Culture startup et piratage de masse …L’Histoire vraie des débuts de Uber Episode 1/7

«Bienvenue dans cette série, en 7 épisodes, qui retrace la création de l’une des startups les plus connues charismatique. D’abord citée comme la plus disruptive de son temps avant d’être surnommée la startup la plus dysfonctionnelle du monde : UBER. Je vais profiter de cette première série pour inaugurer«Startup Autopsy » une nouvelle émission de mon podcast « No one is innovant ».

Dans Startup Autopsy, je joue au Frank Ferrand de service pour remonter aux origines de la création de startups connues avant que ne s’en mêlent mythes, storytelling et bullshit généralisé.

Tout au long de ces 7 épisodes, nous allons vivre ensemble la création de Uber par Garrett Camp et Travis Kalanick et suivre leur parcours, de leur adolescence aux entreprises qu’ils ont créées avant de se rencontrer et de débuter l’aventure UBER.

Ces débuts pouvant expliquer certaines dérives qui entraineront la chute de Travis Kalnick en 2017. Si l’on peut parler de chute quand on part avec 5,6 milliards de dollars en actions d’une startup valorisée à 62 milliards de dollars à mi-2018…

J’ai longtemps hésité pour cette première série. Quelles startup choisir ? Tesla, Google, Facebook, Airbnb, Theranos ? Le choix est vaste.

Finalement c’est UBER qui s’est imposé à moi. Commencer avec Uber fait sens…D’abord parce que cette entreprise a longtemps été utilisée comme le symbole de la nouvelle économie combattant l’ancienne comme les révolutionnaires l’ancien régime (Violon). Uber étant présentée comme un conte de notre temps, illustrant: 
a) le pouvoir de transformation de la technologie que Maurice Levy appellera l’uberisation 
b) la fin du salariat au profit de la gig économie

Voilà, voilà.

La culture startup

Bon en fait j’ai surtout choisi UBER parce que j’ai rencontré Kalanick en 2011 lorsqu’il était en train de lever en série B et parce que cette boite n’est pas un symbole, c’est un cliché. Celui du cancer de la culture startup basée sur le hacking, les bro(grammers), et le Hustle.

La culture Startup est à l’entreprise ce que le cancer est au corps humain…

> La culture du Hacking — version startup — légitime que tous les moyens sont bons pour réussir et qu’il est normal de contourner les lois jusqu’à ce que le législateur n’ait d’autre choix que de les changer,

> Pour la culture Bro, je vous laisse lire “Brotopia” de Emily Chang dénonçant la culture d’entreprise établie par des ingénieurs informaticiens qui n’ont pas connue de fille IRL avant leur 20 ans. Je vous invite aussi à vous reporter au Best-seller de Neil Strauss « the game », ce bouquin dégueulasse qui transforme les femmes en gibier et qui a servi de bible à beaucoup de types socialement maladroits et autres pick-up artistes de quartier.

> Enfin, le Hustle qui est le mot qui ressort souvent de la bouche de certains entrepreneurs américains et que l’on pourrait traduire en français par le fait de « se mouvoir rapidement avec un objectif ». En plus familier, c’est de sortir les mains de ses poches ou les doigts de son — bon, vous voyez l’idée — et de bosser dur, très dur, très très dur. Les week-ends et les vacances sont pour les chochottes. Notre de bas de page, Wikipédia donne d’autres sens à Hustle en français : magouiller, escroquer ou obtenir de l’argent du crime comme la vente de drogue ou la prostitution. Je vous laisse choisir la définition que vous préférez.

La pièce en 7 actes que je vais commencer à vous présenter aujourd’hui débute avec deux personnages principaux aux parcours d’entrepreneurs diamétralement différents.

Garrett et Travis sont sur un bateau

Si je souhaitais faire une analogie, je prendrais la série « the persuaders », amicalement votre en français, pour montrer les différences de parcours des deux co-fondateurs.

Vous avez d’abord Garrett CAMP — le prudent pour ne pas dire le transparent — celui qui a eu l’idée originale de UBER qui était d’acheter une flotte de limousines pour pouvoir les appeler comme des taxis en utilisant une app. Garrett qui a attendu d’être diplômé de sa fac canadienne pour se lancer à plein temps sur un projet de site de référencement, StumbleUpon, avec 2 camarades de classes.

Garrett Camp

Comme vous allez le voir il deviendra un passager de l’histoire que je vais vous raconter et il disparaîtra vite du paysage au point où son nom est inconnu du grand public — bon — comme le sont beaucoup de créateurs de startups me direz-vous.

Vous avez ensuite Travis KALANICK — le charismatique voir le colérique co-fondateur — qui convaincra Garrett Camp d’abandonner l’idée d’acheter des mercedes pour utiliser les limousines et autres “Black cars” déjà disponibles sur le marché. Comme vous le verrez, son parcours entrepreneurial sera bien plus chaotique, documenté et intéressant. A commencer avec le fait qu’il n’a pas terminé ses études. Alors, ce n’est pas un dropout comme Gates, Page, Brin ou Zuckerberg qui, eux, ont attendu d’avoir des preuves financières que leur idée était la bonne pour quitter leurs études. Kalanick, lui, a abandonné ses études pour rejoindre une entreprise dont il n’était pas à l’origine, qui utilisait le contenu produit par d’autres — musiques et films — et qui n’avait pas levé ou gagné le moindre centime qui lui aurait donné un minimum de rationalité pour quitter ses études d’ingénieur en informatique en cours de route.

Travis Kalanick

Coté résultat, Camp vendra sa société 75 millions de dollars au bout de quelques années. Il faudra à Kalanick, 2 entreprises et un dépôt de bilan pour qu’il puisse vendre enfin sa boite pour 4 fois moins.

