Avec ce média hors-normes, ces jeunes voudraient changer le monde

Martin, Louise, Benjamin… et les autres. La belle équipe à l’origine de Sans_A.

C’est quoi un média jeune ? Si je vous pose la question, vous allez me répondre : Buzzfeed, Melty, Vice, ou encore, soyons fous, “des trucs sur Snapchat”. Et si la nouvelle génération avait autre chose à vous dire que des gribouillis rigolos sur des vidéos verticales, des reportages gonzos trash ou des listes sympas avec des gifs animés ? Ces médias ont ouvert une voie, mais derrière ces mastodontes déjà un peu “vieux” (et ce n’est pas une critique), il y a d’autres voix qui poussent. Des jeunes qui disent que le média du futur est un média qui les poussera à construire le monde de demain. Qui les rendra acteurs et plus seulement commentateurs (qui était la révolution précédente).

Parmi ces jeunes pousses, qui font plutôt du bien au journalisme, et qui bousculent les râleurs de la bande du “c’était mieux avant” ou du “y a plus de respect”, il y a Sans_A. Sans_A qui a lancé sa nouvelle formule vendredi dernier sur le toit d’un bar mi-squat, mi-espace événementiel, Sans_A qui refuse la simplicité rafraichissante du buzz et du fun pour aborder la complexité du monde, pour parler d’un problème insoluble, les exclus, pour trouver des solutions et pour se donner les moyens d’agir.

Sans_A qui dit à cette nouvelle génération : vous n’allez plus voter parce que vous ne vous sentez pas impliqué dans ce monde dont vous avez hérité. Ce monde dont vous n’êtes finalement pas responsables. Nous sommes cette génération qui est née avec le réseau, nous sommes cette génération hyper-connectée à qui le réseau a donné des ailes. Nous avons appris que nous pouvons nous exprimer, mobiliser, et même agir quand tout, autour de nous, semble verrouillé.

Martin Besson (photo Benjamin Girette)

J’ai rencontré Martin Besson en janvier dernier. J’ai raconté cet échange sur mon blog. J’ai rencontré pas mal de grands patrons de médias dans ma petite carrière, pour qui j’ai monté ou co-créé des projets sur Internet : Bruno Patino (Le Post), Claude Perdriel (Le Plus de l’Obs), Denis Olivennes et Laurent Guimier (Le Lab d’Europe 1), la joyeuse bande des salariés de Nice-Matin qui ont racheté leur journal, et plus récemment l’explorateur Jean-Louis Etienne. Cette fois, j’ai décidé de suivre Martin, 21 ans, pas très connu, qui a à peu près l’âge de mon fils, dans sa folle aventure. Et de l’accompagner (bénévolement bien sûr) durant plusieurs mois pour penser et surtout construire la saison 2 de Sans_A.

Et ce qui se présentait au départ comme une énorme galère s’est transformé en une histoire d’amitié hors-normes où chacun apprenait à l’autre, en une aventure entrepreneuriale complètement chaotique (sans argent, sans véritable soutien, sans expérience, mais avec beaucoup d’énergie et énormément de folie). Martin est un entrepreneur super chiant, un peu comme ces adolescents qui ne rangent jamais leur chambre et disent “non mais” avant d’écouter. Mais il a d’abord, et c’est ce qui m’a convaincu, une soif inouïe de bien faire, et de réussir son projet avant de penser à lui. En six mois, Martin a appris à gérer sa personnalité unique, ce moteur dans sa tête qui le fait foncer à 200 à l’heure, et donc à éviter des dizaines de mur. Il s’est pris des coups, mais les a acceptés, il appris à faire confiance et à comprendre assez vite que son avenir, ce n’était pas lui, c’était les autres. Que Sans_A, ce média éphémère né d’une révolte personnelle, ne se développerait pas sur sa seule énergie (qui est pourtant inépuisable), mais aussi grâce à l’énergie des autres.

