Air France : la renaissance par l’innovation ?
Nicolas Colin
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Nicolas Colin, Air France et la dépolitisation de l’économie

Nicolas Colin est une figure reconnue du numérique français. Auteur d’un rapport très commenté sur la fiscalité numérique, membre de la CNIL, il est surtout co-fondateur de « The Family », une société d’investissement dont l’objectif est de permettre une meilleure émergence des startups françaises dans le numérique.

C’est à ce dernier titre — patron de “The Family” — que Nicolas Colin fait passer ses propositions de transformation de l’économie. Mais s’il est perçu comme un entrepreneur génial (ce qu’il est peut-être effectivement), Nicolas Colin est aussi un ardent promoteur, volontairement ou non, d’une philosophie politique très tranchée.

Pour le comprendre, prenons un exemple récent de sa production médiatique : le cas Air France. Suite aux 2 900 licenciements décidés par la direction, Nicolas Colin a pris son clavier pour expliquer ce qui ne va pas, selon lui, à Air France et suggère des pistes pour redresser la barre. Le résultat est archétypal de la dépolitisation de l’économie, elle-même typique de l’idéologie de la Silicon Valley : “résoudre des problèmes”, “innover” et “changer le monde”… sans appuis idéologiques particuliers en apparence. Pourtant, bien que masqués, les choix politiques qui sous-tendent ces idéaux sont nets. Illustration en 5 points.

#1 — Les travailleurs collectivement organisés sont des fossoyeurs des entreprises

Dans son billet, Nicolas Colin décrit un certain nombre de tares dont souffrirait Air France. Parmi celles-ci, l’organisation collective des travailleurs (par exemple sous forme syndicale) :

- « Le niveau élevé de qualification de la main d’œuvre (les pilotes, les techniciens de maintenance) donne naissance à des organisations vérolées par le corporatisme, tellement rigidifiées qu’elles sont incapables d’innover et d’accompagner les tendances du marché. »

Ainsi, l’auteur met sur la banc des accusés le principe même de collectifs de salariés organisés pour défendre leurs intérêts. Que des syndicats de salariés, élus pour améliorer les conditions de travail desdits salariés, soient contre les reculs du droit du travail ou les baisses de salaires est un fait qui paraît logique et normal. Mais pas pour Nicolas Colin, pour qui ces collectifs, en réalité, sont un frein à l’innovation. Donc un obstacle à la rentabilité. Donc les fossoyeurs de l’entreprise. CQFD.

Voilà donc comment, en une phrase, on parvient à faire passer chez le lecteur l’idée selon laquelle le travailleur organisé et syndiqué est un boulet, que c’est à cause de lui que l’entreprise coule. Que ledit travailleur soit vu comme moteur de l’entreprise (puisque c’est bien lui seul, au final, qui la fait fonctionner) paraît alors au mieux comme dangereusement hérétique, et au pire comme complètement idiot.

#2 — La démocratie dans l’entreprise, pire ennemie de l’aventure entrepreneuriale

Deuxième tare d’Air France (et de toute entreprise comparable) selon Nicolas Colin, la démocratie sociale :

- « Comme toutes les entreprises corporatistes, les compagnies aériennes n’ont pas de vrai patron et sont minées par la défiance en leur sein. Les hôpitaux sont un autre exemple : les compagnies aériennes ont les pilotes, les hôpitaux ont les médecins. »

A nouveau, que les salariés aient du pouvoir dans l’entreprise semble être un problème en soi. On voit bien l’argument, très apprécié parmi les chefferies éditoriales de la presse française : il s’agit de dénoncer les corporatismes archaïques qui empêcheraient l’entreprise de se développer. Mais les corporatismes que dénoncent le co-fondateur de « The Family » traduisent simplement les dissensions normales dans une entreprise composée de différents corps de métiers collectivement organisés.

Là aussi, les travailleurs, par le biais de leurs organisations sociales, passent alors comme des fossoyeurs de l’entreprise. Au-delà d’une proposition purement économique, Nicolas Colin exprime alors surtout un choix… politique. Considérer les organisations collectives de salariés comme un problème en soi dans le cas présent (Air France) — dont il faut donc réduire le pouvoir à bon droit — répond à une philosophie politique claire, une philosophie que ne renieraient pas les plus fervents néolibéraux.

