Mark Zuckerberg devant le congrès américain — Jour 1 : le Sénat 👻

Le texte qui suit est un live différé (très) amplement commenté. J’ai lu les reports américains, j’ai pris des notes, et je vous raconte en français dans un langage racaille nerdcore, comme d’habitude.

C’est la première des deux auditions de Mark. Il y en aura une autre demain. Aujourd’hui, il est entendu par 44 sénateurs, et c’est beaucoup : on a du ajouter une rangée de chaises et de micros pour que tout le monde puisse houspiller le CEO.

Il y a également plus de 70 journalistes sur place, et ce chiffre n’inclut pas les photographes qui nous rapporterons ces milliers d’images pieuses :

Auréolé.

Peu avant le début de l’audition, vers 14h15, la queue à l’entrée de la salle fait presque 100 mètres, et certaines personnes attendent depuis 7 heures du mat’.

Il y a une douzaine de caméras qui attendent de filmer l’entrée de Mark, qui sera entouré de plusieurs membres de l’équipe de communication de Facebook. L’un d’entre eux connaît d’ailleurs déjà l’endroit, pour être venu y faire un tour il y a quelques mois, après les histoires de propagande russe diffusée sur le réseau.

Il y a quelques manifestants dans le building, et leurs pancartes affichent : «STOP CORPORATE SPYING», «PROTECT OUR PRIVACY» et d’autres trucs ma foi bien légitimes (leur rêve de société me semble toutefois assez mal barré.)

À 14h30, Mark arrive. Il distribue quelques poignées de main, et c’est parti. Pendant un gros quart d’heure, les sénateurs font leur exposé. Ils parlent du nombre d’utilisateurs de Facebook, de son importance, de sa grosseur.

Ils parlent évidemment de ce qui s’est passé avec Cambridge Analytica. Ils souhaitent d’ailleurs tenir une seconde audience, spécifiquement sur ce problème là.

Un rappel est fait sur la nature du business model de Facebook ー celui autour de l’affichage de pub, en tout cas ー ainsi que sur les pratiques de l’entreprise en terme de collection de données. À ce stade, on peut parler d’une bonne chauffe, et tout le monde a très envie d’entendre Mark parler.

Remembering le seul mec qui était sexy en claquettes

En guise d’invitation à prendre la parole, le drop-out de Harvard se fait reprendre par Bill Nelson, un sénateur démocrate qui a bossé pour la NASA et qui a été dans l’espace, sur la navette Columbia. On ne va pas tourner autour du pot : si vous et les autres réseaux sociaux continuez à faire de la merde, on aura plus de vie privée, il lui dit. Simple. Pas de chichis.

Il est 14h50 et Mark prend la parole pour lire son témoignage : «J’ai fondé Facebook, je gère cette entreprise, je suis responsable de ce qui s’y passe, gna gna gna…» (comme toujours, chiant mais sympa.)

À 15h, l’introduction est terminée, on attaque les Q&A. Ce sera cinq minutes maximum par sénateur.

On demande à Mark si Facebook a connaissance de situations similaires à celle de Cambridge Analytica, qui seraient l’œuvre d’autres développeurs. Bonne question, j’ai envie de dire. Je mettrais un +1, si c’était un r/AMA.

Je n’aimerais pas être à sa place. Il peut y avoir des milliers de cas d’utilisation de données similaires à celui-là. Mark fait la seule réponse possible : mec, on est entrain de chercher, fais pas chier.

Le end point «live-reactions» de l’API de Facebook. Wintermute n’aurait pas rêvé mieux pour asservir l’humanité.

Facebook n’a aucun moyen de savoir ce que les développeurs d’applications tierces font des données auxquelles ils ont accédé. Stockage, transformation, analyse, clustering et profiling des utilisateurs : tout ça se fait de l’autre côté. Dans l’isoloir.

À partir du moment où ils ont pompé les données brutes, les gens en font ce qu’ils veulent. Et au delà des logs de son API, Facebook est aveugle. Le seul truc qu’ils peuvent regarder c’est qui pompe quoi, dans quelles quantités, et puis qui poste quoi comme contenu, après.

Ce qui se passe entre ces deux événements, Facebook ne peut en avoir connaissance. À moins de saisir la codebase (et si possible, les données) des développeurs incriminés avant que ces derniers ne fassent disparaitre les traces de leur travail. (Bon courage.)

15h10 : instant candide. On demande à Mark s’il a envisagé un business model d’abonnement qui permettrait aux utilisateurs de ne plus être exposés à la publicité.