Pourtant, c’est Kalanick qui redéfinira — parfois pour le meilleur, souvent pour le pire — ce que cela signifie d’être un entrepreneur de la tech du début du 21e siècle.

Travis Kalanick, l’ingénieur commercial charismatique

Travis Cordell Kalanick est né d’un second mariage en 1976 dans une famille moyenne de Northridge — une ville de la vallée de San Fernando que Kalanick décrit lui-même comme la ville qui se situe dans la moyenne de la moyenne. C’est un peu comme s’il était né à Croissy-Beaubourg à Marne la Vallée, les tremblements de terre en plus.

Il mesure 1m75 et physiquement me fait penser à Poildur — l’un des héros du premier album de spirou intitulé «4 aventures de Spirou», je vous laisse aller voir.

II crédite son père, Donald, qui était ingénieur civil à l’aéroport de Los Angeles de lui avoir transmis la curiosité de comprendre comment les choses fonctionnaient. Sa mère — Bonnie — vendait des publicités pour le “Los angeles daily news”, elle décédera prématurément d’un accident de bateau en 2017 causé par leur chien, 1 mois avant que Travis ne soit contraint de quitter UBER. La famille vivait à l’année dans une maison qui ressemblait d’avantage à un bungalow et les vacances dans un camping au bord du lac ou aura lieu l’accident qui coutera la vie de la mère de Travis. Kalanick a 2 demi-soeurs ainées et un frère Cory qui deviendra pompier et localement célèbre à Fresno en 2013 pour avoir sauvé un chat. Et si vous regardez sa chaine youtube vous le verrez aussi se faire pisser de rire dessus par sa soeur qui était à cheval sur ses épaules. Parce que oui, on s’amuse chez les kalanick.

Malgré leurs moyens modestes, il y avait un domaine dans lequel le père se faisait plaisir : l’informatique. Il y avait toujours le dernier modèle d’ordinateur à la maison, du commodore 64 à l’Apple II qu’il utilisait notamment pour apprendre au petit Travis les maths et lui permettre de rester en avance de sa classe en math. Les maths étant clairement LA matière miseen exergue par l’éducation que recevra Travis. Il apprit aussi de son père — qui lui-même venait d’une famille encore plus pauvre — que la réussite de dépend que d’une seule chose : de la quantité de travail. Le Hustle dont je vous ai parlé. Ceux qui travaillent le plus réussissent le plus…point barre. C’est avec cette philosophie de vie et après une jeunesse sans histoire, une scolarité moyenne et sans don particulier que Travis eu l’adolescence classique d’un ado américain qui devaienttravailler pour pouvoir avoir des activités “socio-éducatives” que je traduis par “se payer des bières et aller au ciné” : ces petits boulots consistèrent à vendre des glaces, travailler dans une boutique de photocopie, être enquêteur par téléphone, pompiste ou vendeur de couteaux de cuisine dans un réseau marketing multi-niveaux. Dans une conférence il dira qu’à ce moment là ses potes se moquaient de lui et de ses couteaux en lui disant « Travis, you look Sharp ! ».

Il tirera de cette expérience que la vente est le nerf de la guerre et que le storytelling est la base de la vente. Nous ne sommes pas à l’histoire qu’il racontera par la suite de Uber qui fut inventée lors d’un éclair de génie pendant une froide nuit d’hiver enneigée à Paris (Violoncelle) mais les bases sont là.

SCOUR, vétéran du piratage de masse

Travis commença UCLA — University of California de LA — en 1996 pour des études de 5 ans — s’il les avait menées à son terme — en ingénierie informatique et électrique ET en économie. UCLA étant la fac la plus proche de chez ses parents, ce qui lui permettait d’économiser sur le logement. Il financera ses études avec un job à temps partiel en se rendant tous les samedisdonner des cours à des étudiants coréens sur la partie Math de leur SAT — Le Scholastic Assessment Test qui est le test que doivent passer ceux qui souhaitent s’inscrire dans une université américaine.

Enfin, nous arrivons aux choses qui nous intéressent et qui commencent en 1997. Nous sommes sur le campus de UCLA. Etant à proximité de Hollywood, UCLA était connue comme étant une mine de jeunes talents pour l’industrie du cinéma. C’est aussi un centre médical ultra moderne qui reçoit les dons de célébrités dont les fortunes se sont faitesdans le cinéma. Ce n’était pas à l’époque, un nid de startups, comme Stanford située à 400 km plus au nord. Stanford ou la même année, 2 étudiants — Larry et Serguei — étaient en train d’affiner leur algorithme appelé Backrub avant qu’ilss e fixent sur le nom de Glouglou.

C’est pourtant à UCLA, et plus précisément à Boelter Hall, où se trouvait et se trouve toujours l’association des étudiants en sciences informatiques (UCSA) que vous auriez rencontré Travis en train de jouer aux jeux vidéos ou en train de récupérer des musiques en MP3 partagées par d’autres étudiants. Pour les fans d’histoire, c’est de Boelter hall que fut transmis le 29 Octobre 1969 à 22:30 le premier message à destination de Stanford via un réseau appelé Arpanet qui deviendra par la suite Internet. Le message étant LOGIN, afin LO à cause d’un crash informatique il a fallut reprendre la transmission quelques heures plus tard pour renvoyer le mot en entier.

C’est écrit sur le mur

Revenons à l’histoire qui nous intéresse. Celle-ci commence à l’automne 1997 sans Kalanick qui était alors en stage à Intel à Portland. Un étudiant et ami de kalanick : Vince Busam travaillait sur un petit logiciel qui cherchait automatiquement les fichiers multimédias présents sur les serveurs de l’université. La technique de crawling était déjà familière à cette époque, ce qui était “nouveau” est que Busam utilisait son logiciel pour récupérer la musique de son dortoir partagé par d’autres étudiants qui avaient enregistrés leurs CDs rippés en MP3 sur le serveur de l’université. Aidé d’un autre ami Mike Todd, Busam réalisa que son logiciel pouvait trouver des musiques dans tous les dortoirs de l’université… et en fait … dans n’importe quel ordinateur connecté aux internets. Et en plus n’importe quel fichier au-delà des Mp3 ou des jpeg, comme les PDF, les .Doc, etc. Busam se dit rapidement qu’il y avait peut-être de l’argent à se faire en créant une audience d’informaticiens amateurs de musique. Enfin sans doute.

