Bachar Al-Mohammad Alchahin, un guide de musée presque comme les autres

Depuis décembre 2015, Bachar Al-Mohammad Alchahin est guide au musée Pergamon. Un guide, comme il en existe des milliers. Mais avec une histoire hors du commun.

15 heures, mercredi 4 mai. Sur l’île aux musées, le hall du Pergamon voit défiler des centaines de personnes depuis le début de la matinée. Près des casiers dans le brouhaha ambiant, un petit groupe s’amasse. Un départ de visite guidée parmi tant d’autres. Le guide prévient : il fera la visite en anglais et en arabe. Et pour cause. Le groupe est composé pour moitié de réfugiés syriens et irakiens. Le guide, Bachar Al-Mohammad Alchahin est lui-même syrien, réfugié à Berlin depuis six mois.

La visite commence. Bachar passe aisément de l’arabe à l’anglais. Avec un petit accent qui lui fait rouler les “r”. Il se présente d’abord brièvement. “J’étais guide de musée à Damas et accompagnateur touristique dans le Moyen-Orient”. Devant la porte d’Ishtar et ses céramiques, il commence à s’animer. Il parle avec les mains et danse d’un pied sur l’autre.

Il s’esclaffe devant une antique lampe. “C’est la lampe d’Aladdin. Quel voeu feriez-vous ?”, demande-t-il à son public. Ci et là, l’auditoire répond. “Savoir voler”, plaisante une jeune femme. “La fin des guerres”, rajoute une autre. “L’éducation pour tous”, complète un jeune homme.

Bachar est intarissable. Tout en souriant, il bascule de l’histoire de Babylone à la mythologie grecque et s’enthousiasme devant la “wonderful architecture” du temple d’Ishtar. À la fin de la visite, le guide propose d’enchaîner sur une autre, plus courte. Dans le groupe, tout le monde suit le mouvement. Parmi eux, Mohammad, un Syrien de 36 ans. “C’est vraiment bien pour nous d’apprendre cette histoire. C’est une bonne chose pour notre intégration.”

Et il n’est pas le seul à être ravi. “C’est super intéressant. Il a été guide en Syrie. Il connaît tous les musées dont il parle et ça rend ses explications très vivantes”, réagit Max, un Berlinois de 30 ans, venu exprès après avoir été informé via Facebook.

Car le projet Multaka est médiatique. Tagesspiegel y a déjà consacré un article, tout comme la BBC. Pour ne citer qu’eux. Bachar fait partie de l’aventure depuis le début, il y a cinq mois. “C’est un ami syrien, qui travaille désormais à l’Institut Archéologique de Berlin qui m’en a parlé. Je lui avais dit que j’aimerais pouvoir un jour travailler en tant que guide ici. Il m’a donné un contact. J’ai passé un entretien et ça a fonctionné”.

En Syrie, “J’ai même fait une visite à Catherine Deneuve, qui était venue pour le Festival international de cinéma de Damas”. Diplômé en archéologie et tourisme après avoir fait des études à Damas et au Liban, le Syrien de 45 ans parle couramment plusieurs langues. Il énumère. “Arabe, anglais, allemand, mais je comprends aussi le russe et un peu le français”. Mais si sa situation semble enviable par rapport à celle de nombreux autres réfugiés, tout n’a pas été rose pour Bachar Al-Mohammad Alchahin. En 2013, il a quitté la Syrie à cause de la guerre.

La goutte d’eau ? Une arrestation arbitraire par des groupes rebelles pendant quelques heures. “Dieu m’a sauvé ce jour-là”. Après ça, il quitte la Syrie pour Vienne. Sa femme, azérie, se réfugie avec leurs deux garçons de 13 et 11 ans en Azerbaïdjan. “Je ne les ai pas vus pendant un an”. De Vienne, il transite au Liban pour quelques mois, avant de revenir quelques semaines en Syrie. Et de la quitter, faute d’amélioration de la situation.

Son passeport étant presque expiré, l’Autriche refuse de renouveler son visa. Seul l’Allemagne l’accepte. “Ma famille est venue me voir trois jours à Noël, mais moi je ne peux pas aller les voir à cause de mon passeport qui n’est plus valable”, explique-t-il, sans larmoyer. À Berlin, il loge depuis son arrivée chez une tante, près de l’ancien aéroport de Tempelhof.

Ses projets ? Ils sont clairs. “J’aime l’Allemagne, mais quand la guerre prendra fin, je veux retourner en Syrie. C’est mon pays. Je ne suis pas venu pour avoir la nationalité allemande ou gagner de l’argent. Je suis venu pour être en sécurité. Pas pour la situation. Je ne manquais de rien là-bas, je voyageais beaucoup. Jusqu’au jour où mon appartement a été détruit. Mes cinq derniers mois à Damas, je dormais au musée”.

Le ton grave a remplacé les plaisanteries pendant la visite. Il se prononce peu sur le conflit syrien. “Je ne suis pas impliqué. Ce que je veux c’est la paix pour tous. J’ai perdu des amis dans plusieurs camps”. A côté de lui, son ami Saadallah explique comment il vivait là-bas. “Je venais de faire construire une belle maison avec une piscine”. Il montre quelques photos. “Elle a été détruite”. À côté, Bachar rit. “Si je ris, c’est parce que je me fiche de l’argent. Ce que je veux, c’est la sécurité.”

“Moi, je suis fier d’être musulman et ouvert d’esprit. Je respecte toutes les idéologies, toutes les croyances”, explique Bachar. “En Syrie, ce sont des barbares qui se battent au nom de la religion. Ils ne sont pas religieux”, rajoute Saadallah.

Dans la capitale allemande, Bachar s’est senti accueilli, et mène plusieurs projets de front. Depuis peu, il expose aussi des photographies à la Berlin Gallery Weekend. “Berlin, c’est la ville de toutes chances”, avait-il confié au début de la visite. Une chance qu’il espère voir tourner. En attendant, il prend son mal en patience et guette l’arrivée de jours meilleurs.

Texte et photos : Clarisse Martin

One clap, two clap, three clap, forty?

By clapping more or less, you can signal to us which stories really stand out.