjeux multiples : santé publique, éthique, démocratique. La CNIL, les assureurs, l’éducation nationale, le ministère de la Santé… ces acteurs devraient se mobiliser.

Entrez dans la danse de la déconnexion

Sagesse et discernement

Paradoxalement la communauté doit ainsi s’emparer de deux missions qui paraissent antinomiques : inclusion des publics déconnectés, atteints “d’illectronisme”, et dans le même temps éviter de tomber dans les pièges et les chausses trappes des applications. C’est en réalisant un diagnostic juste sur l’ampleur de ce problème que nous saurons y répondre.

Certes une grande partie de la population n’est peut être pas concernée, mais nombreux sont ceux qui se sentent piégés, et a fortiori les plus fragiles d’entre nous, notamment les enfants, les ados (connaissez-vous les flammes de Snap ?) et tous ceux qui sont nés dedans, les fameux digital natives, ainsi que tous ceux qui n’ont de vie sociale que virtuelle.

Portons collectivement pour cette nouvelle année un message de déconnexion salutaire.

En 2019, faisons attention à l’attention.

Si ce combat vous semble nécessaire, alors réfléchissons-y ensemble.

Contactez-moi.

Le premier jour du reste de la vie devant soi