J’ai essayé le « cloud gaming » de Shadow pendant un an.

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Lorsqu’on aime les jeux sur PC, et qu’on n’a pas un PC assez puissant, c’est un problème. Surtout que pour jouer aux titres récents il faut une configuration qui tienne la route : un PC haut de gamme ça tourne autour de 1500 € environ, et à ce prix là l’écran n’est pas inclus. La bonne nouvelle c’est que de nouvelles technologies sont en train de mûrir qui permettent de jouer sur un ordinateur à distance. Ce qui aurait été considéré comme de la science-fiction jadis devient à présent une réalité qui porte même un nom : le « cloud gaming ». Est-ce convaincant ? Est-ce financièrement rentable ? Nous allons essayer de répondre à ces deux questions dans cette série de deux articles.

Le « cloud gaming » a débuté en 2010 en Californie avec OnLive, c’était à l’époque un service totalement innovant qui permettait de jouer à distance à une sélection de titres moyennant un abonnement mensuel de 15 $. Tout ce dont l’utilisateur avait besoin c’était d’un tout petit boitier connecté à Internet, qui était vendu 99 $ et qu’on branchait sur un téléviseur. Il était possible de remplacer le boitier par un ordinateur, pas nécessairement très puissant vu que le secret consistait à faire tourner les jeux sur des machines installées dans le centre de données d’OnLive. Le boitier ou l’ordinateur du joueur ne faisait que récupérer et afficher les images envoyées par OnLive et renvoyer ce que le joueur faisait avec sa manette ou son clavier. OnLive a été d’abord commercialisé aux États-Unis en 2010 puis au Royaume-Uni l’année suivante. Il s’agissait d’une véritable prouesse technologique à l’époque, le challenge est en effet de taille. Certains jeux vidéo sont très riches en graphismes et en animations. Le nombre d’images affichées dépasse facilement 60 images de haute qualité par seconde et il est inimaginable d’en transmettre autant par Internet, et aussi vite. Du coup, les images sont compressées avant d’être envoyées, et tant qu’une partie de l’image ne change pas trop, elle n’est pas envoyée du tout. Le résultat peut-être très bon, ou très moyen, tout dépend d’un ensemble de facteurs, le plus important d’entre eux étant le débit des lignes Internet. Du côté des joueurs, mais aussi et surtout du côté du centre de données où se trouvent les ordinateurs. Or le débit, ou bande passante, ça se paye et ça se paye cher. Nous n’allons pas entrer dans les détails techniques, mais la qualité dépend beaucoup du ratio entre le nombre de clients et les investissements en infrastructure, notamment pendant les heures d’affluence.

OnLive avait des ambitions mondiales, mais a fini par mettre la clef sous la porte en 2015 avec un bilan mitigé. Si l’expérience a été décrite comme impressionnante par la presse spécialisée tant le rendu donnait la sensation de jouer sur un ordinateur normal dans la plupart des cas, dès qu’on passait aux jeux les plus dynamiques le système montrait ses limites. Mais le concept était né et de nombreux autres acteurs se sont lancés sur le marché, Nvidia Grid, LiquidSky, etc.

Parmi toutes ces initiatives, fin 2016, début 2017, Blade Group, une startup française, invente le boitier Shadow, une version tricolore du défunt OnLive, mais l’idée est légèrement différente. En effet, tout comme LiquidSky au Royaume-Uni, Shadow ne propose pas de catalogue de jeux, mais un PC avec Windows préinstallé. Le client s’y connecte et y installe ce que bon lui semble, notamment ses propres jeux. Un PC accessible à distance à partir d’une tablette, d’un Mac ou d’un autre PC ce n’est pas vraiment une nouveauté, beaucoup d’autres entreprises le font. C’est le cas entre autres d’OVH en France, mais là où Shadow et LiquidSky innovent c’est que leurs infrastructures sont spécialement conçues pour faire tourner des jeux et pas simplement des logiciels de bureautique. S’inspirant d’OnLive, Shadow propose un petit boitier à relier à Internet et sur lequel on branche un écran, un clavier et une souris, permettant d’utiliser de chez soi un PC haut de gamme qui se trouve chez Blade. À l’instar des offres similaires, Shadow fait appel à une technique dite de « virtualisation » qui permet de faire tourner plusieurs ordinateurs virtuels sur un gros serveur dont les clients partagent les ressources. Cependant, contrairement aux autres services, il y a une ressource que Shadow ne partage pas, c’est la carte graphique. Chaque client à la sienne et il s’agit d’une Nvidia haut de gamme, pour l’heure c’est soit une GTX 1070 soit une GTX 1080. Cette solution originale garantit d’excellentes performances, en tout cas en théorie.