Busam et Todd parlèrent de leur petit programme autour d’eux et 3 autres étudiants Dan Rodrigues, Kevin Smilak et Jason Droege les rejoignirent pour réfléchir à la création d’une…Startup…le mot est lâché… Après quelques jours de réflexions, ils en trouvèrent le nom : ce sera SCOUR (skaoueur) . SCOUR qui en français signifie parcourir ou explorer puisqu‘il s’agit d’un robot qui parcoure un réseau. En décembre 97 fut déposé Scour inc. avec Dan Rodrigues comme CEO car il était le seul à avoir suivit un cours de gestion. Aucun membre de l’équipe n’avait alors la moindre idée de la façon dont ils allaient gagner leur vie mais en ayant en tête le fantasme qu’ils pourraient lever de l’argent d’ici là. Même si aucun d’entre eux ne savait comment. Détail. Il était évident pour eux que n’importe qu’elle personne censée allait vouloir leur donner de l’argent en voyant leur petit bot de crawling.

Les bros de SCOUR

Cette petite équipe d’entrepreneurs — appelons les entrepreneurs et pas pirates arrivistes pour l’instant — se retrouvèrent pendant les vacances de Noël à San Francisco chez les parents d’un des membres de la bande. Clichés, les ordinateurs placés sur la table de ping pong dans une guesthouse dans le jardin pour améliorer le code. C’est de retour à UCLA en janvier qu’ils créèrent un site web dédié sur le serveur de l’université. Et peu importe si l’adresse du site était scour.cs.ucla.edu, qui faisait que techniquement ce site de partage de musique — piratée — était la propriété de l’université et la rendait responsable.

Rappelons-nous simplement qu’à l’époque le piratage de musique et de serveur était encore inconnu alors autant en profiter parce que ça n’allait pas durer…

Travis Kalanick rejoint SCOUR et FOMO

Et Kalanick me demanderez-vous ? Et bien Kalanick était en contact rapproché avec ce groupe d’amis et quand l’un des membres de la bande qui devait le rejoindre à Intel pour faire son stage annula pour travailler à Scour où selon lui était « l’action», cela lui fit prendre conscience qu’il était peut-être en train de manquer une opportunité incroyable et une occasion de mettre son nom à coté de Jobs, Gates, Hewlett ou Packard. Pourtant, malgré ce sentiment de FOMO — cette peur de manquer une opportunité — et surement sous la pression de ses parents car il se retrouvait le seul des enfants Kalanick à faire des études, son frère étant en train de devenir pompier et ses soeurs étant actrice ou vendeuse . Il commença un second stage au BCG à Los Angeles durant l’été 1998. Il ne rejoindra l’équipe de Scour qu’après son stage quand le site venait de dépasser les 1,5 millions de pages vues par jour. Ce ne sera pas la dernière fois que Kalanick étudiera ces options avant de rejoindre une startup. Il fera la même chose avec UBER.

Préparez votre grille de bingo startup. Kalanick, alors âgé de 22 ans, ce qui faisait de lui l’un des vétérans de l’équipe, prendra le job de «Vice président de la stratégie, responsable des relations investisseurs (textuellement en anglais cultivating investors) et des partenariats media». En gros, son job consistait à passer ses journées au téléphone pour obtenir de l’aide, de la visibilité et du pognon. Comme il le répétera à l’envie quand il commencera à être invité en conférence : son job était de prendre des dizaines de « non » par jour. Bon en vrai il dira des centaines mais comme nous le verrons, l’un des grands talents de Kalanick est l’exagération.

Scour s’avéra être le parfait exemple du service qui rencontra un succès immédiat. Le «Produit market fit» comme qu’on dit en startup. Scour était un simple site web qui identifiait les musiques sur un réseau et vous laissait ensuite cliquer sur la chanson choisie pour l’écouter.

L’objectif de Scour était simple : créer une communauté la plus large possible pour attirer ensuite des médias et des entreprises de la musique et de la vidéo en leur proposant d’utiliser leur réseau pour communiquer leurs sorties d’albums ou de films. Et à priori ça ne choquait personne chez Scour de ne pas posséder l’ingrédient clé pour lequel venaient leurs utilisateurs : les musiques et les films ! Scour était le premier exemple de plateforme qui faisait effet de levier sur la propriété des autres. A noter qu’à l’été 98 nous sommes 1 an avant la création de Napster et que les deux browsers disponibles étaient Internet Explorer 4 et Netscape 4. Oui, nous revenons de loin.

Le bouche à oreille entre étudiants commençait à se faire ressentir et le nombre d’utilisateurs progressait de plus en plus vite. Les techniciens chargés de surveiller le réseau de l’université n’avaient toujours pas remarqué que le serveur envoyait 20 Megabit de données à la seconde. Pour vous donner une échelle, en France les offres 20Mo pour le grand public datent de 2016.

La différence est qu’à l’époque pour avoir ce type de débit cela coutait 20 000 dollars par mois, soit 28 000 euros ramené au cours du dollar de l’époque… et pas 39€ avec 100 chaines de télé.

Scour se développa si vite que les créateurs se retrouvèrent face à un choix à faire, un choix simple mais qui aura une portée sur le reste de leur vie : étudier ou entreprendre ?

