ALTShift festival, pour des plateformes au service du bien commun

Du 19 au 21 octobre 2018, j’ai eu la chance de participer au ALTShift festival, au Caire. La conférence rassemblait une cinquantaine d’intervenants pour discuter de l’avènement des plateformes numériques et de leurs impacts économiques et sociaux dans le contexte égyptien. J’y intervenais notamment pour présenter la nécessité de construire une alternative collective au modèle entrepreneurial dominant, inspiré des mythes de la Silicon Valley.

Alexandre Bigot-Verdier — CC BY NC

L’organisateur principal de la conférence, Ehab Elia, est un connecteur de ouishare. Ayant participé au succès de nombreux événements, notamment le OuiShare fest, POC21 et l’éco2fest, il a savamment répliqué une recette qui fonctionne bien : faciliter dans un cadre chaleureux la rencontre entre intervenants internationaux et acteurs locaux. Le résultat attendu est bien au rendez-vous : les sujets sont abordés dans toute leur complexité et confrontés à l’expérience locale. Ici, la KMT House, tiers-lieux d’innovation sociale cairote emblématique, a permis un très bon équilibre entre prises de parole de cadrage et ateliers participatifs plus complets permettant aux entrepreneurs, étudiants et curieux de travailler au contact des experts qui avaient fait le déplacement.

Alexandre Bigot-Verdier — CC BY NC

Proposer une meilleure compréhension des impacts des plateformes numériques et des alternatives possibles
Les sujets abordés lors d’ALTShift étaient articulés autour du thème des « plateformes », ces outils numériques qui permettent la mise en relations d’individus ou d’organisations pour faciliter l’échange ou l’achat de biens et services. Au Caire, les 30 millions d’habitants sont habitués à pallier des infrastructures publiques insuffisantes par une culture informelle exacerbée. Le développement rapide des plateformes, permise par la bonne pénétration de l’internet mobile peut donc avoir un impact majeur sur les citadins. J’ai d’ailleurs pu constater que des applications comme Uber, ou Careeem sont déjà largement préférées au réseau de transport public.

Dans ce contexte, il semble primordial d’aborder dès à présent les impacts de cette évolution. Son intensité sera en effet certainement bien supérieure en Egypte à la France par exemple, où les gouvernements locaux négocient l’utilisation des données et la taxation des services et où surtout la tradition politique favorisera la protection des travailleurs et des consommateurs. À cet égard, on peut saluer les très bons ateliers animés par Alicia Trepas Pont et Claudia Gross sur les opportunités que représentent les organisations ouvertes, où le pouvoir de décision est distribué et où on cherche à inclure fournisseurs, clients dans les mouvements importants. On y comprend notamment qu’il existe un écart important entre l’image d’ouverture qui est véhiculé par les plateformes collaboratives les plus répandues et la réalité : prédation de la valeur générée par les transactions, opacité des algorithmes utilisés, appropriation des données des usagers et contournement des règle de protection du travail. L’actualité a d’ailleurs voulu que les livreurs deliveroo se mettent en grève pendant l’événement, une belle illustration des déséquilibres dénoncés.

De la même façon, la relative maturité des technologies de décentralisation du web (blockchain, Holochain) et le mouvement des plateformes coopératives, peuvent permettre aux égyptiens de gagner du temps dans l’élaboration de leurs propres modèles alternatifs. Sur ce sujet, Joachim Lohkamp, de Jolocom et Matthew Schutte, co-fondateur de Holochain ont collaboré avec Ibrahim Zaghw, journaliste, à l’animation d’un parcours très réussi de vulgarisation des enjeux de la blockchain. Les participants ont très facilement imaginé des applications concrètes dont je retiendrai particulièrement l’idée de faire élire certains fonctionnaires par les citoyens (pompiers, policiers de circulation, etc.) et surtout de pouvoir de les destituer en cas d’abus (sur le modèle de la démocratie liquide).

Alexandre Bigot-Verdier — CC BY NC

J’ai à mon tour eu la chance de participer aux conférences afin de remettre en question le modèle dominant de développement de projet : la recherche de la licorne à tout prix, (pitch — incubation — MVP — pitch — levée de fond — accélération — levée de fonds — exit) basé sur des levée de fonds faramineuses et des impératifs de retour sur investissement incompatibles avec le financement de projets coopératifs locaux pourtant rentables. J’y ai notamment mis en avant l’expérience de Numérique en Commun(s) et du mouvement des plateformes coopératives qui constituent des modèles alternatifs d’innovation par le collectif et l’open-source. Je succédais sur ce sujet à Yuki Liu, de Open Motors, designer et constructeur de voitures entièrement modulables et réparables ainsi qu’à Mauricio Cordova, qui développe la faircap, filtre à eau portable et extrêmement abordable (1$) qui illustrent parfaitement les grands espoirs à placer dans les projet manufacturiers en licence ouverte (open-hardware).

La conférence a finalement été l’occasion de rencontrer des projets égyptiens qui œuvrent déjà dans cet état d’esprit, comme l’équipe de RedCab, qui doit permettre de proposer un service de type Uber sur une plateforme décentralisée et en partie détenue par les chauffeurs, dont le lancement est attendu en 2019.

Crédit : Alexandre Bigot-Verdier — CC BY NC

Comme toujours, le défi de l’inclusion persiste
Même si le programme proposait quelques ateliers en arabe, sur l’entrepreneuriat féminin en Égypte par exemple, la maitrise de l’anglais était nécessaire pour participer à ALTShift. Certains on déploré cette barrière, restreignant l’accès à une minorité privilégiée d’Égyptiens. Ce commentaire revient souvent dans les événements internationaux de ouishare dont l’objectif est plutôt de connecter certains pionniers et questionner les tendances mondiales qui génèrent un enthousiasme trop unanime pour n’être pas suspect. La vulgarisation pour le plus grand nombre se fait plutôt dans des petits événements réguliers, sur le modèle de l’école du collaboratif de la communauté Québécoise dont l’histoire semble proche de la jeune communauté cairote.

L’objectif d’ALTShift était avant tout d’ouvrir les horizons de ses participants sur des scenarios de développement de l’économie numérique à contre-courant des modèles classiques de plateformes d’économies collaboratives mondiales. Mission accomplie, par une communauté chaleureuse à qui nous souhaitons le meilleur développement possible et bonne chance pour l’édition 2019.