Les 700 employés de l’usine Alteo d’un côté, la préservation du parc naturel des Calanques de l’autre. L’emploi industriel contre la protection environnementale. L’affaire des “boues rouges” s’est polarisée autour de ces deux problématiques, délaissant celle de la situation économique des pêcheurs.

Permis de polluer

Pendant 50 ans, le fabriquant d’alumine Péchiney, devenu Alteo en 2012, a déversé dans une fosse sous-marine située au large de Cassis et de La Ciotat des résidus de bauxite chargés en métaux lourds. Après avoir comblé cette fosse de Cassidaigne, les rejets de l’usine située à Gardanne se sont répandus en Méditerranée, au gré des courants, sur près de 2400 km². Le 31 décembre 2015, le permis de polluer accordé à l’industriel qui emploie près de 700 personnes arrive à son terme. C’est alors que l’arrêté préfectoral tombe: l’usine peut poursuivre pour 6 années supplémentaires le déversement de ses rejets industriels. Le préfet des Bouches du Rhône pose tout de même ses conditions: les boues rouges doivent être remplacées par des effluents. Problème, ces rejets, désormais liquides, contiennent eux aussi des métaux lourds tels que l’arsenic et le plomb, et ce, à des doses supérieures aux normes européennes.

Le port de La Ciotat (à la une et ci-dessus) est situé à quelques kilomètres de la canalisation d’Alteo.

Le zoom de la rédaction

Le tribunal administratif de Marseille examine mardi 23 février un référé suspension déposé par cinq associations écologistes afin de faire annuler l’arrêté préfectoral. A quelques jours de cette date importante, nous avons décidé de nous intéresser à un volet méconnu de l’affaire des “boues rouges”. Celui de l’impact des rejets industriels sur le travail quotidien de ces petits patrons pêcheurs, ceux qui travaillent à proximité de la zone des rejets, entre Cassis et La Ciotat. Leur métier est-il encore viable économiquement ? Les effluents sont-ils moins dommageables à leur activité que les boues rouges ? En 30 ans à La Ciotat, leur nombre est passé de 50 à seulement 17. Cette diminution est-elle le seul fait d’Alteo ? Un biologiste marin, un député et deux pêcheurs de La Ciotat répondent à ces questions.

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Fosse de Cassidaigne : histoire d’une décharge sous-marine

Située à 7 km des côtes de Cassis et à 10 km du port de La Ciotat, la fosse de Cassidaigne est une dépression du fond marin qui atteint en moyenne une profondeur de 300 mètres. Elle se trouve en amont du Canyon de Cassidaigne, lui-même long d’une dizaine de kilomètres et d’une profondeur de 1000 mètres.

C’est au niveau de la fosse de Cassidaigne que débouche la canalisation de l’usine de Gardanne. Depuis 1966, celle-ci déverse des résidus de bauxite contenant pas moins de 22 métaux lourds ou métalloïdes dont de l’arsenic, du plomb ou encore de l’uranium. Selon les rapports annuels publiés par Alteo, 174 000 tonnes de résidus toxiques ont été déversés dans la fosse en 2014. En 2015, le chiffre s’élève à 94 000 tonnes. Toujours selon ces rapports, “les peuplements [d’animaux marins] ont disparu dans la zone immédiate de l’écoulement”.

Au fil des années, les pêcheurs ont quant à eux observé la diminution du stock de poissons aux abords de la fosse. “Un crime contre l’environnement” se désole Gérard Carrodano, le vice président du Comité Régional des Pêches Maritimes et Élevages Marins en PACA. Mais celui qui est aussi patron pêcheur à La Ciotat ajoute tout de même que pendant des années lui et ses collègues ont refusé de se priver des quelques ressources dont disposait encore la fosse. Quitte à faire fi de tout principe de précaution.

Le chien de mer rougi par la boue que l’on aperçoit dans la vidéo a été pêché aux environs de la fosse par Gérard Carrodano, le 16 juillet 2015.

Un problème de santé publique ?