Finalement, parmi les 7 co-fondateurs de Scour 6 choisirent l’entrepreneuriat, et Kalanick était dans le lot. Il quittèrent donc leur dortoir et louèrent un 2 pièces à proximité — la suite 433 — qui servirait d’appartement pour Dan Rodrigues et Mike Todd et de bureau pour les autres. Les tâches furent réparties entre les 6 jeunes garçons et Kalanick hérita en plus de son job actuel — ne me faitepas répéter — du marketing.

Pendant quelques mois la vie s’organisa dans cet appartement situé dans le quartier de Westwood. Leur bureau était spartiate. Il fallait prévenir si vous souhaitiez utiliser le micro-onde pour avoir le temps de sauver son travail et d’éteindre les moniteurs pour éviter de faire sauter les plombs. C’est aussi durant cette période que l’un des co-fondateurs Droedge se dit que finalement, vu que les entreprises du spectacle ne leur reprochaient pas d’utiliser leur contenu, ils pouvaient faire fléchir les règles et que personne ne leur chercherait de problème. A partir de là, les lois qui ne les gênaient déjà pas beaucoup furent chaque jour un peu plus contournées.

Pour se financer, Scour commença à emprunter de l’argent à la famille, la love money, le parcours habituel du créateur d’entreprise. Le beau père de l’un des associés investit même 150 000 dollars, pourtant, la somme était encore loin d’être suffisante pour louer suffisamment de serveurs pour maintenir la progression du nombre d’utilisateurs. Et je ne vous parle même pas d’être payé. Pour l’instant les associés vivaient sur leur prêt étudiant ou continuaient leur travail les soirs et week-end pour ceux qui n’avaient pas de parents pour financer.

En attendant, faire appel à des investisseurs extérieurs n’étaient plus une option mais une nécessité. Une nécessité urgente.

Les requins arrivent

Il se trouvait que l’un des associés — le réseau étant le seul avantage que je vois a avoir autant d’associés — je reprends, l’un des associés avait un ancien camarade de classe qui travaillait dans une startup située sur Beverly Hills appelée checkout.com (un site à la IMDB référençant musiques, films et jeux vidéos dont je n’ai pas retrouvé trace, rachetée ou balayée par la bulle, si vous avez des infos faites tourner). Checkout était contrôlé (oui, contrôlé, l’équipe de Scour aurait du se méfier) par deux investisseurs : Michael Ovitz (un agent de star) devenu président de Disney qui investissait en son nom propre et Ron Burkle qui avait fait sa fortune dans l’épicerie et créé son fond d’investissement Yucaipa companies. Firme qui investira quelques années plus tard dans Airbnb et Soundcloud. On ne peut pas toujours se tromper.

Comme beaucoup de personnes du monde d’avant, Ovitz et Burkle étaient particulièrement intéressés de profiter de cette chose appelée l’internet pour développer leur fortune. Dan et Mike de SCOUR furent donc mis en contact avec eux et comme cela avait été décidé dans le partage des tâches lors de la création de Scour, ce fut à Travis de s’y coller.

Michael Ovit

Ce qui suivit fut pour Kalanick son apprentissage du monde des affaires, enfin surtout du monde des requins de la finance. N’oubliez pas, nous sommes dans un monde où il n’y avait pas de blogs ou d’incubateurs pour vous donner des conseils sur la façon de négocier avec des VC.

En février 99, Ovitz envoya 2 aides de camps : Peter Levin, 29 ans, qui était avec Ovitz depuis 10 ans et Richard Wolpert 36 ans qui occupait le president of Disney Online avant de suivre Ovitz.

Je dois ouvrir une première parenthèse pour vous parler de Michael Ovitz qui jouera un rôle dans l’aventure Scour . Le rôle du méchant à écouter Kalanick qui recevra des menaces indirectes de sa part quand les choses tourneront mal dans quelques mois. Ovitz — surnommé par le New York Post comme un patron de mafia — est un personnage, agent de star et co-fondateur de la Creative Artists Agency qui était connu pour fournir aux producteurs de films des « Packages talents » qui assemblaient scénaristes, réalisateurs et acteurs. Ce qui enlevait du pouvoir de négociation aux studios. Il en démissionnera pour devenir présidentde la Walt Disney company en décembre 1995 avant d’être renvoyé en décembre 1997 en empochant 40 millionsde dollars + 100 millions d’actions Disney. Enfin, jusqu’à ce que les actionnaires portent plainte et que l’argent soit bloqué. Il créera plusieurs autres entreprises par la suite mais sa fiche wikipédia se rappelle surtout qu’il a tenu pour responsable de son fiasco à Disney ce qu’il appellera “la mafia gay” dans les colonnes de vanity fair. Ce qui vous donne la posture du personnage.

Le premier rendez-vous entre les sbires de Ovitz et l’équipe de Scour eu donc lieu en février 99. Chose surprenante, à la fin de la réunion, personne chez Scour n’avait compris ce qu’il s’était passé ou même si le rendez-vous avait été bon ou pas. Tout ce que leur avait dit Peter Levin en partant était « Il y a des choses intéressantes ici. Je ne vais pas tout vous dire mais ça pourrait être énorme.» Finalement, ils commencèrent par se dire que les choses devaient être en train de bien tourner car à partir de là ils commencèrent à recevoir un déluge de communiqués de presse émanant de O&B sur le fax de SCOUR détaillant les différentes aventures financières de O&B doublé d’appels réguliers de Levin pour leur dire que les choses avançaient et qu’ils allaient bientôt faire une offre. Bientôt…

Finalement, un premier accord fut trouvé entre O&B et Scour.net en mars 99. O&B étaient intéressés car leur offre était complémentaire de leurs activités et leur ouvrait un débouché pour faire connaître et vendre les produits des créateurs de contenus musicaux qu’ils représentaient. Mais ils n’étaient pas des investisseurs débutants et savaient que Scour n’avait plus d’argent. Ils comptaient bien en profiter pour obtenir un maximum de parts de Scour pour un minimum d’argent. Rappelez-vous, nous sommes plusieurs années avant que le duo Zuckerberg-Parker ne change la mentalité des investisseurs qui à l’époque viraient rapidement les fondateurs des startups pour les remplacer par des types à eux. En plus, l’équipe de SCOUR était des étudiants qui ne savaient pas comment fonctionnait ce type de deal. Pas plus que Ovitz and co savait faire de deal avec des startups. La seule chose qu’ils savaient est que le trafic de Scour était exponentiel et donc les dépenses en serveurs aussi, Ovitz n’avait qu’à attendre un appel de Kalanick pour qu’il vienne lui manger dans la main.