Les autres, ce sont des jeunes journalistes, à peine plus âgés que lui, sortis des plus grandes écoles de journalisme ou de photographie (ou pas). Qui ont un talent de dingue. Et que j’ai vu défiler dans les locaux d’Imprudence (la nouvelle boîte que j’ai créée et dont je vous parlerai dans un autre post) avec leurs bouteilles de bière, leurs Leica sur le torse, leur envie de faire des trucs utiles, de le faire bien, sans jamais réclamer d’argent ni chercher à se mettre sur le devant de la scène. Et souvent je me suis dit que, putain, il pourrait être beau le monde qui vient, si on apprenait à tendre la main à ces jeunes “ignorants” qui sortent de nos écoles formatées, qui ne veulent pas gagner le droit d’agir par l’écoute respectueuse des grands. Quel respect d’ailleurs ? Qu’avons nous apporté à ce monde en dehors de ce terrible sentiment d’impuissance qui inonde nos télés de débats stériles et nos urnes de votes pour le Front National ? Ces jeunes ne votent peut-être plus, mais ils se bougent pour changer les choses. Pour peu qu’on les laisse faire.

La création d’un nouveau média (illustration MaiLan Tran-Bernaud)

Alors c’est forcément un peu plus brut que ce qu’on a l’habitude de voir ou de lire, il a fallu travailler dur pour donner une voix, leur propre voix, à leurs intuitions et à leur absence de cynisme. Le nouveau Sans_A se cherche encore un peu, mais il ouvre une voie, qui se remet sans cesse en question, qui se construit avec sa communauté, et qu’il faut regarder avec bienveillance parce qu’il y a dans ce projet une énergie bienveillante qu’il ne faut pas laisser s’épuiser. Parce qu’aujourd’hui, tandis que les adultes s’épuisent sur le burkini et Pokemon Go en essayant de rester intelligents, il y en a d’autres qui creusent un chemin plus long et plus complexe, qui disent : prenons le temps de nous arrêter. Qui boivent des bières et se rassemblent dans des cafés ou dans la chambre d’un pote pour essayer de donner du sens à ce qu’ils font. Et qui, par leur détermination brute, joyeuse, sans calcul, nous plongent dans le purgatoire de nos abandons.

Sans_A est un défi, que nous allons poser sur la table tous les mois. Que nous avons déjà déclenché quand il a fallu recueillir 35K€ au printemps dernier à l’occasion d’une campagne de crowdfunding que nous avons remportée je ne sais pas bien comment, par cette sorte de rage qui jaillit parfois quand la montagne est trop haute, quand on vise trop jeune alors que les jeunes n’ont pas d’argent, quand on dit qu’on va parler des SDF, dont tout le monde se fout, parce qu’aider les SDF c’est une goutte dans un océan. Ce n’est pas visible, ce n’est pas un objet cool qui va dépolluer les océans. Les SDF c’est chiant. Quand on les aide ils nous insultent parfois. Ils sont les taches tenaces sur le costume de cette génération positive qui ne voudrait que des belles histoires, des petits-déjeuners sains avec des fruits, et des citations plaquées sur des photos de soleil couchant qui disent “Yolo”, ce pouvoir de l’instant présent qui leur dit : si tu veux, tu peux. Les sans-abris sont vraiment abîmés, la plupart ne se relèveront jamais, ils se pissent parfois dessus pour ne pas se faire violer, ils peuvent être racistes et cons. Certains sont aussi bouleversants d’humanité, peut-être de sagesse. Et ils sont , chaque jour, à chaque fois que nous allons au boulot et que nous évitons de regarder ces fantômes de nos pires craintes qui n’ont pas réussi à tenir, les symboles insupportable d’un monde complexe. Le monde de demain n’est pas yolo, il n’est pas non plus horrible, il est juste complexe. S’intéresser aux invisibles, à leurs histoires d’humains, simplement humains, c’est faire un premier pas, courageux, affronter la réalité insoluble pour prendre le mal à la racine et commencer à se construire une pensée lucide, mais déterminée à changer les choses, pierre par pierre. Parce qu’à l’heure d’Internet, une goutte d’eau dans l’océan, c’est déjà potentiellement l’océan.