La Méditerranée est la mer la plus polluée au monde. Mais elle ne l’est pas de manière uniforme. Certaines zones, comme la fosse de Cassidaigne, le sont plus que la moyenne. Et pour confirmer cette assertion, il n’est qu’à jeter un œil sur le rapport commandé par le ministère de l’environnement et réalisé par l’ANSES. Les conclusions ont été publiées quelques jours avant l’arrêté préfectoral autorisant la prolongation des rejets toxiques. Et l’ Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail est affirmative: les tests effectués sur les poissons “vont toujours dans le sens d’une plus grande contamination dans la zone impactée par le rejet”. En clair, tous les poissons pêchés dans la Méditerranée contiennent des produits toxiques tels que l’arsenic, l’aluminium ou encore le plomb. Mais ceux pêchés aux alentours de la zone — parfois même à plusieurs kilomètres — sont encore plus infectés.

Cependant, les scientifiques préfèrent rester prudents quant à un éventuel impact sur la santé humaine. Les poissons contaminés restent comestibles. Le Professeur Henry Augier l’a confirmé durant notre reportage. “Les produits toxiques se concentrent au niveau de la tête et surtout des ouïes, ainsi qu’au niveau des entrailles.” La chair quant à elle ne contient que très peu de ces métaux lourds. Par conséquent, le biologiste marin est catégorique: “il n’y a aucun risque sur la santé publique”. Pour autant, les messages rassurants lancés par les scientifiques peinent à trouver un écho suffisant chez les clients.

A La Ciotat, la méfiance est de mise chez certains acheteurs. Ce patron pêcheur l’a observée. Mais plus largement, c’est un bouleversement complet de son métier qu’il pointe du doigt. Portrait.


Boues rouges, effluents: quelles différences ?

Depuis le 31 décembre 2015, la canalisation d’Alteo ne déverse plus de boues rouges mais des effluents. Bien qu’étant moins chargés en résidus toxiques que les rejets solides, les rejets liquides contiennent tout de même des doses de métaux lourds supérieures aux normes européennes. De quoi éloigner encore un peu plus les clients des étals de poissons. D’autant que selon le Pr Augier, la zone impactée va être considérablement élargie pendant les six prochaines années.

Les pêcheurs seront donc dans l’obligation d’aller pêcher toujours plus loin de leurs côtes. “Nous devons faire 20 km de plus qu’avant pour retrouver des poissons qui ne sont pas infectés” gronde Gérard Carrodano. “Cela veut dire plus de carburant” ajoute-t-il avant de conclure que désormais les pêcheurs de La Ciotat ou de Cassis sont contraints d’empiéter “sur le territoire d’autres pêcheurs”. De son côté David Lopez a du mal à envisager l’avenir de sa profession sereinement. “Beaucoup de pêcheurs en ont marre, ils veulent quitter le métier. Et derrière eux, la relève ne suivra pas. Ici à La Ciotat, c’est trop compliqué.


Alteo, seule responsable ?

Difficile de négliger l’impact de l’usine Alteo sur la situation financière des pêcheurs. Pour autant, selon le député EELV de la 10e circonscription des Bouches-du-Rhône, la faute n’incombe pas exclusivement à l’usine implantée sur son territoire. François Michel Lambert dénonce une cabale menée contre Altéo par les pêcheurs.

De son côté, l’usine Alteo s’est engagée à réduire progressivement, durant les six prochaines années, le taux de toxicité de ses rejets. Cependant, les quelques 100 millions de tonnes de boues accumulées au cours des dernières décennies dans la fosse de Cassidaigne ont condamné sine die la zone de pêche.

Dès lors, qu’est-ce que les pêcheurs peuvent attendre de l’avenir ? Pourquoi continuer un combat qui semble perdu d’avance ? Selon le député François Michel Lambert, la mobilisation de certains pêcheurs de La Ciotat cacherait des intentions bien éloignées des seules préoccupations environnementales.


La mobilisation continue

Le jugement du tribunal administratif de Marseille concernant l’annulation de l’arrêté préfectoral sera connu le 23 février 2016. Mais même en cas de réponse négative, les pêcheurs n’ont pas l’intention de mettre fin à leur mobilisation. Déjà en octobre 2015 ils avaient mené leur propre enquête. La vidéo qui suit a été réalisée par Gérard Carrodano. Elle tendait à prouver l’état de délabrement avancé de la canalisation d’Alteo.

Retrouvez la vidéo complète: ici

Prochain objectif pour les pêcheurs: la pose de filets aux environs de la fosse de Cassidaigne. Ils entendent ainsi prouver que malgré la fin des rejets de boues rouges, les effluents toxiques continuent à appauvrir la diversité de la faune marine.

Boris Loumagne


Retrouvez ci-dessous le reportage diffusé sur notre antenne.

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