Lors de sa première année d’existence, Facebook a gagné 1.5M$ grâce à la pub. En 2017, elle lui a fait gagner 40 milliards de dollars. C’est le product/market fit de taré, la courbe de croissance de leurs revenus est une pure merveille d’exponentialité, à tel point que c’est juste incroyable à regarder :

$$$ x $$$

Les abonnements ne couvriraient jamais les revenus générés par la vente de publicité, et les journalistes français qui se posent des questions telles que : «Et pourquoi pas ? Combien d’utilisateurs seraient prêts à payer 5$ par mois pour se passer de publicité ?», ils me font bien rigoler.

Allez, laisse-moi reformuler ta pensée. Ce que tu veux sans doute dire, c’est : «Combien d’américains pauvres seraient prêts à se délester d’un lunch chaque mois pour se faire morfler avec une app de merde ?»

Parce que t’inquiète que si Facebook devient payant, tout le monde va soudain trouver le courage de s’en passer très vite.

Étrangement, cette question là, les journalistes spécialisés américains, qui se marrent bien devant l’ignorance et la naïveté du Sénat, ils ne se la posent pas. Ils savent bien que les gens qui paieraient volontiers pour un abonnement à Facebook, il y en aurait trois.

Le chiffre depuis lequel on peut raisonner, c’est 40 milliards de dollars de revenus, placés sur une courbe de croissance exponentielle. Même si on ne visait qu’à reproduire les revenus de 2017, il faudrait déjà 2 millards d’abonnements à 20$ par an. C’est ridicule les gars.

TechCrunch a fait une projection plus fine en prenant les revenus générés par un segment d’utilisateurs, et en fait, ça couterait bien plus cher que ça. Ça placerait la barre à 7$ par mois. Soit 84$ par an. À peine moins que le prix de votre abonnement Netflix.

Alors c’est vous qui voyez, mais perso, pour une expérience que je résume dans le meilleur des cas à m’ennuyer et liker des trucs pour faire plaisir à des potes avant de culpabiliser parce que je ne suis pas entrain de bosser, je préfère encore ne pas payer.

Mais revenons au Sénat. Sur la publicité, Mark répond à côté ; il n’évoque même pas la possibilité d’un Facebook qui se passerait de l’argent des annonceurs. Il explique en revanche que les utilisateurs peuvent opt-out pour que les pubs qui leur sont poussées ne soient pas data-driven (je n’ai jamais essayé, voilà qui mettrait sans doute un peu de piment dans mon expérience social media.)

Mark ajoute que les pubs personnalisées, c’est quand même bien plus sympa, parce que si les gens n’aiment pas la pub, ils l’aiment encore moins quand elle ne les concerne pas. Je relis cette phrase et maintenant j’en suis persuadée : on se souviendra de lui comme d’un grand homme.

En garçon bien élevé qui a traîné ses claquettes sur les pelouses de Harvard, Mark répond tout de même à la question qu’on lui a posée : non, pour le moment, Facebook ne considère aucun modèle sans publicité (sous-entendu tu peux courir, gros.)

15h15 : Diane Feinstein, sénatrice depuis vingt-cinq ans pour l’état de Californie, et qui a été maire de San Francisco de 1978 à 1988, demande à Mark quelles précautions il faudrait prendre pour éviter un nouveau scénario catastrophe de propagande électorale russe qui n’aurait rien à foutre là.

Le pauvre, j’aimerais tellement pas être à sa place. Remarque, elle est pas si compliquée, cette question-là. Tu peux toujours répondre : «Chère Diane, nos data scientists ont bûché sur une super machine à détecter ce genre de saloperies sur la base de l’existant.»

Mélancolique, Mark répond que le fait de ne pas avoir détecté ces «opérations d’information» russes assez rapidement est l’un de ses plus grands regrets en tant que président de Facebook.

Sans doute d’humeur badine, Diane lui demande quand est-ce qu’ils ont capté ce qui était entrain de se passer avec les russes, et Mark répond : «Putain mais juste avant l’élection la putain de sa mère, je suis dégoûté !»

Feinstein / Zuckerberg

On imagine bien qu’après cette boulette de gros teubés, toute la team data et sécurité a été ostracisée, privée de flipper, de bornes d’arcade, de free dental clinic et de desserts à la cantine gratuite.

Mais Feinstein ne lâche pas Mark tout de suite.