Louise Vignaud (Photo Benjamin Girette)

Alors, le nouveau Sans_A... C’est donc le défi de Martin Besson, 21 ans. Mais c’est aussi celui de Louise Vignaud, la rédac chef. Elle n’a que 26 ans et elle n’a jamais cessé de m’impressionner. Louise, c’est ce mélange gentillesse et de profondeur un peu blessée, c’est cette persévérance quasi dépourvue d’égo, qui ont fait du nouveau Sans_A un média humain, touchant, jusque dans ses imperfections, et en même temps déjà impressionnant par son exigence. Porter sur ses épaules un tel projet, avec aussi peu d’expérience et de temps, sans jamais de mettre en avant, c’est déjà la marque d’une grande professionnelle. J’ai pourtant croisé de grands professionnels dans les médias que j’ai accompagnés. Des reporters mythiques à l’Obs, des journalistes flamboyants à TF1… Mais quand je voyais débarquer Louise à l’agence, toute seule, silencieuse, concentrée, je me disais que je prenais une leçon de journalisme. Ce journalisme que j’ai toujours considéré comme un artisanat, et que j’ai vu si souvent se perdre dans la condescendance de ceux qui ont trop fréquenté le pouvoir pour se rendre compte que ce même pouvoir avait fini par les définir, qu’ils le dénoncent ou qu’ils le protègent.

Sans_A ne parle pas aux puissants. Il parle des sans abris, des sans amours, des sans argent : les clodos, les réfugiés, les handicapés trop handicapés pour être acceptés dans la grande roue de la fortune de l’humanité. C’était son premier acte : redonner aux invisibles une histoire. Mais c’était un média spontané, sans argent, porté par la seule conviction de jeunes talents, séduits par la fougue hors du commun de Martin. Il avait réussi ce singulier exploit de rassembler une communauté autour d’un journalisme de qualité, sur un sujet qui n’intéressait personne. Oui mais après ?

Sans_A est sur ton mur Facebook, mais aussi sur les murs de la ville.

Nous avons donc commencé par analyser les données que nous avions récupérées : une communauté de 9000 fans sur Facebook, en moins d’un an, mais très réactive. De belles histoires provoquées par les reportages : des lecteurs qui partaient spontanément à la rencontre des héros dont nous avions raconté l’histoire. Une préférence pour les histoires qui parlaient de résilience, qui disaient aux lecteurs : ces “suicidés de la société”, comme disait Antonin Artaud (il parlait de Van Gogh), parfois ils se relèvent. Ils sont peut-être une vingtaine sur les 150.000 qui inondent nos rues, mais à chaque fois qu’ils se sont relevés, c’est parce que quelqu’un leur a tendu la main. Sans_A a fait naître une envie d’aider. Oui mais alors ? Que faire de cette envie ? C’est bien d’émouvoir les gens sur une histoire, mais ce n’est pas la réalité. La réalité est plus complexe. L’information doit elle se borner à sauter de débat en débat, ou doit-elle avoir pour rôle de nous rendre plus conscients, donc plus acteurs de ce monde que nous ne pouvons plus nous contenter de subir. Parce que, comme les super-héros qui enchantaient nos rêves d’enfants, Internet nous a donné de grands pouvoirs, parfois dangereux, mais aussi une grande responsabilité. Nous nous sommes posés toutes ces questions et nous avons décidé de faire un pari : nous allions faire de Sans_A un média de la complexité, un média qui prend le temps, parce que pour changer le monde il faut prendre le temps, un média qui parle d’un sujet qui n’intéresse personne, mais que nous allions rendre passionnant parce que Sans_A allait devenir un média qui fait bouger les choses en donnant du pouvoir à ses lecteurs.

Lors de la soirée de lancement du nouveau Sans_A vendredi dernier.

Je leur ai donc naturellement fait abandonner le site Internet historique pour déployer nos contenus exclusivement sur les réseaux sociaux. Là où étaient nos lecteurs. Pour avoir un maximum d’impact.