Dans la lettre d’intention que reçue l’équipe de Scour, O&B confirmèrent leur volonté d’investir 4 millions de dollars contre 51% des parts de l’entreprise et 4 places au board. Pour déterminer la valeur de Scour O & B se basaient d’avantage sur la valeur du matériel que possédait Scour, à savoir les serveurs qui étaient leur plus grosse dépense en y additionnant le montant des salaires versés à l’équipe et le prix de location des bureaux. Concernant ce dernier point, il fut décidé que l’entreprise déménagerait dans le même immeuble que checkout à Beverly Hills.

Le deal disposait d’une contrainte de 30 jours pour être signé par les 2 parties, pendant cette période Scour n’avait pas le droit de solliciter un meilleur accord selon une clause de « No-shop » qui avait été stipulé dans la lettre d’intention. Cette clause et la durée de celle-ci montre à quel point l’équipe de Scour était aux abois — ou débutante — pour l’avoir acceptée. On est loin du Kalanick que j’ai entendu se vanter d’être très fort pour négocier en étant en position de faiblesse.

La close de “no-shop” est très utile du point de vue de l’investisseur parce que cela empêche l’entreprise sollicitant l’investissement de chercher d’autres offres qui pourraient conduire à un prix d’achat plus élevé ou à des enchères avec un investisseur tiers intéressé. Les investisseurs étant parfois des moutons de panurges, il suffit qu’un investisseur se montre intéressé pour que d’autres qui avaient refusé l’offre reviennent «mystérieusement» sur leur décision et emboite le pas. Ce comportement n’ira qu’en empirant avec le temps.

En fait, après la fin de la période indiquée, les 4 millions de dollars n’étaient toujours pas versés sur le compte de Scour. Kalanick fit comme un freelance en fin de droit et laissa passer quelques jours pour ne pas avoir trop l’air d’un crevard avant d’appeler Levin pour lui demander où en étaient les choses maintenant que le délai était passé . Il devenait urgent pour Scour d’acheter des serveurs et de payer l’équipe !

La suite n’est que spéculation de ma part mais je pense que soit O&B n’avaient pas l’argent disponible — ce qui me parait l’hypothèse la moins sure — soit ils ont attendu jusqu’à la dernière minute pour renégocier le deal à leur avantage. Il paraît aussi très probable que Kalanick a du faire une erreur en cherchant à leur mettre la pression — on ne peut pas lui en vouloir — mais ça s’est retourné contre lui. Il a certainement du dire lors de la conversation que s’il ne se passait rien rapidement il allait devoir parler à d’autres personnes car ils étaient sollicités par d’autres investisseurs. Ce qui était vrai, depuis quelques semaines un label indépendant appelé GoodNoise était disposé à prendre un intérêt minoritaire dans Scour.

3 jours plus tard, début juin, O&B annoncait attaquer Scour pour ne pas avoir obéi à la clause de no-shop et le Wall Street Journal publia un article dans la foulée histoire que que tout le monde le sache. Ce qui n’était pas difficile pour Ovitz car justement, Bruce Orwall, un journaliste du Wall Street Journal l’avait appelé quelques jours auparavant pour faire un papier sur son rapprochement avec Scour. Cette attaque en justice, réelle ou imaginaire, rendait Scour intouchable pour d’autres investisseurs. Un investisseur investit pour faire du business, pas pour payer des frais de justice et ce peu importe le sujet de la poursuite. SCOUR était à la merci de Ovitz qui proposa de nouveaux termes : toujours 4 millions de dollars mais pour une prise de contrôle de 51% des actions ET 4 places au board qui comptait 6 places.

La leçon fut rude car la parution de l’article du Wall Street Journal était attendue par léquipe de SCOUR. Ils avaient parlé à Bruce Orwall au téléphone, le journaliste auteur de l’article et ils s’attendaient à lire un article qui parlait d’eux et qu’ils pourraient montrer avec fierté à leurs parents. Ils ne s’attendaient pas du tout à découvrir qu’ils étaient attaqués en justice par leur investisseur — attaque destinée à les forcer à accepter leur argent contre la majorité de leurs parts. En plus, l’article était condescendant en jouant sur la différence d’âge entre Michael Ovitz et les jeunes fondateurs de Scour…ces petits jeunes appartenant à la génération X.

Oui, Breakfast club.

Le titre même de l’article donne le ton : « Comment est ce que Mr Hollywood va réussir avec des partenaires web de la moitié de son âge » et cela continue avec le chapeau de l’article : « M. Ovitz va t’il réussir avec des gens qui pensent qu’un Power lunch est un bol de céréales ?». Pour info, un Power Lunch étant un déjeuner d’affaire.

Nous apprenons plusieurs choses dans cet article :

1> Que Ovitz a déjà investi dans des sites de partage de musique MP3.com et Lauch.com et qu’il sait ce qu’il fait…Ah

2> Que scour reconnait que les fichiers qu’ils partagent ne leur appartiennent pas mais que ça semble ne déranger personne…Oh

3> Que Ovitz se retrouve le cul entre deux chaises car il possèdedes parts dans des entreprises qui partagent illégalement le travail de personnes dont certaines sont ses clients…Eh

4> Et enfin, que Ovitz se protège derrière la politique de scour d’effacer les liens sur la demande des ayant droits mais que comme le précise Ovitz « lls ne le font jamais »..Ouh

Je vous promets que ça bonhommie ne va pas durer encore très longtemps.

