Ce livre n’est pas comme les autres

Il faut acheter le «20/20» de Vinvin. C’est le livre intime d’une génération, émouvant et drôle. Mais c’est aussi une oeuvre née d’Internet, qui s’est écrite comme un échange avec les autres.

Il y a des gens qui racontent leur vie par narcissisme et ceux qui le font comme on partage un chemin. En pointillés. En points d’interrogation. Une sorte de quête partagée, comme si ce n’était pas seulement nos petites histoires qui se jouaient, dans leur bulle. Comme si toutes nos histoires d’hommes seuls étaient finalement interconnectées, et qu’on aurait intérêt à les partager. Comme si la porte de sortie ce n’était pas la fin de la vie, mais notre connexion aux autres.

J’aime beaucoup Vinvin. On se connait “par les réseaux sociaux” comme on dit, c’est à dire pas vraiment dans la vraie vie. Ces derniers mois on a pris le temps de se voir, pas beaucoup, mais c’était bien. J’ai pris plaisir à l’écouter. A confirmer en fait ce que je pressentais déjà en lisant ses brèves confidences sur Facebook, noyées entre deux posts d’”amis” que je n’avais quasiment jamais rencontrés non plus. Cyrille, son vrai nom, est un artiste sincère et gentil. Un enfant de la pub qui a fait toutes les soirées, est tombé 15 fois amoureux fou, s’est enivré sous les étoiles, s’est posé 40.000 questions angoissantes sur le sens de la vie, ou sur son absurdité, et sur le fait que l’univers est vraiment très très grand. Un mec comme les autres qui est devenu blogueur, puis humoriste, puis auteur. Clown hésitant dehors, guerrier précis dedans même s’il n’a jamais dépassé la ceinture jaune des 30 arts martiaux auxquels il s’est essayé. Un mec comme nous, capable aussi de ces brefs éclairs de génie qui surgissent sans prévenir. Et que je soupçonne d’être la marque d’une empathie profonde.

Vinvin, le soir du lancemnet de “20/20" avec la communauté des contributeurs.

Voilà, ça c’est dit.

Jeudi dernier, Vinvin fêtait la sortie de son livre. “20/20, peut mieux faire!” Des tranches de vie, de son enfance à maintenant.

Bon, Vinvin n’est pas une grande star. On pourrait se dire que le lire raconter sa vie n’a pas beaucoup d’intérêt. Pourquoi raconterai-je la mienne ? Pourquoi raconteriez-vous la vôtre ? Nos vies à peu près normales. Nos enfances heureuses, tissées d’émotions anecdotiques mais fondatrices. Nos rêves d’avenirs, qu’on a parfois la chance d’accomplir sur le tard quand on réalise soudain que le temps a passé. Et puis les drames, qui nous surprennent toujours, et nous rappellent que tout est fragile. Pourquoi en faire un livre ?

En fait, Vinvin n’a pas écrit son histoire, mais un peu la nôtre.

Il a commencé par partager son projet sur Facebook, en live et en texte. Puis sur une plateforme de crowdfunding. Pour le financer, mais pas que. Pour entamer quelque chose. Une histoire dans l’histoire.

Alors comme il racontait tout ça très simplement, et comme il nous demandait aussi parfois notre avis, on a été nombreux à accrocher et à pré-commander son bouquin. Parce que, bien sûr, ça fait de bien d’aider un autre à réaliser son rêve. C’est comme le prolonger un peu en nous. Mais pas seulement.

Il y avait aussi son idée de demander à sa fille de dessiner la couverture. Ça devenait autre chose qu’un livre. Et on a eu un peu les larmes aux yeux quand il nous a dévoilé l’étrange dessin sur Facebook. Il jaillissait de fleurs et de vie, mais il parlait aussi de la mort. Comme si elle avait déjà un peu lu dans son père. C’était beau et un peu perturbant.

Quand Vinvin se raconte, c’est toujours un échange. Un prolongement, comme le dessin de Cléo.

Son livre est un enchevêtrement de petites histoires, de flashs, à la fois très intimes et très pudiques. De purs délires aussi, ses fake news à lui. Et des madeleines de Proust qu’il est allé piocher dans le sac de sa mémoire. Sans cohérence apparente. Mais qui prennent peu à peu leur densité à lecture de l’ensemble. Mais sans jamais livrer de clé.

Un peu comme ce tableau que Vinvin dessine depuis des années, sans oser le finir. Un enchevêtrement de nervures, de silhouettes, désharmonieux, “peut-être sera-t-il la seule trace de mon passage sur terre?”

La mort est omniprésente dans ce recueil, pourtant drôle et doux. Elle surgit n’importe quand, sans logique. C’est sans doute pour cela que les textes ne se suivent pas, qu’ils n’ont pas d’articulation. Ils ne racontent pas vraiment une vie. Comme si la tyrannie aveugle de la mort rendait impossible toute cohérence dans la narration.

C’est un livre qui nous dit que, sans les autres, la vie n’a pas d’autre issue que son propre épuisement. La mort promet toujours de l’effacer.

Par la force avec laquelle il s’est construit et se prolonge, “20/20” nous apprend que la vie peut s’élargir à partir du moment où on la partage. A condition d’avoir le courage et l’humilité de se rendre vulnérable. Parce que l’imperfection appelle l’échange, et que l’échange ouvre des voies jusque là ignorées. Parce que la somme de ces échanges est infinie.

Parce qu’on ne meurt jamais que dans le coeur de l’autre.

“20/20, peut mieux faire!”, de Vinvin, aux éditions Kawa.