Ça n’a pas été simple à accepter. Abandonner son site, pour un média, c’était comme abandonner son identité. J’avais l’impression de revivre les débats avec les journalistes de presse écrite quand je leur racontais qu’il fallait se déployer sur Internet parce que c’était là où les gens étaient. A présent, j’expliquais à des journalistes encore plus jeunes qu’il fallait abandonner le support digital pour se déployer sur les réseaux, pour les mêmes raisons. Un média tire-t-il sa valeur de son support ou de ce qu’il raconte ? Le support a ses vertus, mais il n’est qu’un moyen. Refuser la mort du support, on a vu ce que ça a donné : la chute des médias papier malgré des rédactions de qualité. Et la désillusion des premiers médias du web qui ont cru quelques temps que Google pouvait être leur rédac chef, parce que quand on meurt on est tenté de se concentrer sur les revenus au lieu de s’interroger sur la valeur. Et c’est comme ça qu’on a construit des rédactions de robots dont le projet éditorial se bornait à faire un maximum de pages vues pour afficher un maximum de pubs dont le tarif baissait de plus en plus parce que les gens ont, en fait, toujours eu horreur des pubs. Folie. Non, la valeur d’un média, donc sa survie, et donc son développement, repose sur la qualité de la relation que ce média a réussi à entretenir avec sa cible. Quel que soit le support. La valeur, c’est le lien. Et le lien, c’est la capacité à raconter des histoires.

Sans_A rassemble des talents de tous horizons : rédacteurs, photographes, mais aussi dessinateurs (illustration : Rodo)

Dans “Sapiens”, Yuval Noah Harari raconte que l’homo Sapiens s’est distingué des autres humains (Neandertal, Homo Erectus etc) par sa capacité à fédérer un nombre croissant d’individus grâce à la fiction (la religion, le mythe, le droit, la nation…), donc sur les histoires. Les médias ne sont que cela. Ce sont les histoires que l’on raconte et la façon dont nous les racontons qui structurent le lien social. Donc le vivre et le construire ensemble. Ça en dit long sur la responsabilité des médias dans le monde d’aujourd’hui. Et c’est donc ce qu’essaie de faire Sans_A, à son petit niveau, sur sa petite niche. Sans_A est un prototype. Chaque mois, il invite ses lecteurs, éparpillés sur les réseaux sociaux, habitués à oublier l’info et ses conséquences sitôt qu’une autre info est venue la remplacer (le Brexit, les attentats, les Pokémon, le burkini…) à explorer une seule thématique, autour d’une histoire, puis autour d’une action. Sans_A parle de choses difficiles, mais avec une dimension positive et participative. Parce que c’est le meilleur moyen d’intéresser les gens.

Ce mois-ci, ces jeunes journalistes ont bossé dur sur la question de l’intimité quand on est dans la rue : comment on se lave ? Comment on parvient à être seul, donc être soi-même ? Comment on fait l’amour ? Comment on pisse quand toutes les toilettes sont devenues payantes ? Et puis plein d’autres choses. Suivre Sans_A, c’est comme prendre 20mn par jour pour méditer. C’est s’arrêter un peu, prendre conscience de choses qui se déroulent à côté de nous, que vivent d’autres humains, sans se donner mauvaise conscience, sans juger. Et puis c’est se rendre compte qu’il y a des solutions, sur ce problème bien précis. Des actions concrètes que vous pouvez soutenir. Ce n’est pas grand chose, c’est même plus efficace que de donner 1€ à un clochard dans la rue, le ventre serré quand même, en espérant qu’un deuxième ne vienne pas vous agresser une deuxième fois. Il y a des bénévoles qui ont inventé un bus douche qui se déplace, il y a des gens qui proposent aux sans-abris d’utiliser leurs toilettes. Sans_A va raconter la réalité, sans fard, sans misérabilisme, mais va aussi apporter des solutions. Chaque mois nous récolterons auprès des lecteurs de l’argent pour financer des projets utiles et concrets. Parce qu’il n’y a pas de drame insoluble. Il y a toujours quelque chose que l’on peut faire.

Jean-Claude, premier portrait de la première saison du nouveau Sans_A (photo Benjamin Girette)

Alors ça y est. Ce nouveau média est lancé. Il est sur Medium, il est sur Facebook, il est sur Twitter, il est sur Snapchat, il est dans la rue. Il a été façonné avec beaucoup de courage et d’audace, celle d’une génération qui ne veut pas d’un avenir qui se construirait en laissant les plus faibles sur le trottoir. Et qui milite pour un journalisme de qualité. Son avenir ? Il est entre vos mains.