Dans son article, Bruce Orwall a prit bien plus au sérieux Ovitz que les créateurs en relayant par exemple la version selon laquelle c’est Ovitz qui a appelé l’entreprise pour leur proposer des fonds grâce à un article sur SCOUR publié dans le journal du campus d’UCLA. Ce qui peut signifier “J’ai l’oeil partout, je sais sentir les bonnes affaires, je suis à la page, c’est moi qui ai découvert Scour et ses fondateurs ne devraient montrer rien d’autre qu’une gratitude éternelle et prendre mon argent”.

Pour Kalanick, comme pour le reste de l’équipe, cette manipulation pour leur forcer la main à signer un accord qui leur était désavantageux et réécrire la réalité restera gravé dans leurs mémoires. Et pourtant, ils ne faisaient que débuter leur formation.

La manoeuvre de Ovitz et Burkle avait fonctionné. La jeune équipe de Scour n’avait pas d’autres choix que de prendre l’argent et de suivre ou subir Ovitz et Burkle. Ils étaient désormais sous le joug de quelqu’un qui n’avait pas le bien être de l’équipe de Scour à coeur mais sa performance économique et là, le coeur n’a rien à voir. Kalanick venait d’entrer dans la cour — pas forcément des grands — mais des requins.

Pendant l’été 99 tout le monde déménagea à Bevely hills et Scour commença à recruter tout en continuant à acquérir des utilisateurs et à faire leur propre éducation au monde des affaires en lisant des bouquins que leur passait Ovitz qui en dit beaucoup sur la vision du monde de ce type comme par exemple l’art de la guerre de SunTzu et les 48 règles du pouvoir de Robert Greene. Parmi ces règles vous trouverez des règles comme : “Ne vous fiez pas à vos amis, utilisez vos ennemis”. “Dissimulez vos intentions”. “Soyez honnête à bon escient”, “Soyez un faux-ami et un vrai espion” ou encore “trouvez le talon d’Achille”. Ce qui vous donnerune idée précise des valeurs qui leur étaient inculquées.

NAPSTER

En parlant de talon d’Achille, c’est exactement au moment ou Kalanick débutait cette relation houleuse avec ses investisseurs que 2 ingénieurs, Shawn Fanning et Sean Parker lançaient un projet inspiré de Scour mais qui deviendra plus connu et qui durera plus longtemps que Scour mais dont la chute sera tout aussi dure : Napster dont la première béta dut lancée le 1er juin 1999.

Comme souvent avec l’innovation, une petite amélioration peut avoir d’énormes répercussions et résoudre les problèmes rencontrés par un concurrent peut faire LA différence.

Le problème de Scour est qu’ils surpromettaient et sous-délivraient pour parler comme un consultant.

Savoir que l’on pouvait accéder à toute la musique que l’on voulait — gratuitement en plus — était une belle promesse sauf que l’utilisation de Scour avait plusieurs grosses lacunes :

1- Seuls les fichiers des gens connectés pouvaient être trouvés

2 — il fallait se connecter à un autre utilisateur pour voir les fichiers que celui-ci partageait, il n’y avait donc pas de sommaire global ou de moteur de recherche répertoriant tous les fichiers en ligne

3 — il fallait demander l’autorisation au possesseur — notez que je parle de possesseur et pas de propriétaire — du fichier convoité en espérant qu’il accepte le téléchargement demandé.

4 — Et comme c’était toujours les mêmes chansons qui étaient demandées, les serveurs crashaient régulièrement et ceux qui partageaient se lassaient et ne partageait plus leurs fichiers bloquant les uploads pour ne faire que du download, obligeant les ingé de Scour à passer leurs journées à enlever les liens cassés à la main tout en cherchant du nouveau contenu…

Napster était un Scour amélioré — même si techniquement Napster ne valait pas mieux.

Il n’y avait pas vraiment de compétition entre les équipes de Scour et Napster à part peut-être en terme de compétences ou les équipes se défiaient gentiement en terme de proueesse technique. En tout cas, Kalanick et Fanning se rencontrèrent et devinrent amis. Fanning fut d’ailleurs l’un des premiers investisseurs de Uber. Mais de nouveau Kalanick apprendra quelque chose : quand un concurrent arrive, il faut réagir vite et pas le regarder en le trouvant mignon. Il le prouvera plusieurs années plus tard quand LYFT le « out-innovera » comme on ne le dit pas en anglais et le copiera en créant UBERX…Mais n’allons pas trop vite.

Napster

Si je m’arrête sur Napster c’est que je suis sur que vous qui me lisez avez du entendre parler de Napster mais pas de Scour. Napster est devenu un événement social et culturel. En 2000, le client — on parlait pas encore d’app — avait été téléchargé 80 millions de fois alors que celui de Scour plafonnait à 7 millions en ayant pourtant 2 ans d’avance. Obligeant tout de même Scour à réagir et à créer un client de partage de fichier appelé « Scour exchange » — SX en plus court — qui en retour était un copycat de Napster — c’est le même jeu du chat et de la souris auquel se livreront par la suite Apple et Samsung, snapchat et intagram, viadeo et linkedin. Euh, non, pas Viadéo et Linkedin.

Conscient qu’il perdait du terrain, Travis proposa de lancer à l’automne 99 une campagne de publicité sur les campus pour promouvoir SX. Cette campagne — inventée en interne — consista à donner aux étudiants de petites pochettes de lubrifiant sur lesquelles était imprimé le slogan « “for smooth download use SX ».Je ne vous fait pas un dessin. Que voulez-vous attendre de plus d’une boite exclusivement masculine à la moyenne d’âge de 22 ans ? Et ce n’est qu’une blague potache comparé à la culture Bro qui distinguera UBER jusqu’au limogeage de Kalanick en 2017.