Au sujet de cette représentation— les entrepreneurs qui « créent des emplois » face aux salariés qui empêchent l’entreprise d’évoluer — , on rappellera le précieux éclairage de Frédéric Lordon : « Les entreprises n’ont aucun moyen de créer par elles-mêmes les emplois qu’elles offrent : ces emplois ne résultent que de l’observation du mouvement de leurs commandes dont, évidemment, elles ne sauraient décider elles-mêmes, puisqu’elles leur viennent du dehors — du dehors, c’est-à-dire du bon-vouloir dépensier de leurs clients, ménages ou autres entreprises. »

Puis : « En situation de passivité face à cette formation de commandes, qu’elles ne font qu’enregistrer, les entreprises ne créent donc aucun emploi, mais ne font que convertir en emplois les demandes de biens et services qui leurs sont adressées. Là où l’idéologie patronale nous invite à voir un acte démiurgique devant tout à la puissance souveraine (et bénéfique) de l’entrepreneur, il y a donc lieu de voir, à moins grand spectacle, la mécanique totalement hétéronome de l’offre répondant simplement à la demande externe. »

Voir dans les organisations de salariés les responsables des difficultés d’Air France est donc typique de cette pensée magique de l’entrepreneur qui pourrait, dans des conditions favorables (droit du travail assoupli, organisations de salariés mises au pas, etc.), faire décoller une entreprise — quelle que soit la situation macro-économique par ailleurs. Une pensée magique qui, dans tous les cas, répond à un agenda politique clair.

#3 — Les normes juridiques freinent le développement des entreprises

Par la suite, toujours pour dénoncer les raisons de la « décroissance des rendements » d’Air France, Nicolas Colin s’en prend aux normes juridiques :

- « Les enjeux d’utilisation de ressources publiques (les couloirs aériens et les fréquences), de sécurité et de protection de l’environnement enserrent cette activité dans un cadre juridique particulièrement profus et complexe. »

Dénoncer l’envahissement des normes est la tarte à la crème de l’entrepreneur médiatique : celui-ci, plein d’idées et d’envie, se voit empêcher de mettre ses idées en pratique à cause d’une bureaucratie pléthorique. Partant, il semble évident d’abolir ces normes et de laisser les « créateurs de richesses » travailler en paix ! Bref, à nouveau, Nicolas Colin livre une vision de l’économie qui semble dépolitisée : il ne s’agit d’assumer des choix politique, simplement de suivre un peu de bon sens.

Pourtant, cette complainte récurrente (réduire les normes) traduit un choix politique : à cause de la bureaucratie envahissante, l’État est responsable de la mauvaise santé des entreprises. Il faut donc qu’il recule, qu’il s’efface, qu’il « dérégule ». Pourtant, contrairement à ce qu’affirment souvent les entrepreneurs médiatiques, ce n’est pas l’État seul, par simple appétit bureaucratique, qui décide de la production de ces normes : les entreprises et leurs lobbys sont aussi, voire surtout, responsables.

Comme l’explique très bien Béatrice Hibou dans son remarquable ouvrage « La bureaucratisation du monde à l’ère néolibérale » : « La bureaucratie néolibérale ne doit pas être comprise comme un appareil hiérarchisé propre à l’État, mais comme un ensemble de normes, de règles, de procédures et de formalités (issues du monde de l’entreprise) qui englobent l’ensemble de la société. (…) En procédant par le truchement des individus, la bureaucratisation ne vient pas « d’en haut », elle est un processus beaucoup plus large de participation bureaucratique. »

Le choix politique est encore plus clair quand l’auteur cite « les enjeux de protection de l’environnement » parmi les normes responsables des difficultés des compagnies aériennes. Traduction en termes politiques : le marché capitaliste (puisque c’est sous cette forme qu’il est exercé aujourd’hui) passe avant tout, y compris l’environnement. Sous couvert d’évidence apolitique (certaines normes empêchent les entreprises de se développer, il faut donc abattre ces normes), une orientation politique franche est donnée : la promotion du néolibéralisme.

