Le football, prolongement de la politique par d’autres moyens ?

Après avoir regardé un Psg-Lyon plutôt boring il y a quelques jours (score final 2–0), je me suis replongé dans le formidable essai de Carl Von Clausewitz De la guerre et suis tombé sur cette formule : “La guerre n’est que le prolongement de la politique par d’autres moyens ».

M’amusant avec mon crayon à papier sur ce monument de la philosophie de la guerre (je sais pour certains c’est un sacrilège d’écrire dans un bouquin!), j’ai barré le mot « guerre », l’ai remplacé par « football » pour obtenir : « Le football n’est que le prolongement de la politique par d’autres moyens. »

Mais si c’était vrai finalement ? Le football a souvent croisé le chemin du politique au cours de sa vie. Le Football ne serait-il devenu que politique ?

Football et politique : une histoire de longue date

Le football est un sport collectif opposant deux équipes de onze joueurs autour d’un ballon. L’objectif du football est de mettre le ballon derrière la ligne de but adverse, entre les poteaux et la barre transversale.

Cette simplicité dans les règles et le peu de moyens nécessaires à sa pratique expliquent en partie sa popularité et sa diffusion internationale rapide à la fin du XIXe siècle. Il s’installe de manière durable en Amérique du Sud (Argentine, Uruguay) à partir des années 1870, en Europe du Nord (Belgique, France, Allemagne, Pays-Bas) dans les années 1880 et en Europe du Sud (Italie, Espagne, Portugal) dans les années 1890.

Enjeux politiques nationaux

En raison de son impact médiatique réel, le football est exploité comme outil de propagande par nombre de gouvernements nationalistes tout au long du XXe siècle.

Benito Mussolini comprend l’intérêt qu’il peut tirer du football (travail individuel et sens aigu de l’intérêt collectif) et fait des joueurs de l’équipe d’Italie des « soldats de la cause nationale» lors de la Coupe du Monde 1934 remportée par la Squadra Azzura.

Les dirigeants soviétiques exploitent, de même, le football à partir des années 1950 après avoir mis la main via l’armée et le KGB sur les principaux clubs de la capitale.

Dans les années 1970–1980, les dictatures chiliennes et argentines de Pinochet et Videla se serviront du football pour acheter un semblant de paix sociale.

Enjeux politiques locaux

A une échelle plus locale, certains clubs de football sont utilisés comme outil de revendications politiques — régionalisme, indépendantisme — dans certaines régions. Le FC Barcelone ou l’Athletic Bilbao sont ainsi des symboles forts des régionalismes catalan et basque. Aujourd’hui encore, il faut être né au Pays Basque “historique” ou avoir été formé au club pour pouvoir jouer à l’Athletic Bilbao.

Ainsi, depuis son internationalisation il y a plus d’un siècle, le football n’est plus qu’un simple sport, c’est aussi un espace médiatique puissant (un média à part entière ?) utilisé pour diffuser une idéologie.

Cette utilisation politique entretenue depuis un siècle et largement répandue à travers le monde a, en contrepartie, fait du football le sport #1 dans la majorité des pays du globe.

Une transition idéologique en cours

Pour comprendre le football d’aujourd’hui, il faut regarder plus de vingt ans en arrière et analyser les changements opérés dans le “football des clubs” (par opposition au “football des pays” qui a connu moins de bouleversements).

Enjeux business

Le lancement de la Premier League en 1992 et l’arrêt Bosman en 1995 (qui met fin aux quotas limitant à 3 le nombre de joueurs étrangers ressortissants de l’U.E. dans une équipe de club) forment le point de départ d’une transition idéologique dans le secteur. Commence ainsi le déclin du football comme institution socioculturel et le début du football comme une filière d’activité économique plus traditionnelle. Cela a provoqué l’arrivée de nouveaux propriétaires à la tête de clubs européens (la famille Glazer à Manchester United, et le Fenway Sports Group à Liverpool) avec peu (voire aucun) d’intérêt dans les communautés locales et une idéologie plus nord-américaine centrée sur les marchés ouverts, le merchandising, les droits TVs, la billetterie et en amont de tout cela le profit.

Enjeux de Soft Power

Une nouvelle transition idéologique est aujourd’hui en cours…

En effet, des gouvernements d’Asie et du Moyen-Orient ont ciblé le football depuis quelques années comme un moyen de construire leur soft power et booster leur notoriété et leur image auprès du grand public.

Le soft power par opposition au hard power est un concept développé par Joseph Nye en 1990 dans son excellent Bound to Lead. Ce dernier décrit le soft power comme une nouvelle forme de pouvoir dans la vie politique internationale contemporaine qui ne fonctionne pas sur le mode de la coercition mais sur celui de la persuasion (image, réputation positive, prestige, exemplarité, rayonnement scientifique et technologique…).