The shit hits the fan

En attendant, Scour — qui malgré d’être le précurseur de Napster était désormais considéré comme un autre Napster — commençait à avoir de l’attention et une première offre de rachat fut proposée en novembre 2000 par la société « Real Networks » connue alors pour “Real Player” concurrent de Winamp et de quicktime et avait déjà l’idée de transformer SX en offre commerciale qui aurait du ressembler à itunes si le plan s’était déroulé sans accroc. Si.

Les négociations avec Realnetworks avançaient jusqu’à ce qu’un article paru dans Cnet en janvier 2000 et citant — j’ouvre les guillemets « une source proche des négociations » que RN aurait proposé 100 millions, majoritairement en action, pour le rachat de l’entreprise. Il est évident qu’en annonçant ce chiffre surréaliste quelqu’un a voulu tuer le deal dans l’oeuf.

Qui a voulu tuer le deal ? Ovitz ? Kalanick ? Ou leurs amis de Napster ? On ne le saura sans doute jamais.

Le secret éventé, les négociations s’arrêtèrent net. Heureusement pour Real Networks car c’est à peu près à ce moment, que le succès de Napster se retournait contre eux avec d’abord quelques labels, puis toute l’industrie de la musique et du cinéma qui attaquèrent comme un seul homme le client P2P.

Scour sera le prochain.

Depuis début 2000, l’équipe de Scour rencontrait des investisseurs et des labels. Ils rencontraient les investisseurs pour leur montrer leur croissance et les labels pour leur parler de leur concept de boutique de musique en ligne qu’ils avaient depuis un moment. Ils n’étaient pas stupides. Ils savaient que le téléchargement illégal de musique n’était plus une pratique confidentielle d’ingénieurs de grandes écoles et que le grand public s’y adonnait désormais. Ils savaient que les premiers chiffres de manque à gagner pour l’industrie de la musique commençaient à sortir. Napster était sous le feu des projecteurs et ils se doutaient bien qu’il faudrait à un moment ou à un autre payer les ayants droits pour se racheter une conduite s’ils voulaient continuer leurs opérations.

Rendons-nous maintenant directement au 20 juillet 2000. Dan Rodrigues, accompagné de Mike Todd et de Travis, étaient à Washington pour rencontrer plusieurs sénateurs et échanger sur la légalité de leur offre.

C’est en étant raccompagné par le chief of staff de l’un de ces sénateurs que celui-ci leur demanda s’ils avaient parlé à l’industrie du cinéma. Todd répondit que c’était en train de se faire. Le chief of staff aurait dit d’un air insistant : “Vous devriez vraiment les rencontrer. Rapidement !”

C’est dans l’avion de retour, juste avant le décollage, que “the shit hit the fan” comme on dit au nord du Pecos. Jack valenti, chairman de la fameuse MPAA Motion picture association of america faisant suite à son édito du 21 juin 2000 dans le NYT intitulé «Il n’y a pas d’Hollywood gratuit» avait organisé une conférence de presse pour annoncer qu’il avait lancé des poursuites contre Scour à qui il reprochait «d’avoir construit son activité autour du piratage à grande échelle» et de «faciliter le vol pur et simple d’œuvres protégées par les droits d’auteur. » Il sera rapidement rejoint par la Recording Industry Association of America RIAA pour la musique. Les 2 plaignants demandaient 150 000 dollars par œuvre piratée soit la somme totale et ridicule de 250 milliards — j’ai bien dit milliards — c’est le PNB de la Suède à l’époque. A chaque fois que Kalanick en parlera dans l’avenir, il insistera bien lourdement sur cette somme en la présentant comme étant un quart de trillion de dollars. Un peu comme une médaille gagnée sur un champ de bataille.

La somme est ridicule et la situation était ubuesque, les services marketing de l’industrie du film et de la musique payaient Scour pour promouvoir leurs contenus pendant que leur service juridique utilisait ces mêmes chiffres pour les attaquer.

Le lendemain de la conférence de presse, le vendredi 21 juillet, l’équipe de Scour avait rendez-vous avec Dan Draper de Draper Fisher Venture Capital qui était à ce moment le plus important VC de la silicon valley et n’avait pas encore investit dans Theranos. Une histoire que vous raconterai prochainement. Quand ils furent tous assis autour de la table, Draper étala sur la table de conférence les journaux les plus importants du pays qui titraient tous sur Scour . Son effet réalisé, Draper s’adossa à la chaise et leur dit : “j’imagine que votre valo vient juste d’augmenter”.

Pas ce Dan Draper là

Après tout, la MPAA avait dépensé 50 millions de dollars en frais de justice et de marketing contre Scour. Et le résultat se vit sur les téléchargements, ils dépassèrent pendant quelques jours ceux de Napster.

Une fin rapide

Ici commence le chapitre juridique de l’histoire. Alors que les poursuites contre Napster allaient durer des années, avec des contres attaques et des retournements dignes de Game of thrones, la chute de Scour fut beaucoup plus rapide.

Les avocats de Scour — comme ceux de Napster — pensaient que l’entreprise était protégée par le Digital Millennium Copyright Act ou DMCA de 1998 qui stipulait que les entreprises des internets ne pouvaient être tenues responsables des activités de leurs utilisateurs. Et Scour comme après elle Napster, kazaa, thepiratebay et tous les autres se défendront en affirmant ne pas héberger de contenus sur leurs serveurs, seulement de les indexer. Mais bon, une petite boite de 64 personnes ne pouvait pas vaincre la colère des 33 plus grosses entreprises de création de contenu du monde occidental. Ca ce marche pas.