Elle demande : «Pourquoi ne pas avoir blacklisté Cambridge Analytica en 2015, après avoir détecté qu’ils recueillaient vos données en violant vos termes ?» (ouuuh… une petite claque à la tempe comme ça, moi j’aurais craché mon protège-dents direct.)

Mark répond que ces petites baltringues de Cambridge Analytica n’utilisaient même pas les données de Facebook à cette époque là. Tout du moins, ils n’étaient pas annonceurs : ils ne géraient aucune page. «On avait rien a bannir», il dit. Nous verrons cela plus tard. Feinstein lâche l’affaire.

S’en suit une question ma foi fort amusante de la part du sénateur Orrin Hatch :

Monsieur Zuckerberg ! Comment comptez-vous faire prospérer votre affaire sans faire payer vos utilisateurs ?!

Ce genre de question moi je kiffe ma race, ça me met bien tout de suite. Ça sent le puits de pétrole fraîchement foré, ça nous berce des effluves d’une apple pie qui s’évente à la fenêtre ; on entend presque le chant du coucou, un vieux morceau de ragtime qui craque sur le gramophone, et puis, au loin, le vent qui court sur les champs de maïs, à la poursuite de quelques tracteurs diesel.

Orrin Hatch, qui pourrait être un personnage d’American Gods, sans problème

À cela, les journalistes rigolent. 
Ça a le mérite d’installer une ambiance bon enfant pour quelques instants.

Après un silence gêné, mais poli (son interlocuteur a tout de même 84 ans) Mark répond à la question qu’on lui a posée : «Sénateur, nous affichons de la publicité.»

Tout cela est évidemment haletant et on se demande qu’elle sera la prochaine grosse révélation de cette audition.

Il est 15h35 et on demande à Mark quel genre de régulations lui plairaient. C’est marrant, je n’imaginais pas que c’était le genre de questions que pouvaient formuler ceux qui se trouvent du côté de ce que l’on appelle l’autorité.

Du coup, Mark fait mention de choses que Facebook a déjà fait. Les questions sont tellement sympas qu’on se croirait à l’école des fans. J’imagine que ça doit le changer de sa board.

Il fait une suggestion toutefois : les apps tierces devraient fournir des infos simples et pratiques, qui permettraient de comprendre quelles données vont être collectées par leurs soins, et ce qui va en être fait par la suite. Franchement, ça me paraît ultra tranquille à mettre en place. Personne ne va jamais faire de coup de pute, tout le monde va dire la vérité, et du côté de Facebook, ce sera facile à vérifier.

Mark souligne d’ailleurs que son entreprise vient de réviser ses conditions d’utilisation pour encourager les développeurs à changer leurs pratiques.
Bam, soufflette. C’est fou comme il arrive a les enfumer.

Quelques questions ennuyeuses s’enchaînent, et puis Lindsey Graham, qui a servi comme colonel dans l’armée, demande à Mark qui est son plus gros concurrent. Voilà qui est intéressant.

Le sénateur de Caroline du Sud reprécise d’ailleurs sa question : il demande à Mark vers quel réseau social un utilisateur qui ne souhaiterait pas utiliser Facebook pourrait se tourner. Adrenaline kicks in.

Mark ne trouve rien de convaincant à dire, alors Graham, méchant, lui jette à la figure le terme de monopole. Mark réfute, évidemment. Tout le monde pense à ce pauvre Bill.

Le fondateur de Microsoft, à l’époque où tout le monde lui cassait les couilles

Ben ouais, y a pas de vrai concurrent à Facebook, c’est vrai.

Mais c’est quand même pas de sa faute si MySpace c’était de la daube pour fraggle, et qu’après il a racheté tout le monde pour ne pas être ennuyé, surtout ce suceur de Systrom avec son app pour shagasses bien habillées qui aiment les cosmétiques de luxe et la pâtisserie végane.

Racheté tout le monde sauf Ello quand même faut pas déconner, le réseau social des graphistes freelance en chien de weed, qu’est-ce que tu veux qu’une telle troupe de saltimbanques vienne foutre à Menlo Park, des gens qui estiment qu’Internet c’est un truc de gitans, des rempailleurs de chaises, ils seraient capables de répandre des maladies vénériennes sur le campus et d’installer un cirque aérien sur le toit terrasse qui n’a en premier lieu pas été conçu pour supporter un tel poids.

Ello ? T’es un réseau social t’as pas d’utilisateurs ? Non mais Ello quoi, j’sais pas, vous m’recevez ?