Alors qu’en est-il au quotidien ? Pour le savoir, j’ai testé Shadow pendant un an et j’ai sondé d’autres clients pour connaitre leur avis. Dans mon cas je n’ai pas de PC, mais un Mac, une très bonne machine par ailleurs, mais pas vraiment faite pour les jeux. D’ailleurs peu de titres sortent sur Mac. Pour les gens comme moi, le « Cloud Computing » semblait donc à première vue la solution idéale, d’autant plus que Blade promet de pouvoir se connecter à Shadow depuis un Mac.
Je me définis comme un joueur occasionnel, mais qui joue souvent à des titres gourmands en graphismes. Mon expérience sur Shadow sur un an c’est : Metro: Last Light, XCOM 2, World of Warcraft, The Division, Ghost Recon: Wildlands, Portal 2, Styx: Shards of Darkness et The Golf Club 2. Dans le désordre. J’ai joué principalement avec l’application Mac et un peu sur le boitier. Inutile de dire qu’une connexion Internet rapide, et surtout stable, est souhaitable. Pour ma part, j’ai une liaison coaxiale de 1 Gb. Mais avant de voir si Shadow tient ses promesses d’un point de vue technique, il faut d’abord se poser une question très pratique et que beaucoup de gens négligent : est-ce financièrement rentable ?
Au-delà de l’aspect incontestablement novateur qui consiste à louer un PC de joueur pour l’utiliser à distance, et j’insiste sur ce point, il s’agit bien d’une location, est-ce que ça vaut le coup financièrement ?

Pour le savoir, il est essentiel de poser quelques chiffres sur papier. Un PC haut de gamme configuré pour le jeu qui présente des caractéristiques similaires à Shadow, et avec le même type de carte graphique, ça coûte environ 1 500 €. C’est compter sans l’écran, le clavier et la souris, mais comme il vous faudra également tout ça si vous décidez de vous abonner à Shadow, on peut les sortir de notre calcul. L’abonnement mensuel à Shadow c’est 30 € avec un engagement d’un an. Au bout de quatre ans donc, vous aurez payé 1 440 €, soit justement le prix d’un PC haut de gamme. Mais vous ne posséderez pas ce PC. Vous voyez où je veux en venir ? C’est une location, purement et simplement. Il se trouve également qu’un PC de joueur se « démode » peu ou prou en quatre ans. Il ne se démode pas soudainement, mais au fur et à mesure que de nouveaux jeux toujours plus gourmands en ressources sortent, votre PC sera de moins en moins au goût du jour. C’est surtout au niveau de la carte graphique que ça va se faire sentir et donc, dans l’idéal il vous faudra dépenser 400 € à 500 € au bout de deux ans pour rester dans la course, et conserver des performances constantes. Blade d’un autre côté vous garantit de faire évoluer la configuration de Shadow avec le temps, sans changement de prix. S’il est trop tôt pour savoir ce que ça veut vraiment dire, il est très probable que la startup voudra maintenir un parc de machines relativement performantes pour garder ses clients et en attirer de nouveaux. Voyons donc à quoi tout ça ressemble avec des chiffres pour deux configurations relativement similaires dans le temps :

Au bout de 4 ans (48 mois)

Shadow : 30 € * 48 mois = 1 440 €
PC : 1 500 € (ordinateur) + 450 € (CG au bout de 2 ans) = 1 950 €

Au bout de quatre ans, vous refaites les calculs en repartant de zéro après avoir acheté un nouveau PC, et ainsi de suite. Sur le papier donc, le Shadow l’emporte clairement. Louer un Shadow revient à 25 % moins cher que d’acheter un PC. Mais du point de vue des performances, les deux solutions sont-elle équivalentes ? Sur le papier encore une fois, elles le sont. Mais l’expérience montre que dans la réalité ce n’est pas toujours le cas. C’est ce que nous verrons la semaine prochaine dans la suite de cet article consacré à Shadow en examinant en détail ce qu’en disent les clients.

(Cliquez pour lire la seconde partie de l’article)