Fin aout 2000 Scour fut contraint de licencier 52 de ses salariés. Sur 64 personnes ça a dû se voir... Parmi les 12 salariés survivants vous trouviez bien sur les principaux fondateurs qui étaient partagés entre s’accrocher à leur siège ou chercher un nouveau job. Kalanick, lui étant pour se battre jusqu’au bout. Par contre, ses associés «not so much».

Scour déposa le bilan le 13 octobre sous le chapitre 11 du code fédéral sur les faillites, ce qui permet d’accélérer la mise en vente de l’entreprise et d’éviter des poursuites en justice qui auraient de renvoi en renvoi pu durer 10 ans et couter beaucoup plus que le maigre résultat de l’entreprise. Cette stratégie fut à l’opposé de ce que tentera Napster qui ira même à nommer un avocat comme CEO. Les avoirs de Scour qui contenaient un peu de matériel, des serveurs, le logiciels de crawl et le client web furent vendus au tribunal du commerce en 20 minutes pour 9 millions de dollars à Centerspan, une société de Seattle qui comptait utiliser SX pour distribuer ses contenus.

Evidemment, cette expérience a été très mal vécue par l’équipe fondatrice. Voir le fruit de plusieurs années de travail disparaître en quelques minutes, réaliser que tous les week-ends passés au travail l’avaient été pour finalement ne rien obtenir à la fin ne peut qu’être décevant et c’est rien de le dire. Mais pour l’équipe de fondateurs, il y avait un autre enjeu, je vous rappelle qu’ils avaient tous abandonnés leurs études et pour certain dépensés leur prêt étudiant pour développer une boite qui venait de passer par la fenêtre. Et ça c’est pas du tout, mais vraiment pas du tout Glop.

Kalanick, qui avait déjà relevé ses manches et levé ses petits poingstrouva que se coucher aussi vite sous la botte de grosses boites et de leurs avocats était lâche en général et frustrant pour lui. Ils auraient du se battre jusqu’au bout, ils n’avaient rien à perdre.

Et c’est vrai, ils n’avaient rien à perdre. Pas de biens. Pas de réputation. Contrairement à Ovitz qui représentait les artistes spoliés par le téléchargement illégal dont les labels combattaient Napster et Scour. Et il commençait sérieusement à passer pour un idiot.

Il finit par prétendre qu’il n’était pas impliqué, qu’il avait été manipulé par les petits jeunes de Scour et qu’il ne savait pas que l’entreprise facilitait le partage illégal. Après avoir poursuivit Scour pour entrer au capital il prétendait maintenant qu’on lui avait forcé la main. Comme le dira Kalanick, c’était vraiment un coup de merde.

Il s’avéra qu’en plus d’être un homme d’affaire peu recommandable Ovitz aurait aussi la dent dure. 2 mois plus tard Travis qui assistait à une conférence de Jason Calacanis — qui deviendra l’un des premiers investisseurs de Ubercab — aurait reçu des menaces de Peter Levin, la pettie main de Ovitz qui avait joué sa part lors des négociations si vous vous rappelez. Il se serait approché de kalanick qui était assis à une table dos et se serait penché vers lui pour lui glisser à l’oreille quelque chose dans le style de «Certaines personnes dans l’industrie ont travaillé très dur pour être là où elles sont, et ces personnes aimeraient rester où elles sont» Ce que Kalanick traduira par quelque chose du genre “Tu bouges pas ou t’es mort”.

En résumé

En résumé, pour son premier essai entrepreneurial Kalanick avait connu un certain succès — bon plus d’estime que financier — mais il avait rencontré « son produit market-fit » comme on dit en franglais de merde. Le problème était que c’était avec le produit de quelqu’un d’autre. Ce qui n’était pas viable quand ce quelqu’un d’autre — donc l’industrie de la musique et du film — n’était pas d’accord pour y participer.

Il avait aussi commis d’autres erreurs soulignées par la montée météorique de Napster et la perte de la majorité des parts de sa boite au profit d’investisseurs 1.0… Si vous me permettez cet anachronisme.

Mais Travis aura tiré de nombreux enseignements de cette expérience et il reconnait qu’il aurait du :

> Aller plus vite que ses concurrents et chercher sans cesse à acquérir de nouveaux utilisateurs pour scaler rapidement et éviter l’épuisement de ses équipes,

> S’adapter aux situations le plus rapidementpossible pour ne pas rester trop longtemps sur ce qui a fait le succès de l’entreprise à ses débuts,

> Sélectionner ses investisseurs et ne pas prendre les premiers à dire oui. Et bien sur, ne pas signer de clause de no-shop et se méfier des investisseurs qui ne sont pas de la vallée,

> Etudier rapidement les lacunes de son produit pour ne pas laisser de failles dans lesquelles un concurrent pourrait se glisser en proposant un meilleur produit,

> Et que lever des fonds ne résout pas tous les problèmes… contrairement au travail et aux ventes.

Travis avait appris une leçon mais en attendant, à la fin de l’été 2000, il venait d’avoir 24 ans, pas de diplôme, pas de job, pas d’argent et pas de perspectives à part retourner vivre chez ses parents.

Pendant ce temps là, à 2000 km au nord, dans la ville de Calgary au Canada, un étudiant en informatique avait une idée.

La suite au prochain épisode…Garrett camp arrive sur un nuage

J’espère que cette histoire vous a intéressé ou inspiré. Dites moi ce que vous en pensez. Et bien sur n’hésitez pas à vous abonner si vous avez aimé ou à abonner ceux que vous n’aimez pas dans le cas contraire.

Lire la partie 2 : “Ouber ou Youber ?”

Benjamin Chaminade est un conférencier et entrepreneur franco-australien spécialiste en innovation, management et Ressources Humaines.