Mais laissons de côté le rêve californien et revenons à Washington, où Graham est bien décidé à coincer Mark. Direct il lui demande si l’américain moyen lit les conditions d’utilisation de son app, qui décrivent comment les données sont collectées et utilisées. Genre c’est une question qui se pose. Quel gros fils de pute.

Mark répond avec honnêteté : «Je ne crois pas que l’utilisateur moyen lise ce document» (l’air de dire : et tu vas faire quoi du coup, les asseoir un par un sur des rondins de bois pour tout leur expliquer ?)

Un sénateur demande à Mark s’il serait chaud pour créer une feature qui préviendrait les utilisateurs sous 72 heures en cas de «fuite de données». (C’est tellement naze comme idée qu’on dirait une startup imaginaire et vouée à l’échec pitchée par un•e chroniqueu•r•se de Studio 404.)

Fuite de données… ah la la mais ces vieux qui comprennent rien, quelle putain de calamité. Les journalistes rigolent. Mark est fatigué. Il répond oui ok. On te fait ce que tu veux, en 72 heures, gros. Si tu veux, on te fait même le café.

Mark décide finalement d’éduquer le boulet, ça va lui faire un peu de la com’ gratos, et lui permettre de rappeler qu’à défaut d’être «éthique», Facebook est une app blindée.

Il dit :

Facebook n’a pas averti ses utilisateurs parce que rien n’a été piraté ou volé, les données sont passées par là où elles étaient censées passer, qu’est-ce que tu casses les couilles le vieux, elles ont simplement été abusées par les personnes qui les ont collectées.

Bravo Mark, franchement, face au club du troisième âge, c’est bien expliqué.

Il est 16h10 et Mark admet que Facebook est responsable de son contenu. du contenu que ses utilisateurs postent sur le service. Manque de bol, il y a quelques semaines, il a dit à la presse que prendre des décisions au sujet du contenu qui circule sur Facebook le mettait «fondamentalement mal à l’aise» (ça lui casse les couilles, quoi), ce qui se marie assez mal avec ce qu’il vient de dire.

Quelqu’un sans doute au bord de la crise d’hypoglycémie ou du malaise vagal propose de faire un break après ces deux heures d’audition. Mais Mark, qui tient à rappeler qu’il est un bourreau de travail, refuse tout net. On peut faire un quart d’heure de plus large les mecs, vous êtes déjà fatigués ou quoi ? Vexés comme des poux, les sénateurs obtempèrent face à la génération Y. Les journalistes épuisés qui avaient allumé leur vaporizer de ganja regardent Mark, ils ont envie de le planter.

C’est une stratégie de la part de Zuckerberg : il a fait le même coup la semaine dernière lors d’une conf call avec la presse. Ça lui permet de show-off, et d’insinuer qu’il n’a rien à se reprocher : «Nan mais c’est bon, vous pouvez y aller : moi pour vos trucs de baltringues, je n’ai besoin ni de réfléchir, ni de me reposer.»

Alors, puisqu’il n’y a pas de mi-temps, c’est au tour de Ted Cruz, le sénateur du Texas, de venir le chercher.

Finalement, peut-être qu’il aurait dû accepter d’aller pisser.

Cruz / Zuckerberg. (C’est dingue comme Cruz ressemble à Christian Clavier.)

Personnellement, c’est le moment que j’aurais choisi pour me vautrer dans la lâcheté et lancer : «Tout compte fait gros, je vais aller fumer» avant de taxer une clope aux journalistes de TechCrunch, sans doute déjà entrain de saigner du nez.

Cruz fustige Mark d’emblée. Il accuse Facebook d’être biaisé contre les conservateurs. Ben ouais, et alors, connard. Au pire, ça fait quoi. À noter que c’est le premier à parler de ça, mais putain, ce sera pas le dernier. Il demande à Mark si Facebook est réellement un forum «neutre». Et ta mère, elle est neutre ?

Mark répond que Facebook permet à toutes les idées de s’exprimer, qu’est-ce que tu croyais, espèce d’enculé.

Cruz l’enchaîne et lui demande pourquoi il a viré Palmer Luckey, le dweeb qui a inventé l’Oculus Rift, un petit gros alt right à Tesla qui supportait un groupe conservateur pro Trump à l’origine de memes anti Hillary.

Mark botte en touche, et raconte que Luckey n’a pas été évincé pour ses idées, sans trop développer. En vrai, on sait tous qu’il l’a viré parce que c’était sans doute un insupportable connard, comme peut en attester cette désormais célèbre photographie :

Palmer Luckey ❤

Après Cruz, c’est la pause pour de vrai. Mais juste cinq minutes, parce qu’on est aux amériques, faut pas déconner.