C’est précisément cette forme de pouvoir que des pays comme la Chine et le Qatar souhaitent construire avec le football.

La Chine : objectif 2050

Les prémisses de l’utilisation du football comme instrument de soft power remonte pour la Chine à plus de quarante ans. Le pays a mis en place une “diplomatie du Stade » consistant à faire bâtir, par les entreprises de construction et d’aciérie chinoises, des stades de football dans certains pays africains exportateurs de matières premières (pétrole, gaz, bois précieux). Cette stratégie a commencé en 1970 à Zanzibar (actuelle Tanzanie) avec l’Amaan Stadium et s’est accélérée depuis quelques années. La Chine a ainsi fait construire deux stades neufs au Ghana en 2008, puis a payé et construit les quatre stades de la CAN 2010 en Angola. Plus récemment, les quatre stades de la CAN 2017 au Gabon ont été réalisés gratuitement par la Chine.

Mais c’est en 2015 qu’un virage très clair a été pris par le pays dans sa volonté d’améliorer son aura et son prestige auprès de la communauté internationale avec le football. Le président chinois Xi Jinping lui-même — qui se revendique grand amateur de football et fan du club de Manchester United — a annoncé son désir de voir son pays remporter la Coupe du Monde en 2050. Pour l’atteindre, un plan stratégique de long terme a été dessiné visant d’abord à faire de la Chine le pays dominant du football asiatique, avant de se faire une place aux côtés des meilleures nations de la planète.

Ainsi, l’accent a été mis sur le développement de la formation des joueurs chinois et une amélioration rapide du niveau du championnat local. Depuis deux ans, un volume important et croissant de capital est ainsi investi dans les clubs de Chinese Super League pour notamment attirer des stars du football mondial (Tevez, Hulk, Lavezzi…).

Pour finir, de grands groupes chinois jouent aujourd’hui le rôle de mécène du football européen et cherche à rebooster des clubs historiques en perte de moyens financiers et de notoriété. Les actionnaires majoritaires de clubs comme l’Internazionale, l’AC Milan ou l’Atletico sont aujourd’hui chinois.

Qatar : tout pour le football

Plus à l’ouest, l’émirat du Qatar suit globalement cette même stratégie de soft power, à ceci près que le Qatar est 800 000 fois plus petit que la Chine. Cette précision d’échelle a néanmoins son importance. Car avant 2010, le Qatar était complètement méconnu du grand public. En l’espace d’un an, ce petit émirat s’est acheté une place claire, une réelle crédibilité et un prestige certain auprès de la communauté internationale avec deux événements majeurs : l’obtention de la Coupe du Monde 2022 et l’acquisition du PSG, le club de la ville de Paris en France.

Mais alors que tout semblait se passer de manière idéale avec l’arrivée d’une star mondiale comme Zlatan Ibrahimovic, le passage de David Beckham au PSG, plusieurs événements sont venus écorner l’image de l’émirat.

De nombreux soupçons pèsent aujourd’hui sur l’attribution du Mondial au Qatar et le pays est accusé d’exploiter des milliers de travailleurs pour faire construire rapidement les différentes enceintes pour 2022. Plus récemment, l’Arabie saoudite, Bahrein et Abu Dhabi, accusant le Qatar de soutenir le terrorisme, ont débuté un embargo le 5 juin dernier. La réponse qatarienne n’a pas tardé.

Le 12 juillet, le joueur brésilien Daniel Alves, qui devait signer à Manchester City (club détenu par Abu Dhabi), s’est finalement engagé avec le PSG. Le 3 août, l’un des trois meilleurs joueurs du monde, Neymar quitte le FC Barcelone et rejoint le club parisien pour 222M€. Le 30 août Kylian Mbappé, la valeur montante du football mondial, qui devait aller au Réal Madrid signe lui aussi le PSG pour 180M€.

La réponse est cinglante et la stratégie est claire. La réputation et l’image positive du Qatar passera par le football, quelqu’en soit le prix!

Ces exemples illustrent cette nouvelle idéologie du football, drivée par l’Etat, fortement politique et hautement financée. C’est l’antithèse du modèle socio-culturel européen et du modèle free-market libéral américain. C’est la manière dont les gouvernement du Moyen-Orient et Asitatique chercheront à atteindre leurs buts.

Le football n’est pas devenu que politique et conserve son essence esthétique et dramatique. Mais ce sont bien des enjeux politiques qui créent le plus de mouvement dans la filière.

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