#4 — Amazon, ce modèle

Après la dénonciation des tares dont souffre Air France, Nicolas Colin en vient aux pistes de solution, toutes qualifiées d’« innovations radicales » :

- « L’autre option, pratiquer des innovations radicales, est une piste inexplorée : aucune compagnie aérienne ne l’a encore suivie ! Aucune d’entre elle n’a cherché à devenir l’Amazon du transport aérien en tentant de prendre le contrôle de l’expérience utilisateur dans toutes ses dimensions. »

Prendre Amazon comme modèle alors même que ses conditions de travail sont reconnues comme catastrophiques en dit à nouveau beaucoup sur le choix politique que promeut l’auteur. Nicolas Colin défend une expérience-client parfaite pour le client mais minore les conséquences sociales pour les travailleurs. Car si une bonne expérience-client n’est pas forcément bâtie sur de mauvaises conditions de travail, l’exemple d’Amazon que choisit l’auteur est de facto rendu possible par un enfer social (bas salaires, cadences infernales, protections minimales).

Sous couvert de valoriser « l’innovation », un terme qui parait neutre (mais politiquement très porteur), l’auteur défend à nouveau un choix très politique : soumission des conditions de travail aux objectifs de rentabilité. Autrement dit, si le droit du travail empêche d’atteindre les objectifs commerciaux, on abattra le droit du travail. Soyons juste : Nicolas Colin est un des rares à défendre un nouveau système de protection sociale adaptée à l’économie numérique, mais ce qu’il promeut dans son billet sur Air France s’inscrit pourtant dans un logique néolibérale : l’objectif politique n°1, prioritaire sur toutes autres considérations, reste de valoriser le capital (par le biais de “l’expérience client”, sacralisée, qu’il faudrait combler quelles que soient les conséquences sociales).

#5 — Uber, ce modèle

Après Amazon, Uber est lui aussi cité comme modèle :

« L’économie n’attend pas : elle se numérise à toute vitesse ; les concurrents explorent des modèles d’affaires nouveaux sous des cieux plus cléments ; les clients les plus riches et les plus pressés s’échappent vers le marché des jets privés, qui d’ailleurs s’uberise à grands pas. »

Et :

« Uber est un bon candidat [à « l’innovation radicale » qui viendra améliorer l’expérience utilisateur]. Après tout, un jour, notre trajet en avion ne sera-t-il pas qu’une étape intermédiaire entre deux trajets en Uber ? Peut-être qu’un jour, le trajet en avion ne sera plus qu’une composante banalisée d’une proposition de valeur plus globale — intégrée grâce au déploiement par Uber de son API. »

Que Nicolas Colin mette Uber sur un piédestal est cohérent avec ses propos précédents (cf. « #1 — Les travailleurs collectivement organisés, ces fossoyeurs »). Une armée de travailleurs « indépendants » (c’est-à-dire, dans le cas présent, sans contrat de travail encadrant les tâches à la charge du salarié et les conditions dans lesquelles elles sont réalisées), sans aucune organisation collective, sont bien sûr plus malléables que les salariés d’Air France ! Mais est-ce là vraiment un modèle qu’on souhaite généraliser ? Nicolas Colin semble penser que oui, ce qui traduit un choix politique clair.

***

Faire du numérique l’alpha et l’oméga d’une hypothétique révolution économique est un conception typique de ce que Evgeny Morozov appelle les « solutionnistes » : ces entrepreneurs qui résolvent des « problèmes » qu’ils ont dépolitisé au préalable. La façon dont Nicolas Colin envisage le cas Air France s’inscrit parfaitement dans le “solutionnisme” que dénonce Morozov : « Tous [les] efforts visant à atténuer les tourments de l’existence peuvent paraître comme un paradis vu de la Silicon Valley. Mais pour beaucoup d’entre nous, ils seront un enfer. Ils sont animés par une idéologie envahissante et dangereuse que j’appelle le “solutionnisme” : une pathologie intellectuelle qui reconnaît les problèmes comme des problèmes sur la base d’un seul critère : peut-on les résoudre par une solution technologique propre et agréable à notre disposition ? Ainsi, [par exemple] l’oubli et l’incohérence deviennent des “problèmes” tout simplement parce que nous avons les outils pour nous débarrasser d’eux — et non parce que nous en aurions pesé tous les avantages et les inconvénients philosophiques. »