On s’accorde à dire que Mark s’est montré robuste jusqu’ici. Aucune question ne l’a fait trébucher. En même temps, le niveau de connaissance des sénateurs ne saurait le mettre en difficulté. Pas de raison de s’affoler : August et Maxima, qui regardent Bloomberg et CNN en boucle depuis qu’elles sont nées, peuvent être fières de leur papa.

De retour à son bureau, le jeune CEO revient sur un truc qu’il a dit plus tôt. Il se trouve que Cambridge Analytica annonçait déjà sur Facebook en 2015. Ils auraient pu les tej mais ils ne l’ont pas fait. C’était une erreur, il admet.

16h45 : pas mal de chaises se sont vidées. Brian Schatz, sénateur démocrate de Hawaii diplômé d’un bachelor de philosophie, et qui a fait sa carrière dans l’associatif, demande à Mark si les messages WhatsApp sont utilisés pour driver la publicité.

Mark répond que ces messages sont encryptés ; conséquemment, leur contenu est inexploitable, puisque inaccessible, et donc certainement pas utilisé pour le ciblage de la publicité. Schatz n’est pourtant pas le seul à se poser la question, Facebook doit peut-être faire des efforts de communication.

17h05 : plus que deux heures et demi à tirer. On demande à Mark comment il se sent vis à vis de ses enfants, par rapport aux tristes addictions dont son application est tenue responsable.

Tout de suite Mark recadre : tu parles pas de mes filles comme ça connard elles ont déjà été approchées par ces clochards de chez YCombinator, t’as cru que c’était des branleuses qui traînaient sur Internet toute la journée ou quoi ? T’façons elles regardent Bloomberg et CNN depuis que Priscilla a cessé de les allaiter.

Il reprend ses esprits avant d’expliquer le plus sérieusement du monde que Facebook souhaite construire des services que les gens aiment, mais qui soient également «bons pour la société». Hilarité dans l’auditoire, quelques personnes en gêne respiratoire doivent être évacuées.

Mark ne se dégonfle pas pour autant. Il ajoute que Facebook vous fera du bien si vous partagez et participez, au lieu de vous contenter de scroller avec passivité. Ça me paraît évident maintenant, et je suis terrassée par la profondeur de son propos et son évidente sagesse. Partager et participer sur les réseaux sociaux et sur Facebook, notamment, sont deux choses qui me semblent être, tout compte fait, la définition même du bonheur terrestre.

N’oubliez donc pas de liker même quand vos contacts ne sont ni drôles ni intéressants et qu’on sent très fort qu’ils essaient de plaquer une perfection imaginaire et fantasmée sur leurs vies de mortels angoissés.

17h15 : après trois heures d’audition, on a pas appris grand chose sur les manières du géant en terme de collection et d’utilisation de données. Et c’est bon pour leurs affaires.

17h25 : Mazie Hirono prend la parole pour l’état de Hawaii.

C’est la première américaine d’origine asiatique a avoir été élue sénatrice (elle est née à Fukushima, mais sa famille a émigré aux US au début du vingtième siècle.)

Hirono / Zuckerberg

Comme c’est une jap’ et qu’aux US elle a du prendre méga cher niveau racisme, elle demande à Mark si Facebook serait prêt à aider à profiler les immigrés, notamment pour déterminer s’ils seraient le genre à commettre des crimes sur le territoire américain #yolo

Mark lui dit mais t’es ouf toi face de pamplemousse jamais on fait ça, marque trop mal, en plus après où je vais les trouver moi les gindoushes qui vont me coder le back end qui va bien pour les clusters MySQL, putain de kamikazes, sérieux vous changez pas.

À 17h45, les deux tiers des questions ont été posées, et on reproche à Mark le manque de diversité dans ses salariés. En plus d’être une énorme connerie, ça me semble complètement hors sujet, mais c’est la mode, alors ok.

On lui demande ensuite s’il s’engage à protéger les activistes politique pour qu’ils ne soient pas traqués via Facebook. Mark dit oui, et assure qu’il ne fournit de données personnelles que lorsqu’on l’y oblige.

17h55, on lui demande s’il se considère comme une victime de Cambridge Analytica. Il dit non. Quand on lui demande si les 87 millions d’utilisateurs dont les données personnelles ont été crunchées par Cambridge Analytica sont des victimes, il dit oui.

