L’apparence des choses

En logique les choses sont simples, elles sont deux dimensions:
- la forme: la structure syntaxique
- le fond: la valeur sémantique
Dans la vie quotidienne, les choses sont rendues plus compliquées par une troisième dimension: l’apparence. Les choses nous apparaissent d’une certaine manière qui peut alterner notre appréhension formelle (nous ne lisons parfois pas ce qui est effectivement écrit) ou judicative (nous n’évaluons pas la valeur effective des choses). L’apparence des choses, qu’on le veuille ou non, est essentielle.
Un orateur jeune, frais et beau aura plus d’écoute qu’un vieux à la voix cassée et au visage disgracieux, quelle que soit la qualité des propos, car « les sens abusent la raison par de fausses apparences » (Blaise Pascal, Pensées 44–82, 44–83).
N’en avez pas vous-mêmes déjà fait l’expérience?
Une présentation PowerPoint ne paraît-elle pas plus intelligence, intéressante, pertinente si elle est jolie? N’avez-vous pas mis votre plus belle cravate lors de votre dernier entretien d’embauchage ou avec le directeur pour vous mettre en valeur (ou pour « être à la hauteur », ou « lui faire honneur »). Feriez-vous confiance à un banquier habillé en punk, à un médecin top modèle, à un professeur d’université de 25 ans?
Les apparences sont trompeuses, mais en un sens ce n’est pas sensé est très grave ni être un jugement, puisque les choses sont toujours ainsi. Plutôt que s’en offusquer ou disserter sans fin sur le bien ou le mal de cette fatalité, il s’agit de ne pas l’oublier et de justement faire attention lorsque nous l’oublions.
Les apparences ne sont pas uniquement esthétiques, elles affectent la perception dans son ensemble (les émotions, l’imagination, le ressenti…). C’est la qualité, les qualia, de l’interaction. Si on prend un bâtiment par exemple, l’architecture est quelque chose de visuel, mais pas uniquement. L’ensemble des sens servent à appréhender l’espace. L’acoustique avec la qualité de l’espace sonore, l’odorat avec les senteurs, la vue avec les perspectives et les lumières par exemple, le tact avec la température, par exemple, mais aussi les dimensions kinesthésiques et haptiques avec les affordances (notamment du mobilier). Un bâtiment se marche plus qu’il ne se voit. S’il est beau, mais que vous n’est pas capables de trouver « intuitivement » les toilettes quand vous en avez besoin, c’est que le bâtiment a été mal pensé.
Wittgenstein demandait que ces textes soient lus selon un certain rythme. La musicalité est en effet une dimension de l’écrit tout comme la prosodie de l’oral. Dire un même propos avec des rythmes, des scansions, des tonalités différentes ne « dit » pas la même chose. La couleur du propos est la texture des apparences. Imaginez les différentes manières de dire: « tu as fait un bon travail ». Imaginez plusieurs manières de le dire et faites l’essai, l’effet est-il le même?
Du point de vue de la communication, la dimension des apparences est primordiale, c’est elle qui affecte en définitive l’interlocuteur et donc sa saisie de la forme et sa compréhension du fond. Et parfois les apparences sont trompeuses. Ce que l’on peut encore assez facilement comprendre.
Mais plus grave peut-être est le fait que l’interprétation peut-être trompée: vous pensiez avoir dit quelque chose et en fait c’est exactement l’inverse qui a été compris. Pourquoi? Non pas parce que vous ne l’avez pas dit, mais parce que vous n’avez pas été interprété comme il fallait. Donc vous n’avez plus directement la main sur le mode d’expression, vous devez vous en remettre à votre interlocuteur.
Combien de fois j’ai pu sauter de ma chaise et fulminer en recevant un mail de mon manager comme une claque de la figure, sec, cinglant, cassant, une injonction et un jugement démesuré et insupportable. Hors de moi, mais contenu je m’exécute et envoie le dossier demandé en mettant les formes de politesse véritablement obligées par le protocole alors même que je voudrais juste répondre tout aussi laconiquement. Et de croiser le manager un peu plus tard, me parler du dossier de la manière la plus affable et bienveillante possible, naturelle, comme si de rien n’était… parce « rien n’était », il avait juste envoyé le mail rapidement de son téléphone, droit au but et efficace, sans les formes justement. Il ne pensait pas à mal et encore moins que cela puisse m’affecter, moi qui suis “bien trop intelligent et en dessus de ça”. Eh bien non!
Combien de fois je me suis laissé surprendre par des conversations interminables, compliquées, irritantes et tortueuses avec des interlocuteurs au téléphone et de les rencontrer, de découvrir des grands timides qui préfèrent parler avec les mains ou dessiner et qui ont les plus grandes difficultés a expliquer quoique ce soit uniquement par des paroles. En quelques minutes les dossiers sont bouclés et une véritable empathie voire une sympathie se noue?
Combien de conflits larvés ont été désamorcés entre des prestataires et des personnes de mon équipe simplement en décadrant et décalant les apparences, les points de vue, les perspectives.
Au début je trouvais cela insupportable. Les gens intelligents ne s’arrêtent pas à de si petits détails pensais-je, mais ce n’est pas vrai, au contraire, bien au contraire. Les gens intelligents comprennent l’ensemble des dimensions d’une situation et sont pertinents sur l’ensemble des vecteurs de relations. C’est la différence entre un bâtiment mal pensé et une oeuvre architecturale. C’est la différence entre un mauvais exposé et un discours brillant. C’est la différence entre un exercice de logique et la preuve d’un théorème. La dimension esthétique, du donné à voir est essentielle.
Cela ne veut pas dire que seuls les jeunes beaux et beaux parleurs ont leur chance, c’est même probablement un handicap pour qui est conscient de ces facteurs. Non, c’est dire que celui qui est pertinent et cohérent sur les différentes dimensions aurait plus de consistance en définitive. Et cela passe aussi par les apparences.
Alors, la prochaine fois que vous aurez à exprimer quelque chose réfléchissez aussi à comment vous voulez que ce soit perçu, quel effet vous voulez provoquer et faire en sorte que le plumage soit à la hauteur du ramage, vous serez que vous serez mieux compris, mieux perçus, et surtout plus efficaces!