Tout le monde a pu remarquer que le niveau de complexité des échanges atteint des sommets.

18h00 : seconde pause de la journée. Juste avant, on a demandé à Mark si Facebook utilisait le micro de nos téléphones pour nous écouter et cibler la publicité. Aaaah. On reviendra là-dessus parce que quand même, il s’agit de notre conspiration préférée.

18h15 : fin de la pause, il reste 12 sénateurs, ce qui signifie que Mark va devoir en découdre pendant encore environ une heure.

Kamala Harris prend la parole pour dire son inquiétude. C’est une jeune démocrate, la première femme sénatrice d’origine jamaïcaine, et elle est fortement opposée à la politique de Trump.

Elle s’exprime dans un semi vocal fry ma foi très agréable, j’ai envie qu’elle enregistre un album de rap.

Kamala Harris : Smiling Face With Heart-Eyes, much? Fais-toi élire meuf stp.

Son intervention est attendue par la presse : on dit qu’elle va se présenter aux élections présidentielles de 2020. À la bonne heure.

Kamala déploie ses pions avec beaucoup de rigueur. Selon elle, Mark s’est foutu de la gueule du Sénat. Il n’a pas bien répondu aux questions, et elle souligne qu’il n’a pas été foutu de citer un seul concurrent.

Elle lui demande si par le passé, il a assisté à une conversation durant laquelle il a été décidé de ne pas informer les utilisateurs sur Cambridge Analytica. Mark répond qu’à sa connaissance, une telle conversation n’a jamais eu lieu.

Mais Kamala ne se laisse pas enfumer. Elle veut de la précision. On se croirait dans Mindhunter, l’épisode avec le gros caillou, vous voyez ? Elle demande qui a décidé, en 2015, de ne pas informer les utilisateurs de ce qui se passait avec Cambridge Analytica. Meuf badass, questions fermées.

Mark dit «C’était une erreur, laisse-moi ok, tu vois bien que je n’ai pas été media trainé pour ce genre d’interrogatoire, si tu continues je vais pleurer» et heureusement pour lui, le temps est écoulé et Harris n’est pas du genre à s’autoriser à déborder.

18h30 : John Kennedy (unrelated to John Fitzgerald) balance à Mark «Vos conditions d’utilisation c’est de la grosse merde.» Il est cash, le gros. Après, il lui demande de les réécrire en bon anglais, de manière à ce que les gens puissent les comprendre pour de vrai.

Sûre que dans les faits c’est ce qui se passe : ça lit les conditions d’utilisation avec beaucoup d’attention, et après coup ça se dit merde, j’ai pas compris, c’est quand même piteusement écrit.

18h40 : question intéressante, on demande à Mark si des variations ont été constatées au niveau de l’activité ou du nombre d’utilisateurs sur le service.

Mark répond «Évidemment que non, il en faudrait plus que ça, et encore ça suffirait pas, qu’est-ce que vous croyez bande d’enfoirés, que les gens vont abandonner les réseaux sociaux pour se mettre à la peinture sur soie ?»

Car Facebook pourrait être «puni» pour l’histoire avec Cambridge Analytica ; mais le seul truc qui ferait des dégâts, ce serait une désertion de ses utilisateurs. Comptons là-dessus, ma foi.

18h45 : l’action est remontée de 4.5%. 
Cheers!

Un «effondrement» pour le moins anecdotique…

Une sénatrice appelle à la régulation, et Mark dit qu’il est ouvert à une régulation, pourvu que ce soit une bonne régulation. Je sens qu’on tient quelque chose.

19h : ça se tasse, la majorité des chaises sont vides, les photographes se sont barrés. Mark dit que si l’audit concernant Cambridge Analytica s’avère insuffisant, il y aura un procès.

Le sénateur Jon Tester assure que Facebook ne pourra jamais auditer Cambridge Analytica comme il le faudrait. Il a sans doute raison, vu qu’il n’y a pas une semaine de ça, l’entreprise de «behavioral microtargeting» a tweeté : «On est gentils nous, dès qu’ils nous ont dit qu’ils étaient énervés on a tout effacé ; les données brutes et les données dérivées»

Aaah ben ça va alors, y a pas de mal ! ❤

19h25 : après cinq heures d’audition, c’est terminé. Mark sort par la porte de derrière pour éviter de se prendre des petites claques sur la tête. On a hâte de le retrouver.


Pour lire la suite des hostilités devant la chambre des représentants, rendez-vous ici.

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